Chroniques de l’indésphère : Le Déni du Maître-sève

Il y a un an, quand j’ai ressuscité ce blogue, j’ai dit que je n’écrirais pas de chroniques. Or, cette année, j’ai pris la résolution d’acheter au moins un livre autoédité francophone par mois… et il me semble que la tentative de promotion et de soutien n’irait pas jusqu’au bout, si je ne vous infligeais pas également des retours de lecture. D’autant que je m’aperçois qu’il y aurait beaucoup de choses à dire!

Les règles du jeu sont les suivantes :

Le critique qui n’a rien produit est un lâche. C’est comme un abbé qui courtise la femme d’un laïque : celui-ci ne peut lui rendre la pareille.

— Théophile Gautier, Préface du Capitaine Fracasse, 1863

Ça veut dire que, si vous me trouvez trop méchante, vous avez toujours la possibilité d’acheter mes livres, de les lire et d’en parler sur votre blogue à vous. 😉

On commence avec ma lecture de janvier, Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier.

Mon impression globale, au sortir de ma lecture : c’est un roman de fantasy bien écrit, agréable à lire, et l’ebook est de bonne qualité. Malgré quelques coquilles qui demeurent (on emploie toujours l’indicatif après « après que »!), on sent qu’un travail de correction a été fait.

Et pourtant… ce roman a un défaut. C’est un défaut que je retrouve dans la majorité des livres que je n’adore pas, et dans bien trop de livres autoédités. Et ce défaut, chers et chères auteur-e-s, est la raison pour laquelle — à mon humble avis —, malgré des commentaires élogieux sur la qualité de votre prose et l’originalité de votre récit, vos ventes ne décollent pas. Ce défaut est l’obstacle à un bouche à oreille authentique, seul à même de vous garantir le succès. Ce défaut, c’est de ne pas réussir à susciter l’investissement émotionnel de la lectrice.

En effet, Le Déni du Maître-sève a beau se lire très facilement, à chaque fois que j’ai été obligée d’interrompre ma lecture, je n’ai ensuite éprouvé aucun désir particulier de m’y remettre. J’étais vaguement curieuse de la suite, mais à un niveau purement intellectuel. Je n’avais rien investi de moi dans le sort des divers personnages, qui m’était au fond à peu près égal. Et quand le dénouement est arrivé, je n’ai rien ressenti. Je ne me suis dit ni « ouf! » ni « oh non! »; j’ai simplement pris acte, dans une parfaite indifférence, du choix qu’avait fait l’auteur.

L’investissement émotionnel repose sur une oscillation entre espoir et crainte : il s’agit de donner au lecteur quelque chose à espérer et quelque chose à craindre, puis de le trimballer sans merci entre les deux. Or, dans Le Déni du Maître-sève, la crainte prend toute la place. En fait, elle est téléphonée par le titre lui-même; c’est dire! Pourtant, c’est dans l’espoir seul que la lectrice peut réellement s’investir (en pratique, la crainte se limite souvent à la non-réalisation de l’espoir; sinon, son rôle principal est d’amplifier les enjeux). On peut craindre quelque chose d’une manière détachée; mais, quand on espère, c’est forcément que cela nous touche.

Bien sûr, si on analyse l’intrigue objectivement, il y aurait des choses à espérer; mais ce n’est pas à nous de faire ce travail. C’est à l’auteur, et il ne le fait pas. Comment crée-t-on et nourrit-on l’espoir d’un lecteur? On le lui suggère, déjà, mais ensuite, on pousse dans ce sens, on lui montre et on lui fait croire que c’est possible, là, tout près, juste à portée de main. Il ne faut pas avoir peur de s’approcher trop près du but, au contraire! Personne ne peut espérer quelque chose d’impossible, et plus c’est improbable, plus l’espoir diminue, lui aussi.

Il y a toujours deux volets dans l’espoir : il y a ce qu’on espère, et pourquoi (ça s’appelle aussi « l’enjeu »). L’auteur doit travailler ces deux volets. Dans Le Déni du Maître-Sève, par exemple, j’aurais bien voulu que le Maître-sève sorte de son déni. Mais, d’une, l’auteur ne nous laisse pas espérer un seul instant que cela sera possible (pas avant qu’il ne soit trop tard, du moins); au contraire, il nous martèle à chaque opportunité que c’est ainsi et pas autrement. Et, de deux, on ne réalise l’ampleur de l’enjeu qu’au moment du dénouement (en tout cas, moi, je ne l’avais pas vu venir avant). C’est-à-dire qu’en dehors de l’agacement que peut produire l’entêtement du héros, on finit par ne plus s’en soucier, par le laisser à son déni — après tout, si ce déni lui revenait dans la gueule, il l’aurait bien mérité.

