Chroniques de l’indésphère : Marisa, Sinnerman, Les Oiseaux

Sur Page 42, le site de Neil Jomunsi, ce sont souvent les mêmes qui reviennent commenter. On finit par retenir quelques pseudos. Halv, j’avais souvenir de l’y avoir déjà croisé quand (une recherche rapide me suggère que ça pourrait remonter à 2015! ça me paraît extrêmement loin…) il a eu le malheur de révéler le fond de sa pensée : celle d’un libéral, d’un mec de droite. Moi, si vous me lisez depuis quelque temps, vous savez que je suis très anti-libérale et que je me considère très à gauche. D’où clash, forcément, réaction épidermique de dégoût. J’ai pris sur moi pour ne rien répondre (polémique fatalement vaine, et puis sur un blogue qui n’est pas le mien), mais, à partir de ce jour, Halv était fiché, catalogué, blacklisté dans ma tête, enfermé dans une petite boîte avec un cadenas par-dessus et balancé aux oubliettes.

En 2017, je suis retournée sur Twitter, et je ne peux pas ne pas suivre Neil (même si, lui aussi, Dieu sait qu’il m’a exaspérée et qu’on n’a pas toujours été d’accord!). À la grâce des retweets, Halv se pointe dans mon feed — la petite boîte que j’avais jetée à la mer qui, avec la marée, revient s’échouer sur la grève. Avec un soupir, je prends la boîte et, en la retournant, je découvre qu’il écrit de la fiction sous le nom de Blaise Jourdan. Mais non… je la repose, parce que la vie est trop courte pour lire des mecs de droite.

Les mois passent, la petite boîte reste là avec son cadenas, et moi, stoïquement, je l’ignore ou feins de l’ignorer. Je remâche mon grief — je suis quand même bonne à ça. Parfois, il m’aide en sortant des trucs qui m’agacent. Mais, d’autres fois, il nous sort Alain et là, je suis sans défense. À part mon père (qui en est fan et qui m’a refilé son bouquin) et ma sœur, je ne connais personne qui ait lu Alain, sans même parler de le citer en conversation! Décidément, la philo, c’est mon point faible, c’est mon talon d’Achille…

Parallèlement, il y a le fait que, depuis que je suis exposée à la « gauche Twitter », et notamment dans le sillage de #MeToo, je me sens de moins en moins en phase avec le courant dit de « justice sociale », qui m’avait intéressée au début. En particulier, j’ai du mal à réconcilier ce que je lis ici et là avec ma pratique d’écriture de romance… Or, des deux, ce n’est pas la justice sociale qui me rend heureuse, qui me donne de l’espoir. C’est l’autre. C’est la possibilité de vivre ensemble en tant qu’égaux, sans renoncer à nos différences ni à nos désaccords, mais en nous pardonnant sans condition l’un-e à l’autre, non seulement le passé mais l’avenir, jour après jour. (C’est cela que la romance représente pour moi, et pourquoi je l’aime autant.)

Voilà le contexte. Un jour, je découvre via Halv qu’Alain était antisémite. Et là, la vérité tombe : je préfère lire Alain, un antisémite, plutôt que les âneries politiquement correctes des gens qui sont supposément de mon bord… En fin de compte, je ne sais pas qui j’essayais de duper; j’ai toujours eu une pensée hyper-hétérodoxe, et j’ai tenté en vain de le cacher par pur désir conformiste, par désir d’appartenance.

(Tiens, je réalise en écrivant cela que c’est sans doute la raison pour laquelle je l’aime un peu trop, Halv, pour laquelle je m’accroche un peu à lui. C’est à propos de moi, et non à propos de lui, évidemment. C’est toujours la même histoire, comme celle de mon équipe tchèque de foot : il y a des gens qui te donnent des choses qu’ils n’ont pas conscience de te donner, qu’ils n’ont même pas fait exprès de te donner; mais moi j’en fais des talismans. Je garde la petite boîte précieusement, j’allume une bougie à côté et puis je prie devant. Plus rien de mal ne peut m’arriver.)

J’ouvre le cadenas. J’ouvre la boîte, et ce que j’y trouve est beau. Si c’est comme ça… Alors, d’accord. Et pour ne pas faire les choses à moitié, je lis l’interview de Blaise Jourdan chez Valéry Bonneau, où il conseille de lire sa nouvelle Marisa en premier. Comme je suis obéissante, je l’ai fait.

Marisa est le nom de la femme dont le narrateur est amoureux, avec qui il se met en couple. Elle a une sorte de manie, de pulsion de prouver que tout ce qui nous entoure est factice, que la réalité n’existe pas, que le monde n’est qu’un décor peuplé de figurants (un peu à la The Truman Show; du moins, c’est ma référence culturelle en la matière). Elle y croit sans y croire, elle se traite de folle sans pouvoir s’empêcher de douter, de vérifier… jusqu’au jour où ils trouvent la fameuse preuve, et que le monde commence effectivement à se déliter autour du narrateur.

Cette nouvelle m’a beaucoup plu. L’idée de base est simple (et familière, non? qui ne l’a jamais pensé, ressenti?), mais très bien rendue. J’aime le choix des éléments qui nous révèlent peu à peu cette autre vérité, mais aussi leur agencement qui mène au climax puis au dénouement. Il y a un détail notamment qui m’a conquise : lorsque le narrateur redécouvre des photos de lui; l’instant où ça bascule, où la réalité se dédouble. Je me rends compte que j’adore ça, que ce soit chez Witold Gombrowicz, Philip K. Dick ou Albert Cohen, trois auteurs qui, chacun à leur manière, ont l’art de superposer en une phrase le sens et le non-sens, le symbole et l’absurde, la banalité et la folie. Ce n’est peut-être pas fort à ce point dans Marisa, mais il y a quelque chose de cela; un aspect à creuser, je pense.

En somme, c’était une nouvelle presque parfaite, si ce n’est… trop, justement. J’ai eu l’impression d’une sorte de retenue, comme une peur de mal faire, un style qui se regarde un peu lui-même et qui, de ce fait, sonne parfois comme l’imitation d’un beau style, plutôt qu’un beau style à part entière. Il y a également des motifs qui m’ont paru sous-exploités, laissés à l’état d’intentions : une sorte de philosophie de l’action qui sous-tend l’intrigue, la suggestion (?) que c’est dans et par l’art que le monde existe vraiment… On voit vaguement cela passer, mais ça ne s’imprime pas en nous. Il aurait peut-être fallu un format plus long pour développer correctement autant d’idées.

Enthousiaste, j’ai enchaîné avec Sinnerman. J’ai choisi ce texte au hasard, puisque j’ai l’intention de tous les lire; c’est le titre qui m’a intriguée, une référence à une chanson de Nina Simone que je ne connaissais pas. Cette nouvelle est très courte, du genre intense et percutant, et j’ai à nouveau eu le coup de cœur. C’est complètement différent de Marisa (et des Oiseaux), mais tout aussi réussi. C’est à peine fantastique, ou alors dans le sens littéraire traditionnel. Rose est possédée par la musique — au sens propre ou figuré?

Et puis j’ai lu les Oiseaux. (Après ça, je me suis arrêtée en réalisant que j’avais déjà largement matière à remplir un long article.) Les Oiseaux est une nouvelle à l’image de sa couverture : blanc/noir… Ça commence comme de la littérature blanche, avec un narrateur issu de la droite identitaire, qui voit son idéologie mise à mal par l’expérience d’une relation romantique avec Lise, qui est noire. Et puis, soudain, on bascule dans la SF, dans le noir, avec ce trou noir qui avale peu à peu la surface du monde…

Encore une fois, c’est bien vu, bien écrit — de toute façon, à ce stade, je constate qu’il faut le DM, ce type, pour qu’il consente à ne pas bien écrire; tu lis même ses tweets, ses commentaires sur les blogues, c’est toujours beau immaculé… La différence, c’est que dans Les Oiseaux, il nous livre franco ses convictions philosphiques; c’est presque un peu didactique, je trouve. C’est aussi parfaitement transparent quand on le suit sur Twitter, où il professe les mêmes idées. Or, le raisonnement qui m’avait paru se tenir sur Twitter, à mon avis, ne ressort pas à son avantage du test de la fiction. C’est pourquoi j’aime autant la littérature, et pourquoi je l’ai choisie en fin de compte au détriment de la philo : la réalité, l’existence n’y est pas subordonnée à l’idée, à la « vérité ». Même ici, alors que l’auteur tente d’imposer son idée, ça ne prend pas, la supercherie se révèle.

