La Promesse de la vierge, une alternative féminine au voyage du héros

Plusieurs d’entre vous étiez curieux d’en savoir plus, lorsque j’ai évoqué cette histoire de « promesse de la vierge » (virgin’s promise en anglais). Il s’agit d’une des nombreuses tentatives de proposer un pendant féminin au voyage du héros de Campbell.

Pour rappel, le voyage du héros est fondé sur l’idée de « monomythe ». D’après Joseph Campbell, un enseignant-chercheur en littérature et religion comparées, il existerait une structure commune à tous les récits humains. Le voyage dy héros s’appliquerait aussi bien aux histoires de Buddha et de Prométhée qu’à celles de Gilgamesh et d’Ulysse…

Pour autant, prétendre résumer tous les récits (réussis) du monde à une seule structure reste une sacrée prétention. Notamment, plusieurs auteures ont depuis émis des réserves par rapport au préjugé masculin du voyage du héros.

Une histoire peut-elle être féminine ou masculine?

Ici, je voudrais m’arrêter brièvement sur ce qu’on entend par « masculin » et « féminin ». Tout le monde, et même Campbell, admet que le « héros » de son voyage peut être, en fait, une héroïne. Et, pareillement, la « vierge » conceptualisée par Kim Hudson peut très bien être un homme.

Alors, pourquoi mettre un genre (au sens féministe, cette fois, pas littéraire!) sur ces considérations? D’une, parce que si l’on s’interdit de parler du genre et de le reconnaître, on s’enlève la possibilité de parler de préjugés genrés, qui avantagent systématiquement certaines personnes au détriment d’autres.

De deux, quoique je sois favorable à la décorrélation théorique entre genre et sexe, je pense qu’il est, dans la pratique, à la fois inévitable et souhaitable que le genre de la plupart des personnes soit corrélé à leur sexe. D’où l’importance de militer pour l’égalité des genres, et non pour leur abolition. Ceci est ma position personnelle en tant que féministe; vous êtes libre d’en avoir une autre.

En quoi, donc, la promesse de la vierge est-elle un récit féminin? D’abord parce que, selon son auteure, Kim Hudson, cette structure correspond mieux que le voyage du héros à nombre de contes et de mythes centrés autour de personnages féminins. Ensuite parce qu’elle reprend effectivement des thèmes et des enjeux marqués comme féminins par la culture…

Comparaison entre voyage du héros et promesse de la vierge

Dont, pour commencer, celui de la femme comme force révolutionnaire. Pour moi, et cela date de bien avant ma découverte du travail de Kim Hudson, la femme a toujours été celle qui bouscule l’ordre établi. Ne serait-ce que parce que l’ordre établi lui permet rarement d’être pleinement… C’est aussi celle qui enfante, qui crée le nouveau. Par contraste, l’homme est celui qui protège, qui conserve.

C’est précisément là-dessus que Kim Hudson établit la différence entre la promesse de la vierge et le voyage du héros. Dans le voyage du héros, sa communauté de départ est essentiellement bonne. Or, un danger extérieur la menace. C’est pour combattre cette menace étrangère qu’il entreprend son voyage… Il doit surmonter son complexe maternel, c’est-à-dire quitter son confort (symbolisé par la mère) pour apprendre le sacrifice de soi.

Dans la promesse de la vierge, au contraire, sa communauté de départ est essentiellement oppressive. La vierge doit s’éveiller à son plein potentiel afin de réussir à transformer sa propre communauté. Elle doit surmonter son complexe paternel, c’est-à-dire défier l’autorité (symbolisée par le père) pour s’épanouir en tant que personne.

Nocturne étant mon premier roman publié, j’y ai commis quelques erreurs. Notamment, j’ai sans doute voulu y intégrer trop de genres différents. Et pourtant, il me semble que le récit fonctionne… Comment? Grâce à la promesse de la vierge! En effet, mon intrigue suit intuitivement ce développement logique, ce qui lui donne malgré tout une certaine unité et cohérence. Je vous montre?

Je vous préviens : mon analyse ci-dessous va contenir de nombreux spoilers. Si vous préférez avoir lu le texte avant, je vous signale que l’ebook est en spécial à 2,99 € (ou 4,99 $) jusqu’au dimanche 16 février sur toutes les plateformes de vente. Profitez-en!