Même un antagoniste bien écrit a toujours une part de lumière. Je n’ai vu aucune lumière dans ce héros, en dehors de sa position sociale, qu’on est censé-e prendre pour argent comptant, mais qui n’est soutenue par aucune de ses actions. D’où tire-t-il son autorité? Comment diable a-t-il pu arriver jusqu’à ce poste, avec un jugement aussi défaillant et un tel manque de vrai courage?* Le plus étonnant reste la décision qu’il prend post-dénouement, qui nous est présentée avec ambiguïté comme une sorte de rédemption, et qui a scellé le mépris que j’hésitais encore à éprouver pour lui. (Mais cela est peut-être personnel; je serais ravie d’en débattre avec d’autres lecteurices.)

Voilà pour l’intrigue et les personnages. Parlons maintenant de l’univers. L’univers de Stéphane Arnier est, de prime abord, assez original : les personnages principaux appartiennent au peuple des Alkayas, une race ou espèce qu’on imagine humanoïde, mais qui entretient un rapport bien particulier aux arbres. En effet, ils naissent non pas du ventre de leur mère, mais d’un « bourgeon » de leur abre-mère, Alkü. Ils n’ont pas de cœur, mais une graine; et, à leur mort, du lieu où ils ont été enterrés pousse un arbre, au sein d’une forêt d’arbres-ancêtres. Plutôt joli et bucolique, comme image, non?

Sauf que l’idylle, en ce qui me concerne, a rapidement viré au cauchemar. Plus j’avançais dans ma lecture, et plus la façade de symbiose avec la nature se désagrégeait, pour révéler une métaphore proprement dystopique de la façon dont notre civilisation occidentale moderne s’est, au contraire, coupée de la nature. Déjà, le premier aspect frappant, c’est que les Alkayas ne possèdent pas leur propre reproduction, puisque celle-ci est assurée par une entité extérieure, l’arbre-mère. Or, le droit de se reproduire est, selon moi, un droit fondamental; ce n’est pas par hasard que la stérilisation forcée est désormais reconnue comme une violation du droit, et rattachée à l’histoire de génocides.

Sans aller jusque-là, le cas des Alkayas m’inspire plutôt un parallèle avec notre infertilité croissante, et notre recours de plus en plus fréquent, pour procréer, à une entité extérieure, la médecine. Cette externalisation de la reproduction n’est pas anodine, puisqu’elle permet le contrôle effectif de notre reproduction par une bureaucratie qui se charge de décider pour nous qui, quand, où et comment. C’est précisément le cas dans Le Déni du Maître-sève, et ce d’autant plus que l’arbre-mère ne serait pas en mesure de satisfaire tous les désirs d’enfants; les aspirants parents doivent donc s’inscrire sur une liste d’attente et, souvent, se contenter d’un seul rejeton.

À ce sujet, je m’interroge sur ce qui m’est apparu comme une incohérence : si le rythme et le nombre de naissances sont entièrement sous le contrôle d’Alkü, comment est-il seulement possible que les Alakayas soient en surpopulation? Soi-disant, il n’y aurait pas assez de « bassins » sur Alkü pour enfanter tous les bébés désirés; or, puisque n bébés sont désirés par 2n parents, et que 2n parents ont eux-mêmes été enfantés par Alkü… Vous voyez où le serpent se mord la queue. C’est d’autant plus inexplicable que l’arbre semble bien se porter, par rapport à un passé plus lointain (précédant la génération des parents actuels) où des attaques de pucerons avaient fait chuter la natalité.

Pour revenir à l’aspect autoritaire et oligarchique de cette bureaucratie des naissances, j’en appelle à une scène où des gens issus du peuple viennent manifester leur colère au pied de l’arbre-mère. Bien sûr, le Maître-sève et ses collègues les en chassent bien vite, tout en s’indignant qu’il n’y a plus rien de sacré. Ah oui, car l’arbre-mère n’est pas non plus cette propriété collective et autogérée, ce communs du peuple alkaya (alors qu’il semblerait naturel, et même nécessaire qu’il le soit!). Le peuple vulgaire n’y a pas accès, sauf autorisation spécifique; seuls les « sèvetiers », autrement dit les experts, ont le privilège de s’occuper d’Alkü et de ses secrets.