Lise n’est pas un personnage réel, elle n’est qu’un concept. Cela passe presque inaperçu, parce que les hommes ont l’habitude de représenter les femmes ainsi — même dans Marisa, il y a un peu de ça, mais on évite l’écueil tout juste, on le frôle, c’est bien manœuvré. La femme comme perfection pure qui transforme l’homme. Lise est parfaite : elle aurait pu être une victime; pourtant, elle réussit à n’être qu’elle-même, c’est merveilleux. Comme quoi, tout est possible, il n’y a aucun déterminisme, chacun-e est un individu libre de faire le bien, le mal, et tout le reste au milieu. Ce n’est pas que je ne suis pas d’accord (peut-être Blaise Jourdan m’a-t-il fait redécouvrir ce que signifie être libre, alors, tu vois, on ne remerciera jamais assez quelqu’un pour ça). Mais c’est simpliste — comme Lise elle-même est simpliste.

Moi, je pense à la lutte de Jacob avec l’ange. Je suis fascinée par cette histoire, j’y réfléchis depuis longtemps, et je crois que sa signification est là, que son paradoxe apparent permet précisément de lever celui qui oppose la liberté individuelle à l’évènement qui nous façonne. Ce qui me gêne dans Lise, c’est qu’elle ne boîte pas, d’aucune façon. Or, tout le monde boîte, à fortiori si l’on a vu Dieu et qu’on s’est battu avec. Et être soi-même, c’est bien cela, la lutte suprême… Personne ne ressort indemne de s’être vu soi-même (Dieu étant notre image), réellement vu.

Pour résumer : Les Oiseaux, bien, mais. Il y aurait eu matière à être plus fin. Le format de la nouvelle toutefois n’y encourage pas — voilà pourquoi je n’aime pas tant les nouvelles. À quand ton roman, Blaise Jourdan? 😉 (En attendant, j’ai encore ses autres nouvelles à lire.)


Vivre de sa plume : bilan 2e trimestre

Si vous ne me suivez pas depuis longtemps, je vous invite à lire mon précédent bilan, qui plante le décor avec plus de détails que n’en demandiez…

Depuis ce dernier billet, je n’ai rien publié de nouveau (et, surtout, je n’ai rien écrit de publiable, ce qui est un peu plus stressant). Les titres en vente sont donc exactement les mêmes, et se rapportent à un seul projet, un seul roman. Par rapport au premier trimestre, j’ai profité d’avoir levé mon anonymat pour faire quelques tests d’autopromotion : un tweet ici, un lien dans un groupe Facebook là… J’ai noté les dates pour vérifier à posteriori si cela avait occasionné le moindre pic de ventes dans les jours suivants; vous serez intéressé-e d’apprendre que non, aucune différence ne m’a sauté aux yeux.

1) Ventes au 29 juin

Mes revenus cumulés s’élèvent à présent à 1127,64 €. Là-dessus, l’intégrale seule m’a rapporté 918,72 et les épisodes tous ensemble, 208,92.

Le premier épisode, qui est toujours gratuit, a été téléchargé 1667 fois en tout, dont 641 fois sur l’iBookstore, soit plus que sur Amazon (592 fois) — la tendance s’accuse. Or, c’est l’intégrale qui affiche désormais le plus de ventes, à savoir 162, dont une écrasante majorité (117) réalisées sur Amazon, contre seulement 17 sur l’iBookstore. Il est fascinant de noter que les proportions sont restées étonnamment stables : 117, c’est exactement 3 fois plus que 39, le chiffre au 31 mars, et 17, c’est juste un de moins de 3 x 6, les ventes du premier trimestre chez Apple.

Par comparaison, l’épisode 2, soit le premier épisode payant, est à la traîne avec 103 ventes, dont 60 provenant d’Amazon et 28, de l’iBookstore. Si je ne mentionne que ces deux revendeurs, ce n’est pas parce que mes publications ne sont pas disponibles ailleurs — elles le sont —, mais parce que ce sont les deux sites sur lesquels j’ai vendu le plus. Enfin, je rappelle à toutes fins utiles que je vends l’intégrale à 9,99 € sur ces plateformes, et les épisodes à 0,99 € chacun.

L’intégrale est également en vente à 6 € ou 8,60 $ CA sur mon site d’auteure, mais le compteur de ces ventes-là reste, hélas, à zéro.

2) Réflexions

Au niveau des revenus, je suis satisfaite. Plus satisfaite qu’il y a 3 mois. À l’époque, les chiffres étaient trop récents pour que j’en déduise un modèle ou un comportement global. Aujourd’hui, je peux dire que mes vœux sont exaucés, que cela confirme toutes mes hypothèses, et que j’envisage l’avenir avec espoir.

Mon intégrale au prix prohibitif de 9,99 € s’est vendue davantage durant son deuxième mois d’exploitation que pendant le premier. Il faut dire que je n’ai fait aucun lancement, aucune annonce; j’ai laissé mon livre trouver son lectorat, et le fait que les 50 lectrices suivantes aient été plus facile à convaincre que les 50 premières est pour moi le plus beau des compliments, la plus belle des victoires.

Pourtant, ces chiffres sont modestes; ce n’est pas avec eux que j’atteindrai le top 100 — et cela tombe bien, car je ne le souhaite pas! Il est tout à fait possible d’exister dans l’ombre, de construire son petit succès loin des projecteurs. Il est également possible de ne pas tout miser sur la sortie, sur les pré-commandes (je n’en ai pas proposées), sur l’actualité. D’ailleurs, en termes de finances, n’est-il pas préférable de voir ses ventes s’étaler tranquillement sur des mois, des années, plutôt que de connaître des revenus en dents de scie, avec la crainte de ne plus rien gagner dès que l’on publie moins?

Le bémol, c’est que cela ne semble possible… que grâce à Amazon. Et voilà la raison pour laquelle, contrairement à ce que le discours bien-pensant autour de #AuteursEnColère prétend, dans le système capitaliste et néo-libéral où nous évoluons, le souhait d’être mieux rémunéré-e renforce les gros acteurs requins et sans scrupule (qu’ils soient éditeurs, diffuseurs ou revendeurs), car eux seuls sont à même de nous donner les conditions de travail que nous revendiquons.

Si, par hasard, nous réussissions à leur arracher quelques avantages, ils se contenteraient de répercuter ces pertes ailleurs (par exemple, en coupant carrément les contrats des auteur-e-s jugé-e-s moins bankable — vous croyez sérieusement qu’une baisse forcée de la production ira dans quel sens? vers plus d’expérimentation et de diversité? LOL)*… Dans quel univers pensez-vous qu’on puisse faire renoncer une entreprise privée à la croissance, sans abolir l’intégralité du capitalisme en même temps? À ce stade, ce qu’il faut impérativement comprendre, c’est que la direction d’une entreprise n’est même plus entre les mains des « méchants actionnaires », mais qu’eux-mêmes sont soumis à une logique qui les dépasse et sur laquelle ils n’ont aucun contrôle!

Vous-même, si je vous faisais un chèque de dix mille, dites-moi sincèrement que vous iriez le déposer dans une banque qui vous annoncerait : « Chez nous, votre argent va perdre de la valeur, alors que le reste du monde autour va continuer à être de plus en plus cher »? Les gens sont humains, et vous n’êtes pas meilleur-e qu’eux. C’est le système qui est inhumain, et qui tourne à présent en roue libre, sans que personne, pas même les soi-disant « capitalistes », n’ait seulement besoin de le vouloir! Ce sont toutes les règles du jeu qui sont à revoir, et non le détail insignifiant de qui devrait profiter ou perdre un peu plus ou peu moins pour maintenir ce jeu inique à flot.**

Alors, que faire? Surtout, ne pas croire que le salut viendra du marché et du secteur privé. Cesser d’espérer quoi que ce soit des éditeurs ou d’Amazon; boycottez-les, ou bien assumez à qui vous avez serré la main. Vous pouvez surfer sur leur succès, récupérer des bénéfices marginaux lorsqu’ils deviendront plus gros, plus forts et plus incontournables, mais jamais, jamais, tant que vous ferez affaire avec eux, vous ne pourrez gagner contre leur intérêt. Jamais. La seule solution que je vois, donc, c’est de minimiser notre dépendance à ces structures. Et c’est là le seul point noir de ce bilan, pour moi : le fait d’être toujours à 100 % dépendante de mon distributeur, et à plus de 71 % d’Amazon.