Par simplicité, je vais me concentrer uniquement sur l’arc narratif de mon héroïne, Léara, qui est déjà double et correspond à deux genres externes : société et amour.

Les 13 étapes de la promesse de la vierge

1. Le monde dépendant : Au départ, l’héroïne est dépendante de son univers, aussi insatisfaisant soit-il. C’est ce qui explique qu’elle l’ait « accepté » jusque-là. Léara, une démone inférieure, est financièrement dépendante de son travail de serveuse (société). Elle n’a pas plus de prise sur la situation politique et, notamment, les tensions qui opposent anges et démons (amour).

2. Prix de la conformité : L’héroïne souffre de devoir se plier aux règles de sa communauté. Léara se fait tripoter au travail sans avoir aucun recours (société). Elle est également exposée à l’insécurité qui règne à la périphérie du quartier, et qui est causée en partie par les anges (amour).

3. Opportunité de briller : L’héroïne accède à une première opportunité d’agir ou d’être différemment (cela doit être quelque chose de plus ou moins interdit). Léara rencontre les membres d’un réseau souterrain de dissidence (société). Elle fait aussi la connaissance du héros, Micka, un ange, et couche avec lui (amour).

4. Adopte le costume : En anglais, « dress the part ». L’héroïne ici assume, quoique secrètement, la possibilité de sa nouvelle identité. Léara se prend au jeu de la dissidence, établit des contacts (société). Elle revoit Micka (amour).

5. Le monde secret : L’héroïne développe, toujours en secret, sa nouvelle identité, ses nouveaux pouvoirs. Léara participe à l’organisation d’une rébellion ouverte (société). Léara décide de continuer à fréquenter clandestinement Micka (amour).

6. Ne colle plus à son monde : Le développement de sa nouvelle identité lui rend de plus en plus difficile de continuer à faire semblant. Léara a de la difficulté à mener de front son travail, ses tâches ménagères et la rébellion qui se prépare (société). Elle hésite aussi à trahir ses alliés en avertissant Micka du danger qui le guette (amour).

7. Prise en flagrant délit : En anglais, c’est « caught shining », donc on parle spécifiquement de son monde secret qui se révèle. Léara participe ouvertement à la tentative de rébellion (société). Blessée, elle appelle Micka au secours (amour).

8. Renonce à ce qui l’entravait : Jusque-là, l’héroïne jonglait avec plus ou moins de succès entre les attentes de son monde et son propre rêve. Désormais, la contradiction la rattrape. Léara est identifiée par le patron et punie; elle perd son travail (société). Elle avoue ses sentiments à Micka (amour).

9. Le royaume dans le chaos : En conséquence de ce qu’a fait l’héroïne, son monde traverse une période de chaos. Les représailles du patron continuent; Léara doit se faire héberger (société). Les sbires du patron tendent un piège à Micka, qui est ensuite utilisé contre lui pour l’inculper d’un crime (amour).

10. Erre dans le désert : L’héroïne hésite entre retourner aux règles de son monde, ou faire une ultime tentative pour réaliser son rêve. Léara envisage de quitter la ville ou de se réfugier dans une union arrangée (société). Elle tente de joindre Micka, en vain (amour).

11. Choisit sa lumière : L’héroïne choisit de poursuivre son rêve. Léara rencontre Hiéronymus et choisit de tenter une seconde rébellion à ses côtés (société). Elle se rend compte qu’elle ne veut pas se caser par intérêt, et envoie la photo compromettante d’un ange à Micka (amour).

12. Le réordonnement : Finalement, le monde se réordonne selon la nouvelle direction indiquée par l’héroïne. Sous l’impulsion de Léara, une grande partie du quartier se soulève et le patron est vaincu (société). Micka la retrouve et lui annonce qu’il quitte la milice pour être avec elle officiellement (amour).

13. Le royaume est plus beau : L’héroïne a non seulement réalisé son potentiel, mais toute sa communauté en a bénéficié. Le pouvoir démoniaque a changé de mains, et on peut espérer que la société sera désormais un peu plus libre et un peu plus juste (société). Léara et Micka officialisent leur union et leur vie s’améliore de ce fait (amour).

En réalité, on peut vouloir des preuves que le royaume est réellement devenu plus beau… et c’est l’une des raisons pour lesquelles je m’abîme dans une suite depuis deux ans!