À ce propos, l’équivalence entre Alkü et la médecine moderne ne s’arrête pas à leur exteriorité. Alkü étant un arbre, l’incarnation de la nature même, on pourrait croire qu’il est capable de s’occuper de lui-même et de mener à bien les naissances sans aucune aide, comme toute la nature le fait. Mais non! De la même façon qu’on fait croire aux femmes qu’elles ne sont pas capables d’enfanter toutes seules, qu’elles doivent être suivies par un médecin par défaut (je précise, parce qu’il y a évidemment des cas où c’est recommandé, mais je parle ici de la pratique quasi-systématique), qu’elles doivent accoucher dans un hôpital, Alkü est constamment surveillé par des professionnels de la naissance, lesquels s’imaginent que leur présence est requise à chaque éclosion.

Enfin, il y a les conséquences anthropologiques. J’ai été très déçue de voir que, dans un univers où tout le processus de reproduction est mis sur la tête, la société demeurait à l’image exacte de la nôtre, patriarcat et cellule familiale parents-enfants. En effet, s’il est vrai que la fécondation d’un bassin nécessite un couple mâle-femelle, le fait que leur contribution s’arrête là rend à mon avis complètement obsolète l’idée même de père et de mère. Chez les Alkayas, il y a une saison de la cueillette, pendant laquelle tous les enfants naissent plus ou moins en même temps. Qu’est-ce qui empêche donc tous les adultes d’accueillir d’un coup tous les enfants et de participer à leur éducation en tant que communauté? (Comme, du reste, cela se fait depuis longtemps, à divers degrés, dans nombre de sociétés humaines.)

On pourrait, à la rigueur, avoir une certaine notion de qui sont ses géniteurs, et peut-être un rapport privilégié avec eux. Mais la simple contribution de sperme ou d’ovule ou de je ne sais quoi ne saurait suffire à justifier des liens de parentalité tels qu’on les connaît… Je ne peux donc m’empêcher de lire entre les lignes une vision purement masculine de l’enfantement, où l’espace-temps entre le don de sperme et l’accouchement est une sorte de zone mystique et mystérieuse qui ne nous mobiliserait qu’en esprit, et où l’on devient effectivement parent par le simple geste de recevoir l’enfant qui naît. Mais s’est-on interrogé si ce modèle de parentalité, qui est en fait celui de la paternité, avait un sens en dehors du modèle de maternité auquel il se rattache?

Enfin, notre état de mammifère est, selon moi, la pierre angulaire du patriarcat. C’est parce que la femme doit porter l’enfant dans son ventre et le nourrir après sa naissance que diverses formes de domination masculine ont pu s’imposer. Si ce fait de nature saute, alors qu’est-ce qui motive encore que le père et la mère ait des rôles parentaux différenciés (comme on le voit dans la famille du Maître-sève), qu’il existe des femmes au foyer (comme la femme de Ramure), que les épouses prennent le nom de leur mari et les enfants, le nom de leur père? Pour ce dernier point, je le présume en partie, parce que les couples et familles sont systématiquement appelés par un nom unique, et il me semble que si c’était celui de la mère que l’époux avait aussi adopté, on aurait eu le plaisir d’en être informé-e au-delà de tout doute.

Et, forcément, je me suis posé la question de la nourriture. Pour assurer la survie des nouveau-nés, chaque espèce doit leur procurer de quoi se sustenter immédiatement après la naissance (et/ou la capacité physique de chercher et de trouver de quoi). Puisque les Alkayas naissent sur Alkü, il m’a semblé logique que leurs premiers repas soient également procurés par Alkü, et que les « parents » ne puissent donc les en arracher dès la naissance — ce dont on ne saura rien, malheureusement… En tout cas, une chose est sûre : les Alkayas ne sont pas des mammifères, donc ils n’ont pas de seins. On aurait bien voulu savoir à quoi ils ressemblent, du coup.

Si je devais noter Le Déni du Maître-sève, je lui donnerais 3/5.