Mon but, je ne vais pas vous le cacher, c’est de réussir à me faire connaître pour que des lecteurs s’informent sur ma démarche et, en bout de ligne, acceptent de me financer directement plutôt que de donner 40 % de leur argent à des entreprises dont je ne peux pas garantir les engagements éthiques. Or, depuis janvier, j’en suis à approximativement 26 € de revenus « indépendants » (via mon compte Liberapay). Ce n’est pas avec ça que je vais pouvoir lâcher Amazon… Et le symptôme de cela, j’imagine, c’est que j’ai toujours zéro abonné à ma mailing-list, et que personne ne m’a jamais contactée après avoir lu mon roman (par opposition aux personnes avec qui j’étais déjà en contact avant) pour me dire qu’il ou elle l’avait aimé.

J’ai l’impression qu’il y a, d’un côté, des inconnu-e-s qui sont prêt-e-s à mettre 10 € dans mon roman numérique, mais qui se moquent paradoxalement de qui je suis et de la façon de me soutenir réellement, sur le long terme (c’est d’autant plus évident que le financement direct leur permettrait de réduire leur dépense, à elleux aussi)… et, de l’autre, du monde qui semble partager mes préoccupations, mais pas au point de me soutenir personnellement.

En disant cela, attention, je ne fais de procès à personne : individuellement, je sais qu’il peut y avoir toutes sortes de raisons qui justifient de faire ou de ne pas faire quelque chose (comme M.Blop qui n’a pas réussi à utiliser mon lien PayPal, et qui est justement passé par les revendeurs pour me soutenir quand même — merci!!! —, ou encore un simple manque d’argent, de temps ou d’intérêt pour ce que j’écris). Je parle de façon globale, statistique, parce qu’il y a de quoi s’interroger sur l’intersection quasi-nulle entre ces deux ensembles…

Dois-je attendre que plus de monde me découvre? (Après tout, mes ventes sont encore très modestes.) Y a-t-il un problème de visibilité des moyens de financement alternatifs auprès des consommateur-ices? Un problème de conscience par rapport à la difficulté des auteur-e-s à vivre de leur plume? À cet égard, le mouvement #AuteursEnColère lance certainement un débat nécessaire; dommage cependant que le discours dominant s’en tienne à un face à face conservateur avec les plus gros acteurs du marché, entérinant par là même que les autres (qui, dans la logique marchande actuelle, ne pourront jamais s’aligner avec les revendications financières brandies) n’ont pas de place dans l’avenir que les auteur-e-s défendent.


* Ou encore, en envoyant les livres se faire fabriquer en Chine. En tant que parent, j’ai découvert avec stupéfaction que 99 % des albums jeunesse francophones comme anglophones sont désormais faits en Chine…

** Et certes, je ne nie pas que certaines personnes touchent des montants astronomiques, et qu’elles pourraient aisément en reverser une partie sans même sentir la différence. Mais c’est au système global et extérieur qu’il revient de réaliser cette répartition des richesses, à posteriori et sur des montants effectifs! Imposer des contraintes internes à priori à toutes les maisons d’édition, par exemple, ne fera que précipiter vers la sortie toute structure un peu fragile (et donc, en premier lieu, toutes les petites maisons qui font la richesse du paysage littéraire et/ou qui prennent des risques en faisant fi du marché)…


Chroniques de l’indésphère : Soir d’orage

J’ai eu un peu d’hésitation à entamer cette chronique, parce que je suis moi-même sous le coup d’un retour qui m’a été fait sur un de mes propres textes (qui, de surcroît, partage quelques points communs avec Soir d’orage, dont le fait de relever de la romance contemporaine, avec des héros qui, du moins en apparence, ont « réussi » et mènent la belle vie). Néanmoins, j’avais annoncé dès ma première chronique que je me lançais là-dedans en ayant conscience que l’on pouvait me « rendre la pareille »; aussi n’est-ce pas le moment de se décourager, au contraire! Et si cela peut m’aider à relativiser mes propos et opinions, grand bien me fasse.

À ce sujet, un mot : beaucoup d’auteur-e-s disent préférer, voire n’accorder de foi qu’aux critiques argumentées ou « constructives ». Pour ma part, sans surprise, je soutiens exactement l’inverse. « J’aime, j’aime pas » est la seule partie d’un avis qui est fondée sur le roc, et dont la véracité ne fait aucun doute. Tout le reste n’est qu’interprétation et suppositions, et l’on sous-estime beaucoup, à mon sens, la difficulté de cet art qui consiste à tenter le diagnostic d’un symptôme.

Ainsi, le fait que mon texte n’ait pas été bien reçu est la seule donnée devant laquelle je me rends sans condition; mais pour ce qui est des raisons avancées, je crois qu’il faut garder sa réserve. Je parle de cela ici parce que, précisément, je m’apprête à formuler au sujet de Soir d’Orage un argument qui contredit ce qu’on m’a suggéré. Cela signifie-t-il que j’ai raison? Cela signifie-t-il que j’ai tort? À tout le moins, il me semble que cela jette un voile sur toute prétention à expliquer pourquoi, dans un texte, quelque chose fonctionne ou ne fonctionne pas.

Soir d’orage est, donc, une romance contemporaine autoéditée. J’ai découvert son auteure, Sybil Lane, une Française, après que celle-ci a publié un hyperlien vers un de mes billets. Ce qui est intéressant avec ce roman (court), c’est que mon jugement global est, cette fois, diamétralement opposé à ce que j’ai pu exprimer dans mes deux premières chroniques (Le Déni du Maître-Sève et Tueurs d’anges). Sur la forme, déjà, c’est un livre qui crie « autoédition » : le texte comporte pas mal de fautes — pas assez pour gêner la lecture, mais assez pour prouver qu’il n’a pas été corrigé. L’ebook n’est pas très beau non plus; les titres ne sont pas centrés, le corps des chapitres n’est pas justifié, les paragraphes ne débutent par aucun retrait (ça pourrait être un choix esthétique, mais je le trouve bof)…

En revanche, je peux affirmer que j’ai lu ce livre en une seule journée. Et ce n’est pas non plus parce que je l’ai adoré (comme la suite de la chronique le démontrera), ni parce que l’histoire était d’une originalité captivante ou d’un suspense haletant. C’est une romance honnête, mais qui ne sort franchement pas des sentiers battus. Comme dans toute romance, on connaît la fin d’avance; il n’y a pas non plus de gros rebondissement inattendu sur le chemin qui mène les protagonistes à leur HEA, c’est juste une petite danse convenue où le héros doit persuader l’héroïne, et celle-ci doit surmonter ses peurs et ses doutes. Enfin, je vous assure que je ne l’ai pas lue vite parce que c’est une romance. Des romances ennuyeuses à mourir que j’ai dû me forcer à finir, ou que je n’ai jamais finies, ça existe aussi.

J’en profite pour faire une petite digression sur la question d’un « label qualité », que beaucoup d’autoédité-e-s appellent de leurs vœux. En dehors de l’aspect pratique de la chose, l’une des raisons pour lesquelles j’y suis réticente est parfaitement illustré par Soir d’orage. Dès que l’on discute de ce que les gens entendent par « qualité », on tombe rapidement sur un dénominateur commun aussi mesquin que mince, à savoir la correction orthographique et technique. C’est en effet le seul aspect objectif d’un texte, qui n’est pas susceptible de faire débat. Mais par là même, selon moi, il n’a aucun intérêt, et risque plutôt d’orienter notre littérature vers une destinée qui fait froid dans le dos, celle de la domination de la forme sur le fond, et de l’expertise sur le talent.

Si un tel label qualité entrait en vigueur, Soir d’orage échouerait au test, au contraire des deux premiers romans que j’ai chroniqués. Et pourquoi? Est-il moins bon? Moi, je lui donnerais 3/5, comme aux autres. Pour d’autres raisons, certes, mais qui peut dire quelles raisons sont supérieures aux autres? Quand on est écrivain-e, est-il plus important de posséder une connaissance du français impeccable, ou de bien savoir mener une histoire, et de réussir à intéresser, à interpeller la lectrice? N’y a-t-il pas tromperie à vouloir réduire l’idée de « qualité » en littérature au seul premier critère?