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Voyage du héros et archétypes : Les Fiancés de l’hiver (La Passe-Miroir 1), de Christelle Dabos

On se retrouve après une trop longue pause, avec une série de romans fantasy qui m’a été chaudement recommandée par plusieurs personnes : La Passe-Miroir, de Christelle Dabos. Je viens de dévorer le premier tome, et j’avais envie de vous en parler sous l’angle qui m’a le plus frappée : le voyage du héros et, surtout, les archétypes qui y sont liés. Étudier la façon dont ils se présentent dans Les Fiancés de l’hiver m’a déjà considérablement éclairée pour mon propre roman toujours en cours, et j’espère qu’il pourra en être de même pour vous.

(Attention : spoilers!)

Le voyage du héros

Le voyage du héros a d’abord été établi par Joseph Campbell à partir de nombreux mythes mondiaux, puis décanté par Christopher Vogler pour s’appliquer à des histoires modernes, dont l’exemple le plus connu est le tout premier film de la franchise Star Wars. J’utiliserai ici la version de Vogler en 12 étapes (celle de Campbell en comporte 17).

Si je connais cette trame narrative depuis assez longtemps, mon regain d’intérêt pour elle est en revanche assez récent. Je suis partisane d’une interprétation la plus large et métaphorique possible (Star Wars, au contraire, y correspond de façon assez littérale); ce qui m’intéresse dans ce modèle est sa progression logique, qui me semble un élément essentiel de toute histoire qui « se lit toute seule ».

Les récits de fantasy se prêtent particulièrement à la structure du voyage du héros, car le protagoniste y est souvent amené à faire un voyage effectif dans une contrée inconnue, recelant son lot de tests et d’épreuves inédites — pour une raison qui est l’objet de la quête. Néanmoins, on peut également l’appliquer à des histoires très éloignées à priori du mythe. Si vous lisez en anglais, je vous conseille par exemple cette analyse du film Whiplash d’après le voyage du héros.

1. Le monde ordinaire : Dans les premiers chapitres, on découvre Ophélie dans la vie qu’elle a mené jusqu’à présent, au sein de sa famille, dans son musée, sur l’arche d’Anima.

2. L’appel de l’aventure : À strictement parler, on devrait dire que ce sont ses fiançailles qui constituent l’appel. Elle se passent hors texte et sont annoncées par Ophélie elle-même à son grand-oncle dès le premier chapitre. Cependant, il y a aussi un évènement ultérieur qui remplit à mon sens le rôle de l’appel dans la structure du récit : c’est l’arrivée de Thorn, son fiancé, sur Anima. C’est sa présence et son comportement qui donnent enfin à Ophélie une idée concrète de ce qui l’attend (ce qui n’était pas le cas auparavant : « Pour être résignée, il faut accepter une situation, et pour accepter une situation, il faut comprendre le pourquoi du comment. Ophélie, elle, ne comprenait rien à rien. »), et qui vont susciter son rejet…

3. Le refus de l’appel : Profitant de ce que même sa mère semble voir Thorn d’un mauvais œil, Ophélie se risque pour la première fois à donner son opinion : « M. Thorn n’a pas plus envie de s’enchaîner à moi que moi à lui. Je pense que vous avez dû commettre une erreur quelque part. »

4. La rencontre avec le mentor : C’est son grand-oncle qui agit ici comme son mentor avant son départ, en lui rappelant sa force et ce que son don de passe-miroir dit sur elle : sa capacité à se regarder en face et à se voir telle qu’elle est. Même si Ophélie n’a pas le choix de ne pas se marier, cette preuve de confiance l’enhardit et lui servira de guide durant les épreuves à venir.

5. Le passage du seuil : Puisqu’il y a voyage littéral, il y a aussi passage littéral du monde ordinaire au monde extraordinaire. Il s’agit de la traversée en dirigeable de l’arche d’Anima vers l’arche du Pôle. Le passage du seuil est toujours marqué par une première épreuve qui teste la détermination du héros. Ici, c’est l’avertissement de Thorn, qui prédit à Ophélie qu’elle ne survivra pas à l’hiver et qu’elle peut encore faire marche arrière. Bien qu’Ophélie n’ait pas choisi de se fiancer ni de partir au Pôle, c’est l’occasion pour elle de reprendre son destin en main en défiant la prédiction de Thorn. Elle acquiert dès lors sa quête : survivre.