Kindred : tragédie shakespearienne et investissement émotionnel

Une des choses que j’aime le plus dans l’écriture, c’est de voir des concepts et des idées que j’ai appris il y a longtemps ressurgir spontanément dans mes textes — de manière inconsciente, donc, mais je ne crois pas pour autant que ces éléments seraient là si je n’y avais pas d’abord énormément réfléchi. En quatrième (système français), nous avions étudié Macbeth, et nous devions rendre une « recherche » sur Shakespeare. Ma mère m’avait prêté ses Coles Notes sur Othello, et je me rappelle avoir passé des heures et des heures à lire en anglais, traduire et synthétiser toute l’introduction sur Shakespeare lui-même et son œuvre.

Bien sûr, je n’ai pas eu une très bonne note (ce n’est pas le genre de travail que l’école valorise), mais je me rends compte aujourd’hui à quel point cela n’a pas d’importance. Ce qui en a, c’est que les trois types de tragédie shakespearienne sont restés gravés dans ma mémoire… D’abord, il y a la tragédie de faits, dont la plus connue est Roméo et Juliette : les protagonistes subissent des évènements tragiques liés en grande partie au hasard. Autrement dit, c’est la faute à pas de chance.

Ensuite, il y a la tragédie de caractère : Macbeth, Othello, King Lear, Hamlet en sont des exemples. Cette fois, la tragédie arrive par la faute du héros. C’est le défaut de caractère de ce dernier qui va précipiter la série d’évènements qui, en dernier lieu, va mener à sa perte. Dans Macbeth, ce défaut fatal est l’ambition; dans Othello, la jalousie; dans Hamlet, je ne sais plus… la soif de vengeance? King Lear, je ne l’ai jamais lu ni vu — peut-être la vanité.*

Pendant des années, j’ai considéré la tragédie de caractère comme supérieure, ce qui n’est pas nécessairement vrai; cependant, j’ai toujours adoré l’idée que la tragédie est contenue dans le personnage lui-même, que la fin est contenue dans le début… Je crois qu’il faut une certaine virtuosité pour arriver à maintenir une lectrice ou un spectateur en haleine tout en lui racontant quelque chose d’entièrement prévisible et inévitable — et c’est le sujet véritable de cet article, au cas où vous vous demandiez où je m’en allais avec cette interminable digression! En effet, récemment, j’ai lu par hasard l’un après l’autre deux romans qui ont considérablement éclairé cette problématique.

[Avertissement de spoilers : Kindred est un roman fascinant que je vous recommande. J’en évoque ci-dessous de nombreux points d’intrigue en détail; vous préfèrerez peut-être lire le livre avant de revenir en discuter avec moi.]

Le premier était Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier. Bien qu’ayant passé un moment de lecture agréable, j’ai terminé ce livre en ressentant, par-dessus tout, de l’indifférence. De l’indifférence pour le héros (le Maître-sève) et son sort. Ce paradoxe m’a interpellée, et j’ai commencé à réfléchir. Il m’a semblé identifier un schéma tragique, où le défaut tragique, sans surprise aucune, serait le fameux « déni » du titre… La formule de la tragédie de caractère semblait respectée : le Maître-sève a un défaut, et ce défaut va le pousser à commettre des actions qui vont finir par se retourner contre lui. À priori, ça valait bien Shakespeare! Alors, qu’est-ce qui ne fonctionnait pas?

Je n’en avais honnêtement aucune idée, jusqu’à ce que j’enchaîne avec la lecture de Kindred, d’Octavia E. Butler, qui m’a donné une claque et une leçon de maître en même temps. Ce roman, plutôt atypique dans son œuvre, utilise un prétexte fantastique — le voyage dans le temps — pour nous plonger dans la réalité historique de l’esclavage. Trompeusement simple de prime abord, tant il se lit facilement, tant la langue est claire et moderne, Kindred devient peu à peu complexe et infiniment subtil, nous prenant au piège, avec son héroïne, d’un véritable imbroglio psychologique et émotionnel.