En ce qui me concerne, j’y vois une dérive, une dégénérescence de notre époque, portée à célébrer par-dessus tout ce qui est mesurable, ce qui est objectif, au détriment de l’art et de la créativité, nécessairement subjectifs. Le désir de se raccrocher à des certitudes, c’est toujours le renoncement de la pensée. Nous vivons dans un monde optimisé, efficace, où notre plus grande crainte en tant que lecteurice est de perdre notre temps à lire un mauvais livre — ou un livre qui bousculerait notre idée préconçue de ce que sont un bon et un mauvais livres? On n’a plus de temps pour l’erreur, plus de temps pour la remise en question, plus de temps pour la réflexion. C’est bien triste.

Pour revenir à Soir d’orage, il y a quand même certains points qui ne m’ont pas convaincue. D’abord, je mentionnerai le traitement du consentement sexuel. Je suis loin d’avoir une opinion tranchée sur la question de savoir ce que la romance doit représenter, car je pense que ce genre recouvre un spectre qui va du réalisme le plus honnête au fatasme le plus inavouable (et oui, beaucoup de femmes ont des fantasmes érotiques de viol; c’est bien correct, et ne vous laissez surtout pas dire par quiconque que vos fantasmes sont malsains ou pervers — quand est-ce qu’on arrête la culpabilisation de la sexualité féminine? moi, je propose aujourd’hui!). Souvent, le malaise vient d’un mélange indifférencié des deux; or, l’essentiel de la romance relève justement de ce mélange, et Soir d’orage n’y fait pas exception.

Il y a un passage où le frère du héros embrasse l’héroïne de force, et si cet incident sert de pivot à un rebondissement précis, sa portée en tant qu’agression sexuelle est par ailleurs complètement annulée. Que l’héroïne n’ait aucune séquelle, j’y crois tout à fait; en revanche, à aucun moment, l’acte en soi n’est explicitement condamné, ou ne semble porter atteinte à la réputation du frère ou aux rapports que les autres personnages entretiennent avec lui. Or, ce n’est pas un type de passage qui appartient au passé et qu’on peut choisir de mettre derrière soi; c’est le frère du héros — c’est le beau-frère de l’héroïne! Mais non, tout va bien, personne ne s’inquiète de devoir le recadrer, et aucun malaise n’est présumé s’ensuivre dans les futures réunions de famille. En toute franchise, je dois préciser qu’il ne réapparaît pas dans la suite de l’intrigue, mais cela en soi ressemble à un boucle non bouclée, à quelque chose qu’on a ouvert et oublié de refermer.

Au fond, le frère remplit surtout le rôle de repoussoir, à côté duquel le héros peut faire contraste. Le héros, c’est le gars sérieux, responsable, respectueux, attentionné… Du moins, c’est ce qu’on nous dit, c’est ce qu’on veut nous faire croire, mais les faits qu’on nous décrits ne sont pas toujours cohérents avec cette image. C’est là qu’on tombe dans le fantasme, peut-être, parce que le héros a une idée fixe, qui est de persuader l’héroïne d’unir sa vie à la sienne… et la façon dont il s’y prend flirte avec le harcèlement. Par exemple, il se pointe de façon répétée chez elle après qu’elle lui a fait savoir qu’elle ne voulait pas le revoir, et se permet même d’entrer sans qu’elle l’y ait invité la fois où elle ne l’entend pas frapper!

Cela dit, je veux bien reconnaître que j’ai tendance à avoir une lecture puritaine et littérale de la romance, alors qu’il faudrait sans doute la lire avec une sorte d’interrupteur réalité/fantasme, et convenir que cette scène relève de la suspension d’incrédulité et du concept érotique, au même titre qu’un scénario de vidéo porno qu’on n’imagine pas deux secondes se produire dans la vraie vie… C’est un sujet qui me travaille en ce moment; ça mériterait d’être creusé dans un article entier!

Enfin, ce qui m’a davantage gênée, c’est que l’héroïne elle-même ne fasse pas de différence entre son désir et son consentement; comme s’il n’était pas possible d’être excitée et, malgré tout, pour des raisons X ou Y, de refuser de s’engager dans un rapport sexuel! Que son « non » se transforme en « oui », que le héros parvienne à la faire changer d’avis, là n’est pas tant le problème que le raisonnement erroné par lequel ce changement s’opère.

Mon autre réserve concerne le personnage du héros et, spécifiquement, sa masculinité. Ah, la masculinité! C’est un sujet qui me passionne; j’avoue que j’aime beaucoup, beaucoup les hommes, et que l’une des raisons pour lesquelles écrire de la romance M/F me plaît autant, c’est que cela me donne l’occasion d’explorer à fond le point de vue d’un homme. Ce qui n’est pas de la tarte! C’est même tout un défi… et je trouve que, dans Soir d’orage, Sybil Lane ne le relève pas totalement. Pour commencer, les passages écrits dans le point de vue du héros sont beaucoup moins nombreux et moins développés que ceux consacrés à l’héroïne, la preuve selon moi que l’auteure ne se sentait pas vraiment à l’aise avec la perspective masculine et a préféré, dans une large mesure, l’occulter.

De l’extérieur, le héros est un parangon de masculinité — du moins, d’une certaine masculinité stéréotypée : grand, beau et fort, joueur de rugby (on est dans le Pays basque!), riche, avec une bonne job, un statut social élevé, etc. Sauf que c’est une coquille vide, ou un masque en papier. Dans la scène du début, lorsqu’on le voit s’exprimer, il n’a plus rien de masculin… à tout le moins, rien de la masculinité à laquelle on pouvait s’attendre d’un joueur de rugby (moi aussi, j’ai grandi dans un pays de rugby; je connais le machisme de ces milieux sportifs!).

Un homme n’emploierait pas ces termes, ne s’exprimerait pas ainsi, pas autant, ne mettrait pas son cœur à nu avec autant de naïveté! Dans tous les cas, parce que je ne veux pas non plus qu’on m’accuse de généraliser ou de figer ce qu’est la masculinité, pas le genre d’homme qu’on nous a présenté. Le résultat, c’est que le personnage perd de sa substance, et ne nous apparaît pas réel, mais justement fictif. Un concept plutôt qu’un homme. J’ai aussi l’impression que, plus profondément, on passe à côté de ce qu’est la masculinité. Car ce n’est pas une simple maladresse, mais aussi un choix que de fonder la masculinité dans des attributs objectifs — le physique, le rôle social — plutôt que dans une « culture » en réalité beaucoup moins tangible et beaucoup plus protéiforme.

Cela m’intéresse, car poser la question du masculin (existe-t-il un éternel masculin? non, je plaisante), c’est poser celle de la sexualité, et aussi des limites du marché. Si un homme se résume à un corps d’homme et à un statut socio-économique, la masculinité peut-elle s’acheter — et se vendre? Et les hommes en tant que partenaires sexuels peuvent-ils être remplacés par des robots — mieux, dans le cas hétérosexuel : par des robots dont les scripts seraient écrits par des femmes? Cela n’est pas de la SF; c’est en train d’arriver…


Pourquoi je vends mes livres

Lorsqu’il s’agit de vendre ses œuvres, certain-e-s artistes sont rebuté-e-s ou inquiets/-iètes. Soit illes sont mal à l’aise à l’idée d’exiger de l’argent en échange de leur art (ce qui revient à une forme de syndrome de l’imposteur-e, surtout s’illes acceptent par ailleurs de dépenser leur propre argent dans les créations des autres). Soit illes redoutent que cela les coupe d’une partie du public potentiel. Souvent, ces deux appréhensions vont de pair, puisqu’on pense d’autant plus facilement qu’un prix risque de décourager le public si l’on craint par ailleurs que notre œuvre ne soit pas à la hauteur de ce prix.

En face, il y a des artistes qui revendiquent de vendre leurs œuvres. Généralement, leurs raisons tournent autour de la professionalisation et de la valeur qu’ils attribuent à leur temps et à leur travail. Récemment, j’ai lu le billet de Leslie Héliade à ce sujet : Pourquoi je n’offre pas mon livre? Je me reconnais assez dans ses motivations. Toutefois, aujourd’hui, j’aimerais vous proposer trois raisons supplémentaires dont on parle assez peu et qui, plutôt que de s’inscrire dans une démarche différente de celle du gratuit, ont des fondements identiques… mais, à travers une autre analyse de la situation, mènent à des conclusions opposées.

1) Pour être correctement diffusée et trouver mes lectrices.

Pour remplir cette mission, je dois préciser que la condition n’est pas seulement de fixer un prix, mais aussi d’accepter d’être distribué-e sur le maximum de plateformes de vente.