6. Tests, alliés et ennemis : C’est la première phase d’orientation d’Ophélie dans la Citacielle, lorsqu’elle demeure cachée dans le manoir de Berenilde, la tante de Thorn. Elle y vit des découvertes et des déconvenues qui lui permettent notamment de savoir qui est de son côté (sa tante Roseline, Berenilde et Thorn), qui ne l’est pas (Freyja et les autres Dragons, les Mirages) et qui est ambigu (Archibald). Elle se familiarise également avec les us et coutumes du monde extraordinaire sous la férule de Berenilde.

7. L’approche de la caverne : Il s’agit de l’étape de préparation à l’épreuve suprême. Dans les récits d’aventure et de fantasy, c’est souvent un lieu géographique intermédiaire entre les étapes 6 et 8 : ici, le Clairdelune, le domaine d’Archibald, où Ophélie va se retrouver mêlée à la cour et donc, en plus grand danger que lorsqu’elle était enfermée chez Berenilde.

8. L’épreuve suprême : Ophélie est victime de chantage : on cherche à l’utiliser pour atteindre Berenilde et tuer le bébé qu’elle porte. Ce moment n’a cependant pas la tension morale qu’il pourrait avoir, car l’auteure a choisi d’effacer la mémoire d’Ophélie et donc, de lui enlever la pleine portée de son choix (qui est de ne pas céder au chantage). Néanmoins, dans la foulée, elle avoue à Thorn qu’elle ne compte pas être sa femme au sens physique, ce qui peut aussi être perçu comme l’épreuve suprême sur le plan interne : assumer et affirmer qui elle est et ce qu’elle veut.

9. La récompense : Ce qui joue le rôle de la récompense dans ce roman est, d’après moi, la confession de Berenilde, qui révèle à Ophélie la vraie raison de sa présence au Pôle et la part que Thorn y a prise. C’est ce qui ôte à l’héroïne ses dernières illusions et lui permet de se prendre enfin, complètement en main.

10. Le chemin du retour : Forte de sa nouvelle résolution, Ophélie entreprend de guérir sa tante du mal dont son maître-chanteur l’a affligée. Il s’agit autant d’un retour à qui elle est véritablement (elle se voit d’ailleurs contrainte d’abandonner le déguisement sous lequel elle opérait jusque-là au Clairdelune) que, pour sa tante, d’un retour à la raison. (Métaphorique, je vous ai dit!)

11. La résurrection : Cette fois, Ophélie quitte les faux-semblants pour de bon et publiquement. Elle se révèle au monde non seulement comme la fiancée de Thorn, mais aussi, face à Thorn et Berenilde, comme sa propre personne, douée d’une volonté indépendante. Contre les directives de Thorn, elle décide en effet d’accepter la protection d’Archibald.

12. Retour avec l’elixir : Étant donné que Les Fiancés de l’hiver est un premier tome, ce n’est pas tant un retour qu’un passage vers une prochaine étape. Cependant, l’elixir est ce qu’elle a appris sur elle-même durant toute cette aventure, la force potentielle dont lui parlait son grand-oncle et qui s’est finalement réalisée. C’est en devant se cacher, se déguiser, en faisant face aux dangers et à la mort, en étant soumise à d’autres volontés que la sienne, qu’Ophélie a pu pleinement réaliser qui elle était.

Les archétypes

1. Le héros : Ophélie est sans conteste l’héroïne de cette histoire. Même si elle débute dans un rôle assez passif, les premières étapes du voyage du héros révèlent la façon subtile dont l’auteure réussit à lui donner une certaine agence, qui est indispensable pour que l’on s’attache à elle. Certes, Ophélie n’a pas le choix de son destin, mais elle a le choix d’essayer de le comprendre, de dépasser les attentes qu’on a d’elle, d’y ménager une marge de manœuvre; et Ophélie ne cesse de le faire durant tout le roman.