Dana, une femme noire contemporaine (le roman, publié en 1979, situe le présent en 1976), se retrouve à plusieurs occasions successives, et pour des durées indéterminées, dans une plantation d’avant-guerre. À son deuxième voyage, elle comprend qu’elle se trouve en face de ses propres ancêtres, et que sa « mission » est de les garder en vie, de s’assurer que leur descendance existe afin qu’elle-même puisse exister. Sauf que, petite complication : son ancêtre Rufus Weylin, qu’elle rencontre d’abord enfant, puis adolescent, avant de le retrouver adulte, est Blanc. Et son défaut tragique, c’est d’être le fils du propriétaire de la plantation…

L’un des messages puissants du livre est, évidemment, d’affirmer qu’être propriétaire d’esclaves, plus qu’un simple statut ou position sociale, est bel et bien un défaut de caractère. Il ne peut en effet y avoir d’esclavagiste « gentil », et ce, non parce que toutes les personnes nées de cette classe sont en soi ou d’emblée mauvaises — elles sont, au contraire, des humain-e-s très ordinaires —, mais parce que la nature même du système les force à l’être ou à le devenir. Le mythe de l’esclavagiste décent, qui traite ses esclaves comme des employé-e-s, est en fait fondé sur un autre mythe : qu’une personne peut accepter d’être esclave. Or, c’est le propre de l’humain que de vouloir être libre…

Le désir de liberté peut être étouffé, écrasé, malmené, vaincu, mais jamais complètement supprimé. Tou-te-s les esclaves, s’illes avaient eu le choix, auraient toujours, toujours, toujours choisi la liberté. Un propriétaire d’esclaves « décent », c’est quelqu’un qui ne serait pas resté propriétaire bien longtemps (donc un oxymore), car ses esclaves en auraient profité pour s’enfuir. La seule façon de mater ce désir de liberté est la force, la violence. Et quand on sait à quels risques et périls les esclaves s’exposaient pour un espoir de liberté, on peut mesurer l’intensité de l’horreur nécessaire à les y faire renoncer.

Pour revenir au Déni du Maître-sève, il m’est apparu à posteriori que l’un des problèmes du roman était l’ambiguïté de point de vue introduite par le titre. La lectrice entame sa lecture en connaissant d’avance le défaut tragique du Maître-sève — le titre nous en informant sans détour, il est extrêmement aisé de déceler dans le récit les indices de ce déni, de même que de présager de son importance pour l’intrigue. Or, le principal concerné, lui, n’en est pas conscient (ce qui, je suppose, est le principe même du déni… LOL).

Mais ce n’est pas le seul fait que la lectrice en sache davantage que le personnage qui est en cause (après tout, c’est aussi le cas dans la tragédie, dont la fin est connue d’avance). Le plus gênant, je crois, c’est que le récit est écrit de son point de vue. Le résultat, c’est qu’on n’est jamais sur la même longueur d’onde que le héros dont on est censé-e partager les préoccupations et les sentiments. Il y a comme un décalage entre les intentions transparentes de l’auteur de nous préparer au dénouement, et le fil narratif qu’il a concrètement choisi de suivre, qui ne nous y prépare pas du tout. Le lecteur aimerait s’investir dans cette menace tragique, mais le texte l’en empêche, l’entraînant sans cesse sur un autre chemin, celui des pensées innocentes et sans rapport du héros.

Dans Kindred, Rufus ne perçoit pas forcément non plus son « défaut tragique »; cependant, c’est le point de vue de Dana que nous partageons, et celle-ci n’en a, au contraire, que trop conscience… Nous sommes totalement embarqués à ses côtés dans le dilemme tragique : qu’est-ce qui l’emportera, de l’humanité de Rufus ou de son « défaut » d’être l’héritier d’une plantation? En effet, comme tout héros tragique, Rufus a certes des qualités, des arguments qui plaident en sa faveur. Mais, à nouveau, le génie de Butler est d’avoir fondé tous ces éléments dans l’enfance. C’est en tant qu’enfant, dénué de tout pouvoir socialement institué, que l’on peut s’attacher à Rufus, camarade de jeux des enfants noirs et familier lui aussi du fouet de son père.