J’en ai déjà parlé dans mon billet De quoi la culture libre est-elle la solution? 2/2 : un prix, surtout s’il est raisonnable, voire symbolique, constitue bien moins une « barrière » à la découverte de votre œuvre que le fait que personne ne sache même que votre œuvre existe… Or, en faisant le choix du gratuit, beaucoup d’écrivains se condamnent à ce second sort. (Cela n’est pas forcément aussi vrai pour d’autres types d’art, qui peuvent plus facilement devenir « viraux » du simple fait d’être légalement « partageables ». Mais un roman, et même la plupart des nouvelles ne deviendront jamais viraux de la même façon, parce que la lecture est aux antipodes de la culture d’immédiateté qui sous-tend le concept même de viralité.)

J’ai également partagé ici et ici mes diverses expériences où j’ai vendu un livre en parallèle d’en proposer le téléchargement gratuit sur un site perso (enfin, « perso »… c’est celui de ma maison d’édition, que j’ai tenté de promouvoir à tour de bras pendant des années, à l’aide d’une page Facebook et d’un compte Twitter comptant plus de 1000 abonné-e-s chacun!). Les ventes ont toujours dépassé les téléchargements gratuits. Quant à la triste période durant laquelle j’ai tenté de vendre les livres sur ma propre boutique, euh… Malgré des prix moins élevés que chez les revendeurs (je suis au Canada, donc la loi sur le prix unique ne me concerne pas!), c’était la fête si on arrivait à vendre un seul titre par mois! (Sur un catalogue de quelques dizaines de titres.)

Alors, oui, je paie mon distributeur et les revendeurs. Ensemble, ils prennent 40 % de mon chiffre d’affaires hors taxes (en même temps, c’est un forfait fixe sur tous les prix, et je peux aussi publier du gratuit, ce qui est très cool pour une stratégie de loss leader permanente; en gros, je préfère donc ce 40 % partout aux chipoteries de KDP). Mais il faut dire qu’il font un sacré boulot — un boulot que, malgré tous mes efforts, j’ai jusqu’ici toujours échoué à égaler… et de loin! Pour moi, vendre et se faire revendre, c’est du pragmatisme, et on peut difficilement y couper quand on est un-e écrivain-e inconnu-e et débutant-e. Pouvoir faire du gratuit directement depuis son site, ça, c’est le rêve, la consécration… Le jour où ça m’arrivera, je saurai que je suis célèbre.

2) Parce que mes livres ne sont pas des produits essentiels, indispensables, mais bien une forme de luxe et de superflu.

L’absurdité de l’économie de marché, c’est que plus la demande croît, plus le prix peut monter aussi. Donc, plus une chose est utile, plus elle risque de devenir chère. Or, je refuse de souscrire à cette aberration. Je crois dans les services publics et dans les communs; pour moi, tout ce qui est nécessaire à mener une vie décente devrait être accessible à tou-te-s. Aussi, d’une manière générale et abstraite, oui, la Culture doit être accessible.

Mais cela ne signifie pas que chaque élément qui relève de la Culture doit être accessible. C’est même un non-sens; puisque cela dépasserait de si loin la capacité de quiconque à en jouir, que toute référence à la nécessité en deviendrait ridicule… Il faut qu’un nombre suffisant d’objets culturels, offrant une diversité suffisante, soient accessibles, et cela concerne notamment les objets dont l’intérêt et l’utilité sont reconnus — que ce soit par une masse critique, par l’épreuve du temps, par une élite académique… Peu importe!

Mais mon roman qui vient de sortir, qui n’a encore convaincu personne et qui ne fait que s’ajouter à la masse déjà impressionnante des ouvrages publiés, sous quel prétexte le traiterait-on d’emblée de produit de première consommation, de contribution indispensable à la diversité culturelle? Personne n’a besoin de lire mon livre. Lire mon livre n’est pas un droit, pas davantage que claquer 1000 $ de cocaïne en une nuit. Il y a des gens qui voudront le faire, et s’ils en ont la possibilité, ils le feront. Mais le but des luttes sociales n’est pas de rendre cette activité accessible à tou-te-s!

En tout cas, le jour où un-e fan m’écrira que mon livre lui a sauvé la vie et que tout le monde devrait le lire, je saurai que j’ai atteint la gloire…

3) Pour ne pas monopoliser une trop grosse part de marché.

Parlons un peu de l’économie de l’attention. L’économie de l’attention désigne la situation où, d’une part, il y a surabondance de l’offre et, de l’autre, le temps est la première donnée limitante, avant l’argent. Cela ne signifie en aucun cas que le temps est devenu l’équivalent d’une monnaie, puisque, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas (encore) payer son loyer ou ses courses en temps. Donc, le temps que vos lectrices passent à vous lire, s’il n’est pas accompagné d’une contribution en vraie monnaie, continue à ne rien valoir du tout, dans la vraie économie.*

Ce que cela veut dire, en revanche, c’est que l’immense majorité des gens — ou, du moins, des gens connectés que l’on cherche à toucher via une présence sur le Web — ont moins de temps que d’argent. Ils ont les moyens de payer pour tout le divertissement qu’ils consomment (surtout si, encore une fois, les artistes proposent des prix raisonnables), mais ils n’ont pas le temps de consommer au-delà d’un certain seuil limité.

Pour cette raison, renoncer à être rémunéré-e ne permet en rien à vos lectrices de découvrir ou de soutenir davantage d’artistes. Pour cela, elles auraient besoin de davantage de temps. Et, en fait, via le gratuit, c’est le contraire qui se passe. Chaque lecture gratuite de votre œuvre prend du temps, cette donnée rare et limitée, mais, comme elle ne rapporte rien, elle vous oblige (si vous voulez malgré tout gagner de l’argent) à augmenter votre lectorat, ce qui ajoute une pression supplémentaire sur le marché, une pression qui est ressentie par tou-te-s les autres auteur-e-s dont le lectorat diminue mécaniquement dès que le vôtre augmente.

Mettons en effet que la moitié de votre lectorat ne vous paie pas. Pour gagner un montant X, vous allez avoir besoin de toucher le double de lecteurs que si 100 % de ceux-ci vous payaient! Et c’est pour la même raison qu’il peut être plus modeste de fixer votre prix un peu plus haut, plutôt qu’un peu plus bas. Personnellement, je ne veux pas avoir besoin de 10 000 lectrices juste pour pouvoir vivre (ce qui est le cas si vous vendez votre roman à 2 €)… 10 000 lectrices feraient vivre facilement 5 auteur-e-s différent-e-s! Et moi, je préfère partager.**

Ça vous paraît peut-être artificiel de songer au public en ces termes et, bien sûr, dans la réalité, ce ne sera jamais aussi propre et égalitaire. Mais on peut décider de pousser dans ce sens… ou dans le sens inverse. Je pense au contraire, pour ma part, que c’est le phénomène de bestsellerisation qui est artificiel, et que si l’on avait une réelle politique de diversité, plutôt qu’une attitude de conquête et de domination du marché (y compris via le gratuit, qui est l’un de ses instruments les plus agressifs), 10 000 lecteurs iraient naturellement vers plusieurs auteur-e-s, plutôt que de lire tous la même chose, comme des moutons.

La seule exception à ce que je viens de décrire, c’est si vous êtes capable, par le gratuit, d’attirer à la lecture des personnes qui n’étaient pas lectrices à la base.*** Dans ce cas, vous ne piquez pas du lectorat aux autres auteur-e-s, mais certainement des consommateurs/-trices à une autre activité (attention au backlash! ha ha ha!). La seule façon de dépasser la situation de concurrence, ce n’est pas de l’ignorer, mais de limiter consciemment la place que vous prenez afin d’en laisser davantage aux autres (j’en ai déjà parlé dans ce billet avec le concept de « revenu maximum »). Pour moi, vendre ma création, y compris à un prix qui paraîtra prohibitif à certaines personnes, est une façon de limiter la place que je suis susceptible de prendre dans le marché de l’attention.

En conclusion, j’aimerais dissiper certains préjugés faussement associés à la vente, comme l’idée que la vente s’appuie nécessairement sur la propriété privée et la limitation des droits d’autrui, ou encore celle selon laquelle la vente s’oppose essentiellement à l’accessibilité. Il n’en est rien, et la façon dont je mets mes œuvres à disposition du public en est la preuve. Mes œuvres sont à vous, et vous en faites ce que vous voulez. Si vous me payez, c’est parce que vous le souhaitez du fond du cœur; c’est aussi en échange du travail que j’ai fourni, et rien d’autre. (Voir Comment mes livres sont-ils financés? sur mon site d’auteure.)