2. Le mentor : Le premier mentor d’Ophélie est son grand-oncle, dans le monde ordinaire. Il prédit ce dont elle-même ne se rendra compte qu’à la fin : qu’elle est forte, et ce que signifie son don unique de passer les miroirs.
Le deuxième mentor d’Ophélie est Berenilde, dans son manoir. Elle donne des informations à Ophélie sur le monde qu’elle est sur le point d’intégrer et se charge de la « préparer » à son futur rôle d’épouse de Thorn. Elle est un bon exemple de mentor tyrannique-antipathique.
Son troisième mentor est Renard, qu’Ophélie rencontre au Clairdelune. C’est un valet expérimenté qui va prendre sous son aile le valet muet qu’elle prétend être. Le mentor apparaît souvent pour donner au héros des connaissances ou compétences sans lesquelles il ne pourrait franchir les obstacles qui se dressent devant lui. C’est parfaitement le cas ici : Ophélie doit faire semblant d’être un valet, mais sa performance ne serait pas crédible si elle devait entièrement l’improviser. Renard permet de combler ce « trou » de l’intrigue, d’autant plus efficacement qu’il a une personnalité bien définie par ailleurs. Vers la fin, il devient plus allié que mentor, ce qui est aussi une trajectoire classique lorsque le héros acquiert la maîtrise de son pouvoir et « dépasse » ainsi le mentor.
On peut noter que le mentor s’établit comme mentor non seulement par ses intentions déclarées, mais parce que ses enseignements s’avèrent effectivement vrais et utiles au héros.

3. L’allié : Il y a de nombreux alliés dans ce roman. La première, que j’ai trouvée extrêmement bien conçue, est la tante Roseline. Celle-ci est un personnage un peu antipathique au départ, qui n’est pas du tout sur la même longueur d’onde qu’Ophélie. Ce sont les circonstances qui vont faire d’elle une alliée, en réaction directe aux menaces qui s’abattent peu à peu sur sa nièce. Son côté protecteur ressort alors. Dans la pratique, elle ne fait jamais rien pour aider Ophélie; elle est même plus souvent un boulet ou un risque qu’autre chose. En revanche, elle représente l’alliée psychologique par excellence. Dans ce monde étranger et hostile où tout le monde semble avoir des arrière-pensées, la tante Roseline n’en a aucune. Elle est toujours là pour défendre sa nièce et exprimer tout haut ce qu’Ophélie, à la fois par prudence et par pudeur, n’ose dire — en cela, elle a une fonction essentielle, à la fois pour Ophélie et pour le lecteur, qui est de maintenir une forme de raison, de recul et de contraste par rapport au monde extraordinaire de la Citacielle. Elle valide nos sentiments et ceux d’Ophélie. Je trouve que c’est très bien vu, car une héroïne complètement isolée, plongée dans un univers qui nie sans cesse tous ses instincts, aurait tôt fait de devenir folle. (Il est donc assez génial d’avoir fait perdre l’esprit à Roseline, ce qui revient à tuer tout ce qu’elle représentait pour Ophélie.)
Le deuxième allié d’Ophélie est Thorn, du moins dans la partie du milieu. La façon dont il devient un allié est à peu près l’inverse de celle de Roseline : malgré une attitude très équivoque, il tire concrètement Ophélie de plusieurs mauvais pas. Il lui apporte notamment une aide dont il est le seul à avoir le pouvoir, en vertu de sa position. Le fait que chaque allié dispose de capacités bien spécifiques est aussi très bien pensé; cela rend chacun d’eux d’autant plus précieux et irremplaçable.
Il y a d’autres alliés, comme la mère Hildegarde ou Gaëlle, qui existent davantage pour les besoins de l’intrigue, c’est-à-dire qu’elles se contentent de fournir une aide circonstancielle à un problème autrement insoluble. Elles sont aussi le moyen d’élargir le décor et d’y apporter un peu de couleur.

4. Le messager : C’est celui qui apporte au tout début de l’intrigue l’annonce ou la nécessité du changement. Si, comme je l’ai fait plus haut, on considère que l’appel de l’aventure ne se fait véritablement qu’avec l’arrivée de Thorn sur Anima, alors Thorn lui-même en est le messager. S’il n’est pas explicitement porteur d’un nouveau message (Ophélie sait déjà qu’elle est fiancée et doit le suivre au Pôle), il l’est implicitement, par son allure, sa froideur, sa rudesse, son indifférence, son égoïsme. À travers tout cela, Ophélie entrevoit ce que sera sa vie au Pôle, aux côtés de cet homme, mais aussi, pour la première fois, ce qu’on lui cache — pourquoi veut-il l’épouser, alors qu’il semble faire si peu cas d’elle?