À peine devient-il adulte, et devrait-on dire homme adulte, il ne peut s’empêcher de faire usage de ce pouvoir qui lui est conféré par la société, le pouvoir des hommes sur les femmes, alors qu’il tente de violer la femme qu’il aime (je souligne bien ici que cette agression n’a rien à voir avec l’esclavagisme, puisqu’il n’est à ce stade pas encore propriétaire de la plantation, et que la femme en question est libre, et non une esclave). En fait, j’ai été littéralement bluffée par la façon dont Butler réussit à humaniser ce personnage et à nous faire espérer sa rédemption, sans pour autant jamais l’excuser ni minimiser la violence de ses actes. Et cela n’est pas juste une observation artistique. En faisant cela, Butler révèle surtout la vérité méconnue du système, à savoir qu’il n’a aucunement besoin de « méchants » pour l’alimenter, et qu’il s’accommode au contraire des gentils à la perfection…

Une façon dont elle s’y prend est qu’elle ne nous demande pas, en réalité, de ressentir de l’empathie pour Rufus. C’est plutôt à travers l’empathie pour Dana et les esclaves, ses victimes, que nous lui souhaitons jusqu’au dernier moment de bien tourner, de changer, de s’opposer au système. C’est donc là que réside notre investissement émotionnel. De plus, celui-ci joue à plusieurs niveaux : déjà, il est logique que plus Rufus assume son rôle de planteur, plus ses esclaves risquent de souffrir… Mais la position particulière de Dana implique aussi d’autres formes de souffrance qui lui sont propres : d’abord, celle de savoir Rufus son ancêtre, de savoir sa lignée sans doute issue d’un viol; et, par conséquent, d’une manière très vicieuse, celle de devoir personnellement faciliter ce viol pour garantir sa propre existence future…

Pour conclure, il m’est apparu que, pour qu’un schéma tragique** fonctionne, pour que le lecteur se sente émotionnellement investi dans les évènements qui se déroulent, le dilemme tragique doit constituer l’enjeu explicite non seulement du livre, mais, surtout, des pensées et des actions du personnage dont nous partageons le point de vue. Je note également que celui-ci n’a pas à être identique au porteur ou à la porteuse du défaut tragique. L’important est plutôt de choisir le point de vue qui va faire « monter les enchères » au maximum.

Dans le cas de Kindred, on pourrait débattre du fait que Dana est celle qui a le plus à perdre ou à gagner du sort de Rufus (probablement pas, dans l’absolu). Cependant, elle est le meilleur angle narratif : d’une, en tant que femme contemporaine, la lectrice peut plus facilement s’identifier à elle; de deux, ce n’est pas juste l’intensité objective des conséquences qui importe — ce serait verser dans le sensationnalisme, dans l’horreur gratuite —, mais aussi, comme je l’ai décrit, leur nature, leur sophistication, leur capacité à perturber le lecteur, à jouer avec ses nerfs et à bousculer ses valeurs, ses préjugés, ses certitudes.

Voilà pour l’instant l’état de ma réflexion; sûrement parcellaire, encore ouverte… J’accueille volontiers toute opinion sur le sujet (comme je l’ai dit en ouverture, pour moi, l’intérêt de comprendre ces mécanismes est d’arriver à en tirer profit dans mon écriture).


* Pour info, le troisième type, c’était la tragédie historique, Richard III, etc.

** Je dis « schéma tragique » parce qu’il peut être utilisé ailleurs qu’en tragédie — comme l’illustrent Le Déni du Maître-sève autant que Kindred, qui ne sont pas des tragédies, et auxquels j’ai néanmoins appliqué cette grille d’analyse. J’ai aussi ouvert l’article en évoquant mes propres écrits, et j’écris de la romance optimiste! Seulement, même en romance, les protagonistes ont parfois à surmonter de petites tragédies, et construire ces obstacles d’une façon qui va engager le lecteur est primordial. En romance, on parle d’ailleurs souvent de l’importance du « conflit interne », et il me semble que cela colle tout à fait à la définition du dilemme tragique. (En termes de tonalité ou de registre, à cause du HEA, la romance correspondrait plutôt au pathétique qu’au tragique, mais les deux partagent le même développement initial; seule l’issue diffère.)


La Ballade de Fronin et Face aux démons, d’Etienne Bar

Réédition du 25/03/2016

Note au 19/04/2017 : Les deux romans ont récemment été réédités chez Stellamaris; j’ai de ce fait ajouté dans l’article les nouvelles couvertures à côté des anciennes.

Je me rends compte avec effroi que je n’ai chroniqué aucune de mes lectures de 2015, alors on va y venir (parce que ça vaut le coup), mais là, tout de suite, j’ai envie de partager avec vous un coup de cœur inattendu de ce début d’année : La Ballade de Fronin, d’Etienne Bar (et Face aux démons, un roman indépendant, mais qui se situe dans la suite chronologique du premier).