* Je ne veux pas qu’on me fasse un procès sur la base d’une méprise : dans la vie qui devrait être réelle, c’est la lecture, l’échange culturel et intellectuel lui-même qui a de la valeur, car du sens, alors que l’échange de monnaie n’en a aucun. Je me situe ici par rapport à la problématique de la précarité des auteur-e-s et de leur capacité à vivre de leur plume. Du reste, la question de l’économie de l’attention mériterait tout un article si je voulais dévoiler le fond de ma pensée. Pour moi, l’économie de l’attention est le dernier avatar de la colonisation de nos êtres par le capitalisme; il est impératif de lutter contre et de ré-ancrer au maximum l’économie dans la monnaie (même si l’idéal serait de revenir encore en-deçà, dans une économie sans argent).

** Oui, il y a carrément un aspect vampirique dans la façon dont l’économie nous lie à notre lectorat… mais pas moins si l’on fait du gratuit! Je dirais même qu’offrir du gratuit, pour un-e auteur-e vivant-e qui aspire à faire de l’écriture son métier, serait l’équivalent pour un vampire de ponctionner du sang à ses victimes, mais sans pouvoir s’en nourrir, sans en être jamais rassasié.

*** Chapeau si vous arrivez! Cela dit, clairement, ce n’est pas le cœur de cible de toutes les campagnes de promo que je vois passer, y compris celles qui prétendent célébrer « la lecture ». Si vous voulez encourager les gens à lire, taisez-vous et laissez les gens lire ce qui existe déjà, plutôt que d’ajouter un énième texte à leur PAL, à la façon d’un prof vicieux qui vous ajoute un devoir supplémentaire à la dernière minute…


Chroniques de l’indésphère : Tueurs d’anges

Après Le Déni du Maître-sève, dont je vous invite à lire mon avis ici, je continue mes chroniques de livres autoédités (rappel : j’ai pris la résolution d’en acheter au moins un par mois, pas de SP) avec Tueurs d’anges, de Rozenn Illiano.

Un peu de contexte, parce que c’est toujours intéressant de savoir comment on tombe sur les livres des un-e-s et des autres, et ce qui nous pousse à l’achat… J’ai croisé l’autrice sur Twitter; c’est elle qui cherchait mon handle en rapport avec un de mes articles qu’elle avait vu passer (c’est suffisamment rare pour que ça se fête!). Quelqu’un d’autre le lui a donné, d’où tag et apparition dans mes notifications. J’ai jeté un œil à son profil puis à son site, j’ai aimé ce que j’ai vu, et l’affaire était dans le sac. C’est aussi simple que ça.

J’ai en réalité mis plusieurs mois avant d’acheter son roman. Entretemps, j’ai pu apprécier sa démarche, ses billets de blogue, ses tweets; aussi, quand j’ai reçu son livre (elle ne proposait que la version papier à ce moment-là), j’avais très envie de l’aimer. Cela me fait d’ailleurs songer à une raison pour laquelle certain-e-s auteur-e-s se fréquentent parfois et hésitent pourtant à se lire : par peur d’être déçu-e et que cela ne gâche la relation. Un peu comme quand on se retient de transformer une amitié en relation amoureuse, de crainte de mettre la première en péril en cas de rupture…

Mon verdict global s’approche étonnamment de ce que j’ai pu écrire il y a deux semaines au sujet du roman de Stéphane Arnier. À savoir que sur la forme, d’une part, le produit est tout à fait conforme aux standards de l’édition professionnelle : c’est bien écrit, bien corrigé; la maquette est bien faite. Rien à redire sur ce plan. Sur le fond, en revanche… malgré un début prometteur, j’ai encore une fois eu du mal à m’immerger réellement dans l’histoire, à m’attacher aux personnages, à m’impliquer émotionnellement. Et c’est d’autant plus problématique qu’il s’agit du premier tome d’une série.

Les points communs s’arrêtent là. Mis à part que c’est encore de la SFFF, le texte n’a pas grand-chose à voir avec Le Déni du Maître-sève. Il s’agit d’une histoire à la fois post-apo et pré-apo — est-ce qu’on peut dire simplement « apocalyptique »? Une catastrophe a ravagé la terre et ses occupants, mais l’Apocalypse finale qui détruira tout est cédulée six cents jours plus tard, au terme de douze « heures » symboliques qui rythment l’action au fil des pages. Par convention, ça se rangerait donc dans la SF, mais on notera également la présence des anges du titre, qui ajoutent une dimension fantasy.

Tout le début me rappelait malgré moi The Walking Dead, entre ces villes abandonnées, la route (qu’on retrouve d’ailleurs sur la couverture), et même la rencontre avec les futurs fondateurs de Town (le nom de la série), qui tentent en dépit de tout de vivre, de reconstruire une communauté. Sauf qu’ici, ce ne sont pas les zombis qu’il faut éviter et tuer, mais des anges exterminateurs, véritables terminators ailés. Peu à peu, les similitudes se sont estompées, mais pas forcément dans le sens positif. Car, bien que je n’aie jamais été fan de la série TV en question, on n’y trouvait pas non plus les défauts qui m’ont gênée dans ce livre.

Le premier que je mentionnerai, c’est une sorte d’uniformité dans le sentiment, qui découle peut-être en partie de l’intrigue. En effet, si les personnages se trouvent dans un entre-deux, une sorte de sursis, l’impression qui domine la majorité du livre est celle du désespoir et de l’impuissance. L’Apocalypse apparaît comme une fatalité. En réalité, personne même ne la comprend, alors imaginer une façon de l’empêcher… Il n’y a pas assez d’équilibre ou d’oscillation assez forte entre espoir et désespoir — or, comme j’en faisais état dans ma dernière chronique, il me semble extrêmement difficile d’accrocher une lectrice sans une promesse qui en vaut la peine.

Toujours est-il que, concrètement, j’ai surtout éprouvé des sensations négatives à ma lecture. Certes, on pourrait y voir une réussite de l’auteure, puisqu’elle a bel et bien su me transmettre ces émotions-là, véhiculer cette ambiance-là. Mais il s’agirait d’une déformation poétique… Sur quelque chose de très court, d’instantané, il est normal qu’un sentiment s’impose, et celui-ci peut être aussi désagréable qu’on le souhaite. Mais, dans un roman, non seulement cela devient lourd — on finit par devoir se forcer à rouvrir le livre, appréhendant le malaise dans lequel il va nous replonger —, mais cela crée à la longue un effet anesthésiant tout à fait contre-productif.

En effet, je ne veux pas qu’on se méprenne : je n’ai rien contre les histoires qui abordent des sujets durs, douloureux ou tristes. J’adore les films de guerre, et je suis pour toujours marquée par les récits de survivants des camps nazis et du Goulag (ayant étudié le polonais, j’ai eu droit aux deux, et j’en ai versé des torrents de larmes). Seulement, si on me ressert toujours le même mal-être, j’ai aussi un réflexe de survie qui consiste à instaurer une distance automatique entre moi et le sentiment en question, voire à fermer ma carapace. De même que, si tu m’attaques toujours au même endroit, je vais finir par saisir, et je n’aurai qu’à parer cette attaque-là pour neutraliser tout ton jeu.

Une romancière se doit de maîtriser une variété de registres — parce que la variété, c’est ce qui trompe l’ennui —, mais aussi et surtout l’art de la manipulation sadique. Vous devez m’amadouer, m’embobiner, me persuader de sortir de ma coquille, d’ouvrir ma carapace — et à ce moment-là seulement frapper! Et là, je vous garantis que vous aurez une réaction. De même que votre effet sera décuplé si la chute arrive après la montée d’un grand huit. Il faut avoir construit pour détruire, avoir profité du jour pour éprouver la nuit dans toute sa noirceur. Il faut donc, encore une fois, varier, jouer sur plusieurs tableaux, trimballer le lecteur d’un sentiment à l’autre de façon imprévisible, afin de briser ou de devancer ses défenses.

Ce problème est également répercuté dans le traitement des personnages et de leurs relations. Pour commencer, j’ai retrouvé dans Tueurs d’anges une erreur qu’on m’a moi-même reprochée, soit une tendance à l’introspection et à la description des sentiments, au détriment de leur mise en scène. Je m’explique : quelle est la manière la plus efficace de faire ressentir au lecteur l’émotion d’un personnage? Instinctivement, on aurait envie de répondre : en le mentionnant, en le décrivant. En réalité, cela ne me semble vrai que pour des sentiments complexes, inhabituels, singuliers. Pour toutes les émotions primaires, joie, peur, amour, déception, indignation, il est préférable de confronter directement la lectrice à la cause de l’émotion.