5. Le « trickster » : Les fiancés de l’hiver offre un personnage de trickster parfait : Archibald, l’ambassadeur. Le trickster est un personnage qui n’a pas d’allégeance autre que son caprice et son propre plaisir. Il n’est ni un allié ni un antagoniste, mais peut se retrouver à aider le héros comme à lui mettre des bâtons dans les roues, selon son humeur. Une autre de ses caractéristiques est qu’il ne cache pas qui il est. Archibald coche toutes les cases : il est l’un des rares personnages dans la Citacielle à ne tricoter aucune illusion (son apparence toujours miteuse symbolise la franchise avec laquelle il se présente). S’il aide Ophélie à plusieurs reprises, il ne s’engage jamais de son côté, sauf à la fin. Son passe-temps favori est de mettre des femmes dans son lit, et si Ophélie est la suivante, cela l’amuserait. Si on ne peut lui faire confiance, ce n’est pas parce qu’il a des motivations cachées, mais parce qu’il est susceptible d’en changer en cours de route. Le personnage du trickster apporte de l’imprévisibilité au récit, en pouvant aider ou empêcher quand on ne s’y attend pas.

6. Le change-forme : Le change-forme, à l’inverse du trickster, est un personnage qui n’est pas ce qu’il paraît. Il s’agit typiquement d’un faux allié hypocrite, qui agit en réalité contre le héros, ou plus rarement, d’un ennemi apparent qui devient finalement un allié.
Dans ce roman, il y a essentiellement deux change-formes. La première est la grand-mère de Thorn, qui semblait inoffensive et se révèle résolue à se débarrasser d’Ophélie. Son rôle, via le facteur choc lorsque sa duplicité nous est dévoilée, est d’augmenter le sentiment de menace, d’isolement et de paranoïa autour d’Ophélie : elle ne peut réellement compter sur personne.
Paradoxalement, sur le coup, cela la pousse à se fier au second change-forme, Thorn lui-même, en confirmant le bien-fondé de sa consigne — « ne vous fiez qu’à ma tante » — et en lui donnant l’opportunité d’aider Ophélie. Au contraire de la grand-mère, dont les manières sont à cent quatre-vingt degrés des pensées, Thorn reste toujours ambigu. Il fait peu d’efforts pour se faire bien voir d’Ophélie, et lorsqu’il change de forme à la fin, ce n’est pas parce que ses actions changent, mais parce que l’aveu de Berenilde donne un éclairage différent à son comportement. Ophélie avait cru qu’il commençait à s’attacher à elle; or, en réinterprétant toutes ses paroles et ses actes d’après un but différent, elle cesse de le considérer comme un véritable allié. Dans une certaine mesure, donc, un certain flottement demeure (surtout pour les lectrices comme moi, avec un penchant romantique), et ce n’est pas plus mal pour nous donner envie de lire la suite!

7. Le gardien du seuil : Comme on l’a vu dans l’étape 5 du voyage du héros, il s’agit encore de Thorn. Le gardien peut être un premier antagoniste qu’il faut vaincre, mais, plus souvent, c’est un personnage neutre qui est simplement chargé de tester la résolution du héros. Son but n’est pas de l’empêcher d’atteindre sa quête, mais de s’assurer qu’il est armé pour réussir et qu’il connaît les risques. Là aussi, le passage est exemplaire : c’est là que Thorn annonce pour la première fois à Ophélie qu’elle risque la mort, car le Pôle et sa cour sont loin d’être une partie de plaisir. Et Ophélie, pour passer l’épreuve, lui répond ces mots qui résument sa force et son trajet intérieur : « Vous ne me connaissez pas. » C’est, en somme, le premier pas qu’elle fait consciemment vers la connaissance d’elle-même (qui est son elixir).

8. L’ombre : L’ombre désigne le ou les antagonistes, non seulement en tant que force qui s’oppose objectivement à la quête du héros, mais aussi en tant que reflet maléfique du héros et tentation intérieure du Mal. Dans Les Fiancés de l’hiver, l’antagoniste est assez diffus. On pourrait parler à un certain niveau de la Citacielle et de la cour au complet, avec ses illusions d’optique et ses mensonges constants, qui représentent le côté obscur de la force lumineuse d’Ophélie : le rejet de la vérité, l’incapacité à se regarder en face, à voir les choses telles qu’elles sont.
À partir du milieu, l’antagoniste se personnifie également dans la figure du chevalier, qui incarne encore une fois le décalage entre l’apparence et la vérité. En effet, son aspect de chérubin angélique cache un esprit retors et mauvais. Il porte également des lunettes en culs de bouteille… de même qu’Ophélie, très myope sans les siennes.

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