LaBalladedeFronin

J’ai ce roman dans ma liseuse depuis au moins 2013, mais j’ai longtemps repoussé sa lecture, parce que je n’étais pas assez sûre de l’aimer. Ce scepticisme reposait sur trois arguments : le premier, c’est que j’avais lu une nouvelle de l’auteur (située dans le même univers, et avec un personnage qu’on retrouve dans La Ballade…, il me semble) et qu’elle ne m’avait pas conquise. Le deuxième, ce sont les chroniques que j’avais lues du livre (enfin, plutôt de Face aux démons, mais, encore une fois, même auteur, même univers, mêmes personnages) et la présentation que l’auteur lui-même en faisait. Et le troisième, c’est qu’il s’agissait d’autoédition, en français qui plus est.

Le premier et le dernier argument relèvent de préjugés, j’en conviens, mais sont sans doute compréhensibles. Le deuxième ne l’est pas forcément, quand on sait que les chroniques dont je parle étaient toutes positives. Mais voilà… qu’est-ce que ça signifie, des chroniques positives? Je m’intéresse aux livres depuis assez longtemps pour savoir que n’importe quel texte a ses fans et ses détracteurs. On trouvera toujours des gens pour encenser, comme on trouvera des gens pour critiquer. Il serait éventuellement intéressant de connaître la proportion de celleux qui aiment vs celleux qui n’aiment pas, mais même cette donnée n’a de sens que sur un nombre d’avis statistiquement significatif. Arbitrairement, je dirais au moins 1000. En bas de ça, on reste dans l’anecdotique, et les tendances observées n’ont pas de valeur objective.

Par contre, les chroniques ont une valeur subjective de par leur contenu. Finalement, peu m’importe que quelqu’un aime ou pas (nous avons peut-être des goûts opposés), mais si je sais ce que cette personne a aimé ou détesté, alors je suis déjà plus en mesure d’imaginer ma propre réaction face à ces mêmes éléments. Pourtant, mon expérience avec La Ballade de Fronin m’a prouvé que même ce genre de raisonnement peut se révéler complètement à côté de la plaque…

La vérité, c’est que je me méfie d’office de tout texte qui se prétend différent, original, tellement au-dessus des clichés et pas comme les autres romans du genre qui sont publiés et trouvent du succès de nos jours. Moi, j’aime la littérature de genre, que ce soit romance, fantasy ou SF (policier, ça m’attire moins), justement parce que d’un titre à un autre, on y retrouve des trucs typiques, des trucs que j’aime, précisément, dont je ne me lasse pas — tant qu’ils sont bien traités. En général, mes goûts suivent aussi ceux du plus grand nombre : j’aime les classiques et les bestsellers (même si je ne comprends pas pour autant les succès d’exception, comme Harry Potter, Twilight ou Fifty Shades of Grey, qui ne mériteraient à mon sens que d’être des bestsellers comme les autres).

Or, là… La Ballade de Fronin, c’est certes original, rafraîchissant, mais ça n’en est pas moins de la bonne vieille fantasy comme on l’aime, comme je l’aime. Alors, la fantasy n’est pas un genre uniforme; depuis le temps, plusieurs styles parfois très différents se sont distingués. Et les romans d’Etienne Bar ne sont peut-être pas en plein dans la mode actuelle (cette phrase est une litote, hein), ce qu’on appelle la grimdark fantasy, avec ses morts à foison et ses personnages moralement ambigus. En revanche, ça reste de la fantasy classique avec des elfes, des nains et des dragons, un héros pur et bien intentionné qui s’embarque dans une quête dont il ignore au départ le but, et qui découvre en passant qu’il possède un don particulier…

Cela dit, ce n’est pas que de la bonne fantasy. C’est davantage. Les aventures se succèdent de façon passionnante et ça se lit tout seul, mais, surtout, surtout, je dirais que ce roman a le pouvoir magique de vous rendre heureux. En romance, on parle de « romance doudou »; eh bien, j’ai découvert avec La Ballade de Fronin qu’il existait aussi de la fantasy doudou! On s’y réfugie avec une sensation de quelque chose de chaud et d’agréable autour du cœur, et on se surprend à y rêvasser au cours de la journée avec des petits soupirs de contentement. En effet, Libreterre, la plus vaste île des Folandes, où se déroule l’intrigue, est une utopie. Je travaille moi-même en vain depuis des années sur un projet de « SF YA utopique », alors forcément, ça me touche — et comment! —, parce que l’utopie, ça ne court pas les rues… Non, en ce moment, la mode est plutôt à l’inverse, la dystopie, et même si je n’ai rien contre ça à priori, j’ai déjà expliqué dans ma chronique des Hunger Games mes doutes et mes réserves face au phénomène de mode que connaît actuellement ce genre.