Par exemple, ressentirez-vous davantage de surprise si je vous explique en long et en large la façon dont la surprise se manifeste chez mon héroïne… ou si, tout simplement, je réussis à vous surprendre pour de vrai? Aurez-vous plus peur si je vous raconte dans ses moindres détails la peur que ressent mon héros, ou si je vous donne une bonne raison d’avoir peur aussi? Partagerez-vous l’affection de mon héroïne pour son love interest si je vous affirme et vous répète qu’elle l’aime, ou si je vous convaincs qu’il ou elle est aimable?

Dans ce roman, j’aurais voulu beaucoup plus de scènes « actives », voir les personnages dans leurs interactions de tous les jours, et pas seulement quand il y avait une crise, ou quelque chose d’utile à dire. (J’exagèrerais en prétendant qu’il n’y avait que ça, mais ça prévalait trop, à mon avis.) Il y a ainsi des aspects entiers de l’intrigue qui passent à la trappe, comme si l’auteure avait décidé que là n’était pas son sujet. Or, je vais dire quelque chose qui semblera peut-être étrange, mais ce n’est pas à l’auteur-e de décider cela! L’intrigue a ses exigences auxquelles il faut satisfaire; il faut écrire ce qu’il faut écrire — et non ce que l’on voudrait écrire…

Par exemple, il y a à un moment un petit motif romantique, mais à peine effleuré, vraiment réduit à une existence rachitique. Et ce n’est pas parce que je suis une lectrice de romance que j’aurais aimé en savoir beaucoup plus! C’est parce que cette relation — et peu importe au final qu’elle soit amoureuse ou autre — est la clé d’un tas d’émotions contenues dans la suite. Un évènement survient plus tard qui m’a laissée froide, comme devant un coffre hermétique et solidement cadenassé. Il y a beaucoup de choses dans ce coffre, c’est écrit : des fantômes, des cauchemars, de la douleur… Mais ce ne sont que des mots sur une page, et mon cœur reste vide, car l’auteure a oublié de me donner la clé.

J’ai d’ailleurs ressenti le même manque, la même frustration face à l’amitié entre Anaëlle et Élias (et, plus tard, face à la relation entre Anaëlle et Chester). On nous dit qu’ils sont devenus amis, mais nous devrons jusqu’au bout nous contenter de cette ellipse. Le récit nous parachute là où les ennuis commencent. Et, à cet égard, je ne peux m’empêcher de soupçonner un parti pris, un préjugé commun à une grande partie de notre culture, selon lequel ce qui est heureux et ce qui va bien n’a pas d’histoire, et seuls les problèmes et les perturbations seraient de véritables péripéties, dignes d’être racontées. Personnellement, je m’oppose évidemment à cette vision des choses.

Déjà, je ne crois pas au bonheur sans mélange, au bonheur sans conflit. Tout se prête au récit, car rien n’est tout blanc, pas plus que tout noir. Ensuite, sans vouloir me répéter, c’est encore et toujours une question de variété… Ce qui va mal devient banal et perd de sa force, si ce n’est mis en contraste avec quelque chose de bon et de beau. Il y a pourtant des passages plus légers que l’ensemble, quelques tentatives d’humour même, mais c’était trop peu, trop tard, je ne sais pas — je ne les ai pas vécus comme des répits suffisants. Il faut que la lutte soit égale. Même à la fin, lorsque l’intrigue acquiert une nouvelle dimension, une nouvelle épaisseur, je suis restée sur le sentiment général d’un potentiel sous-exploité.

Si je devais assigner une note à Tueurs d’anges, ce serait à nouveau 3/5 (qui, en gros, correspond à « bien, mais… »).

Et je sais, je m’appesantis beaucoup plus sur le négatif; on dirait que c’est nul ou que je n’ai pas aimé, ce qui est faux… Je parle de ce qui me vient à l’esprit, tout simplement. J’écris aussi, je sais combien c’est difficile, et c’est pourquoi je tiens à aller au fond des choses. Vous me pardonnerez si j’analyse les écrits des autres avec la même sévérité que je tente d’appliquer aux miens.


Chroniques de l’indésphère : Le Déni du Maître-sève

Il y a un an, quand j’ai ressuscité ce blogue, j’ai dit que je n’écrirais pas de chroniques. Or, cette année, j’ai pris la résolution d’acheter au moins un livre autoédité francophone par mois… et il me semble que la tentative de promotion et de soutien n’irait pas jusqu’au bout, si je ne vous infligeais pas également des retours de lecture. D’autant que je m’aperçois qu’il y aurait beaucoup de choses à dire!

Les règles du jeu sont les suivantes :

Le critique qui n’a rien produit est un lâche. C’est comme un abbé qui courtise la femme d’un laïque : celui-ci ne peut lui rendre la pareille.

— Théophile Gautier, Préface du Capitaine Fracasse, 1863

Ça veut dire que, si vous me trouvez trop méchante, vous avez toujours la possibilité d’acheter mes livres, de les lire et d’en parler sur votre blogue à vous. 😉

On commence avec ma lecture de janvier, Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier.

Mon impression globale, au sortir de ma lecture : c’est un roman de fantasy bien écrit, agréable à lire, et l’ebook est de bonne qualité. Malgré quelques coquilles qui demeurent (on emploie toujours l’indicatif après « après que »!), on sent qu’un travail de correction a été fait.

Et pourtant… ce roman a un défaut. C’est un défaut que je retrouve dans la majorité des livres que je n’adore pas, et dans bien trop de livres autoédités. Et ce défaut, chers et chères auteur-e-s, est la raison pour laquelle — à mon humble avis —, malgré des commentaires élogieux sur la qualité de votre prose et l’originalité de votre récit, vos ventes ne décollent pas. Ce défaut est l’obstacle à un bouche à oreille authentique, seul à même de vous garantir le succès. Ce défaut, c’est de ne pas réussir à susciter l’investissement émotionnel de la lectrice.

En effet, Le Déni du Maître-sève a beau se lire très facilement, à chaque fois que j’ai été obligée d’interrompre ma lecture, je n’ai ensuite éprouvé aucun désir particulier de m’y remettre. J’étais vaguement curieuse de la suite, mais à un niveau purement intellectuel. Je n’avais rien investi de moi dans le sort des divers personnages, qui m’était au fond à peu près égal. Et quand le dénouement est arrivé, je n’ai rien ressenti. Je ne me suis dit ni « ouf! » ni « oh non! »; j’ai simplement pris acte, dans une parfaite indifférence, du choix qu’avait fait l’auteur.

L’investissement émotionnel repose sur une oscillation entre espoir et crainte : il s’agit de donner au lecteur quelque chose à espérer et quelque chose à craindre, puis de le trimballer sans merci entre les deux. Or, dans Le Déni du Maître-sève, la crainte prend toute la place. En fait, elle est téléphonée par le titre lui-même; c’est dire! Pourtant, c’est dans l’espoir seul que la lectrice peut réellement s’investir (en pratique, la crainte se limite souvent à la non-réalisation de l’espoir; sinon, son rôle principal est d’amplifier les enjeux). On peut craindre quelque chose d’une manière détachée; mais, quand on espère, c’est forcément que cela nous touche.

Bien sûr, si on analyse l’intrigue objectivement, il y aurait des choses à espérer; mais ce n’est pas à nous de faire ce travail. C’est à l’auteur, et il ne le fait pas. Comment crée-t-on et nourrit-on l’espoir d’un lecteur? On le lui suggère, déjà, mais ensuite, on pousse dans ce sens, on lui montre et on lui fait croire que c’est possible, là, tout près, juste à portée de main. Il ne faut pas avoir peur de s’approcher trop près du but, au contraire! Personne ne peut espérer quelque chose d’impossible, et plus c’est improbable, plus l’espoir diminue, lui aussi.

Il y a toujours deux volets dans l’espoir : il y a ce qu’on espère, et pourquoi (ça s’appelle aussi « l’enjeu »). L’auteur doit travailler ces deux volets. Dans Le Déni du Maître-Sève, par exemple, j’aurais bien voulu que le Maître-sève sorte de son déni. Mais, d’une, l’auteur ne nous laisse pas espérer un seul instant que cela sera possible (pas avant qu’il ne soit trop tard, du moins); au contraire, il nous martèle à chaque opportunité que c’est ainsi et pas autrement. Et, de deux, on ne réalise l’ampleur de l’enjeu qu’au moment du dénouement (en tout cas, moi, je ne l’avais pas vu venir avant). C’est-à-dire qu’en dehors de l’agacement que peut produire l’entêtement du héros, on finit par ne plus s’en soucier, par le laisser à son déni — après tout, si ce déni lui revenait dans la gueule, il l’aurait bien mérité.