Dans La Ballade de Fronin, il y a des ennemis méchants, très méchants, mais ils sont tous humains. Et ce qui est merveilleux sous la plume d’Etienne Bar, c’est que, pour une fois, on questionne l’opposition « nous »/« eux » (sans toutefois tomber dans la facilité et l’insignifiance du « tout est gris », que je vomis par ailleurs). Je ne sais pas si vous aviez remarqué, mais, en fantasy et en SF, le rôle des méchants échoit souvent à des personnages non-humains, ou du moins dont on a effacé les caractéristiques humaines : des orcs, des démons, des zombies, des stormtroopers (le dernier Star Wars et super intéressant/incohérent à cet égard; j’ai hâte d’y revenir dans une chronique dédiée)… Ces personnages ne sont pas juste « non-humains », ils sont fondamentalement, par nature, mauvais. Ils sont une incarnation du mal, de la mort. Ça permet aux « gentils » de les dégommer sans hésitation ni mauvaise conscience.

Entendez-moi bien : ça ne me gêne pas en soi — on est dans un univers imaginaire, c’est fait pour ça, régalez-vous, les gars! Mais, quand même, je ne peux pas m’empêcher de me demander si ça ne reflète et n’entretient pas à la fois cette idée qu’il existe, qu’il peut exister, y compris dans notre monde réel, une guerre juste, une mort méritée. L’idée aussi que, face à un adversaire violent et destructeur, la seule solution est de lui faire tomber une ou deux bombes bien senties sur la tête, de lever une armée et de produire des armes, toujours plus d’armes, toujours plus subtiles. Évidemment, c’est un sujet qui m’interpelle d’autant plus dans le contexte politique actuel, où nos dirigeants semblent se prendre pour les scénaristes du prochain Star Wars

En sortant de la séance de The Force Awakens, je songeais justement : on a besoin d’une histoire qui serait à la fois épique et pacifique. Qui ne glorifie pas la guerre, sans pour autant tomber dans l’inaction ou l’angélisme. Qui en jette, sans avoir à recourir aux explosions et au sang. Eh bien, on dirait que ma prière a été exaucée avec La Ballade de Fronin! Un livre à mettre entre toutes les mains, vraiment.

FaceAuxDemons

Face aux démons est un peu différent. D’abord dans sa narration, puisqu’on a droit cette fois à une ribambelle de points de vue, alors que La Ballade… se concentrait sur Fronin et Néalanne*. Ensuite, parce que ma réflexion précédente ne s’y applique pas autant, la faute aux sangrelins et aux… bah, ouais, démons du titre. Et peut-être que j’ai un tout petit peu moins aimé que La Ballade… — je ne suis pas sûre au juste pourquoi (peut-être l’attrait de la nouveauté, l’enthousiasme de la découverte qui s’est effrité?). Mais ça n’en reste pas moins une très bonne lecture, où on retrouve avec plaisir les personnages qu’on a aimés dans le roman précédent, ses questions de stratégie géopolitique, ses rebondissements incessants.

En conclusion, ne faites pas comme moi : ne vous laissez pas influencer par vos préjugés et n’attendez pas trois ans. Achetez et dévorez ces livres tout de suite! (Il y a aussi un recueil de nouvelles, Friponnes, que je n’ai pas encore lu, et d’autres textes encore, je crois, pas édités de façon professionnelle.)

Mise à jour du 19/04/2017 : Vous pouvez désormais vous procurer La Ballade de Fronin ici et Face aux démons ici.


* Une des raisons pour lesquelles je ne suis pas fan du titre choisi pour La Ballade de Fronin est qu’il ne présage pas du tout de l’importance quasi égale accordée à Néalanne, un personnage formidable auquel on s’attache d’ailleurs tout autant.