Même un antagoniste bien écrit a toujours une part de lumière. Je n’ai vu aucune lumière dans ce héros, en dehors de sa position sociale, qu’on est censé-e prendre pour argent comptant, mais qui n’est soutenue par aucune de ses actions. D’où tire-t-il son autorité? Comment diable a-t-il pu arriver jusqu’à ce poste, avec un jugement aussi défaillant et un tel manque de vrai courage?* Le plus étonnant reste la décision qu’il prend post-dénouement, qui nous est présentée avec ambiguïté comme une sorte de rédemption, et qui a scellé le mépris que j’hésitais encore à éprouver pour lui. (Mais cela est peut-être personnel; je serais ravie d’en débattre avec d’autres lecteurices.)

Voilà pour l’intrigue et les personnages. Parlons maintenant de l’univers. L’univers de Stéphane Arnier est, de prime abord, assez original : les personnages principaux appartiennent au peuple des Alkayas, une race ou espèce qu’on imagine humanoïde, mais qui entretient un rapport bien particulier aux arbres. En effet, ils naissent non pas du ventre de leur mère, mais d’un « bourgeon » de leur abre-mère, Alkü. Ils n’ont pas de cœur, mais une graine; et, à leur mort, du lieu où ils ont été enterrés pousse un arbre, au sein d’une forêt d’arbres-ancêtres. Plutôt joli et bucolique, comme image, non?

Sauf que l’idylle, en ce qui me concerne, a rapidement viré au cauchemar. Plus j’avançais dans ma lecture, et plus la façade de symbiose avec la nature se désagrégeait, pour révéler une métaphore proprement dystopique de la façon dont notre civilisation occidentale moderne s’est, au contraire, coupée de la nature. Déjà, le premier aspect frappant, c’est que les Alkayas ne possèdent pas leur propre reproduction, puisque celle-ci est assurée par une entité extérieure, l’arbre-mère. Or, le droit de se reproduire est, selon moi, un droit fondamental; ce n’est pas par hasard que la stérilisation forcée est désormais reconnue comme une violation du droit, et rattachée à l’histoire de génocides.

Sans aller jusque-là, le cas des Alkayas m’inspire plutôt un parallèle avec notre infertilité croissante, et notre recours de plus en plus fréquent, pour procréer, à une entité extérieure, la médecine. Cette externalisation de la reproduction n’est pas anodine, puisqu’elle permet le contrôle effectif de notre reproduction par une bureaucratie qui se charge de décider pour nous qui, quand, où et comment. C’est précisément le cas dans Le Déni du Maître-sève, et ce d’autant plus que l’arbre-mère ne serait pas en mesure de satisfaire tous les désirs d’enfants; les aspirants parents doivent donc s’inscrire sur une liste d’attente et, souvent, se contenter d’un seul rejeton.

À ce sujet, je m’interroge sur ce qui m’est apparu comme une incohérence : si le rythme et le nombre de naissances sont entièrement sous le contrôle d’Alkü, comment est-il seulement possible que les Alakayas soient en surpopulation? Soi-disant, il n’y aurait pas assez de « bassins » sur Alkü pour enfanter tous les bébés désirés; or, puisque n bébés sont désirés par 2n parents, et que 2n parents ont eux-mêmes été enfantés par Alkü… Vous voyez où le serpent se mord la queue. C’est d’autant plus inexplicable que l’arbre semble bien se porter, par rapport à un passé plus lointain (précédant la génération des parents actuels) où des attaques de pucerons avaient fait chuter la natalité.

Pour revenir à l’aspect autoritaire et oligarchique de cette bureaucratie des naissances, j’en appelle à une scène où des gens issus du peuple viennent manifester leur colère au pied de l’arbre-mère. Bien sûr, le Maître-sève et ses collègues les en chassent bien vite, tout en s’indignant qu’il n’y a plus rien de sacré. Ah oui, car l’arbre-mère n’est pas non plus cette propriété collective et autogérée, ce communs du peuple alkaya (alors qu’il semblerait naturel, et même nécessaire qu’il le soit!). Le peuple vulgaire n’y a pas accès, sauf autorisation spécifique; seuls les « sèvetiers », autrement dit les experts, ont le privilège de s’occuper d’Alkü et de ses secrets.

À ce propos, l’équivalence entre Alkü et la médecine moderne ne s’arrête pas à leur exteriorité. Alkü étant un arbre, l’incarnation de la nature même, on pourrait croire qu’il est capable de s’occuper de lui-même et de mener à bien les naissances sans aucune aide, comme toute la nature le fait. Mais non! De la même façon qu’on fait croire aux femmes qu’elles ne sont pas capables d’enfanter toutes seules, qu’elles doivent être suivies par un médecin par défaut (je précise, parce qu’il y a évidemment des cas où c’est recommandé, mais je parle ici de la pratique quasi-systématique), qu’elles doivent accoucher dans un hôpital, Alkü est constamment surveillé par des professionnels de la naissance, lesquels s’imaginent que leur présence est requise à chaque éclosion.

Enfin, il y a les conséquences anthropologiques. J’ai été très déçue de voir que, dans un univers où tout le processus de reproduction est mis sur la tête, la société demeurait à l’image exacte de la nôtre, patriarcat et cellule familiale parents-enfants. En effet, s’il est vrai que la fécondation d’un bassin nécessite un couple mâle-femelle, le fait que leur contribution s’arrête là rend à mon avis complètement obsolète l’idée même de père et de mère. Chez les Alkayas, il y a une saison de la cueillette, pendant laquelle tous les enfants naissent plus ou moins en même temps. Qu’est-ce qui empêche donc tous les adultes d’accueillir d’un coup tous les enfants et de participer à leur éducation en tant que communauté? (Comme, du reste, cela se fait depuis longtemps, à divers degrés, dans nombre de sociétés humaines.)

On pourrait, à la rigueur, avoir une certaine notion de qui sont ses géniteurs, et peut-être un rapport privilégié avec eux. Mais la simple contribution de sperme ou d’ovule ou de je ne sais quoi ne saurait suffire à justifier des liens de parentalité tels qu’on les connaît… Je ne peux donc m’empêcher de lire entre les lignes une vision purement masculine de l’enfantement, où l’espace-temps entre le don de sperme et l’accouchement est une sorte de zone mystique et mystérieuse qui ne nous mobiliserait qu’en esprit, et où l’on devient effectivement parent par le simple geste de recevoir l’enfant qui naît. Mais s’est-on interrogé si ce modèle de parentalité, qui est en fait celui de la paternité, avait un sens en dehors du modèle de maternité auquel il se rattache?

Enfin, notre état de mammifère est, selon moi, la pierre angulaire du patriarcat. C’est parce que la femme doit porter l’enfant dans son ventre et le nourrir après sa naissance que diverses formes de domination masculine ont pu s’imposer. Si ce fait de nature saute, alors qu’est-ce qui motive encore que le père et la mère ait des rôles parentaux différenciés (comme on le voit dans la famille du Maître-sève), qu’il existe des femmes au foyer (comme la femme de Ramure), que les épouses prennent le nom de leur mari et les enfants, le nom de leur père? Pour ce dernier point, je le présume en partie, parce que les couples et familles sont systématiquement appelés par un nom unique, et il me semble que si c’était celui de la mère que l’époux avait aussi adopté, on aurait eu le plaisir d’en être informé-e au-delà de tout doute.

Et, forcément, je me suis posé la question de la nourriture. Pour assurer la survie des nouveau-nés, chaque espèce doit leur procurer de quoi se sustenter immédiatement après la naissance (et/ou la capacité physique de chercher et de trouver de quoi). Puisque les Alkayas naissent sur Alkü, il m’a semblé logique que leurs premiers repas soient également procurés par Alkü, et que les « parents » ne puissent donc les en arracher dès la naissance — ce dont on ne saura rien, malheureusement… En tout cas, une chose est sûre : les Alkayas ne sont pas des mammifères, donc ils n’ont pas de seins. On aurait bien voulu savoir à quoi ils ressemblent, du coup.

Si je devais noter Le Déni du Maître-sève, je lui donnerais 3/5.