Chroniques de l’indésphère : Le Déni du Maître-sève

Il y a un an, quand j’ai ressuscité ce blogue, j’ai dit que je n’écrirais pas de chroniques. Or, cette année, j’ai pris la résolution d’acheter au moins un livre autoédité francophone par mois… et il me semble que la tentative de promotion et de soutien n’irait pas jusqu’au bout, si je ne vous infligeais pas également des retours de lecture. D’autant que je m’aperçois qu’il y aurait beaucoup de choses à dire!

Les règles du jeu sont les suivantes :

Le critique qui n’a rien produit est un lâche. C’est comme un abbé qui courtise la femme d’un laïque : celui-ci ne peut lui rendre la pareille.

— Théophile Gautier, Préface du Capitaine Fracasse, 1863

Ça veut dire que, si vous me trouvez trop méchante, vous avez toujours la possibilité d’acheter mes livres, de les lire et d’en parler sur votre blogue à vous. 😉

On commence avec ma lecture de janvier, Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier.

Mon impression globale, au sortir de ma lecture : c’est un roman de fantasy bien écrit, agréable à lire, et l’ebook est de bonne qualité. Malgré quelques coquilles qui demeurent (on emploie toujours l’indicatif après « après que »!), on sent qu’un travail de correction a été fait.

Et pourtant… ce roman a un défaut. C’est un défaut que je retrouve dans la majorité des livres que je n’adore pas, et dans bien trop de livres autoédités. Et ce défaut, chers et chères auteur-e-s, est la raison pour laquelle — à mon humble avis —, malgré des commentaires élogieux sur la qualité de votre prose et l’originalité de votre récit, vos ventes ne décollent pas. Ce défaut est l’obstacle à un bouche à oreille authentique, seul à même de vous garantir le succès. Ce défaut, c’est de ne pas réussir à susciter l’investissement émotionnel de la lectrice.

En effet, Le Déni du Maître-sève a beau se lire très facilement, à chaque fois que j’ai été obligée d’interrompre ma lecture, je n’ai ensuite éprouvé aucun désir particulier de m’y remettre. J’étais vaguement curieuse de la suite, mais à un niveau purement intellectuel. Je n’avais rien investi de moi dans le sort des divers personnages, qui m’était au fond à peu près égal. Et quand le dénouement est arrivé, je n’ai rien ressenti. Je ne me suis dit ni « ouf! » ni « oh non! »; j’ai simplement pris acte, dans une parfaite indifférence, du choix qu’avait fait l’auteur.

L’investissement émotionnel repose sur une oscillation entre espoir et crainte : il s’agit de donner au lecteur quelque chose à espérer et quelque chose à craindre, puis de le trimballer sans merci entre les deux. Or, dans Le Déni du Maître-sève, la crainte prend toute la place. En fait, elle est téléphonée par le titre lui-même; c’est dire! Pourtant, c’est dans l’espoir seul que la lectrice peut réellement s’investir (en pratique, la crainte se limite souvent à la non-réalisation de l’espoir; sinon, son rôle principal est d’amplifier les enjeux). On peut craindre quelque chose d’une manière détachée; mais, quand on espère, c’est forcément que cela nous touche.

Bien sûr, si on analyse l’intrigue objectivement, il y aurait des choses à espérer; mais ce n’est pas à nous de faire ce travail. C’est à l’auteur, et il ne le fait pas. Comment crée-t-on et nourrit-on l’espoir d’un lecteur? On le lui suggère, déjà, mais ensuite, on pousse dans ce sens, on lui montre et on lui fait croire que c’est possible, là, tout près, juste à portée de main. Il ne faut pas avoir peur de s’approcher trop près du but, au contraire! Personne ne peut espérer quelque chose d’impossible, et plus c’est improbable, plus l’espoir diminue, lui aussi.

Il y a toujours deux volets dans l’espoir : il y a ce qu’on espère, et pourquoi (ça s’appelle aussi « l’enjeu »). L’auteur doit travailler ces deux volets. Dans Le Déni du Maître-Sève, par exemple, j’aurais bien voulu que le Maître-sève sorte de son déni. Mais, d’une, l’auteur ne nous laisse pas espérer un seul instant que cela sera possible (pas avant qu’il ne soit trop tard, du moins); au contraire, il nous martèle à chaque opportunité que c’est ainsi et pas autrement. Et, de deux, on ne réalise l’ampleur de l’enjeu qu’au moment du dénouement (en tout cas, moi, je ne l’avais pas vu venir avant). C’est-à-dire qu’en dehors de l’agacement que peut produire l’entêtement du héros, on finit par ne plus s’en soucier, par le laisser à son déni — après tout, si ce déni lui revenait dans la gueule, il l’aurait bien mérité.

Même un antagoniste bien écrit a toujours une part de lumière. Je n’ai vu aucune lumière dans ce héros, en dehors de sa position sociale, qu’on est censé-e prendre pour argent comptant, mais qui n’est soutenue par aucune de ses actions. D’où tire-t-il son autorité? Comment diable a-t-il pu arriver jusqu’à ce poste, avec un jugement aussi défaillant et un tel manque de vrai courage?* Le plus étonnant reste la décision qu’il prend post-dénouement, qui nous est présentée avec ambiguïté comme une sorte de rédemption, et qui a scellé le mépris que j’hésitais encore à éprouver pour lui. (Mais cela est peut-être personnel; je serais ravie d’en débattre avec d’autres lecteurices.)

Voilà pour l’intrigue et les personnages. Parlons maintenant de l’univers. L’univers de Stéphane Arnier est, de prime abord, assez original : les personnages principaux appartiennent au peuple des Alkayas, une race ou espèce qu’on imagine humanoïde, mais qui entretient un rapport bien particulier aux arbres. En effet, ils naissent non pas du ventre de leur mère, mais d’un « bourgeon » de leur abre-mère, Alkü. Ils n’ont pas de cœur, mais une graine; et, à leur mort, du lieu où ils ont été enterrés pousse un arbre, au sein d’une forêt d’arbres-ancêtres. Plutôt joli et bucolique, comme image, non?

Sauf que l’idylle, en ce qui me concerne, a rapidement viré au cauchemar. Plus j’avançais dans ma lecture, et plus la façade de symbiose avec la nature se désagrégeait, pour révéler une métaphore proprement dystopique de la façon dont notre civilisation occidentale moderne s’est, au contraire, coupée de la nature. Déjà, le premier aspect frappant, c’est que les Alkayas ne possèdent pas leur propre reproduction, puisque celle-ci est assurée par une entité extérieure, l’arbre-mère. Or, le droit de se reproduire est, selon moi, un droit fondamental; ce n’est pas par hasard que la stérilisation forcée est désormais reconnue comme une violation du droit, et rattachée à l’histoire de génocides.

Sans aller jusque-là, le cas des Alkayas m’inspire plutôt un parallèle avec notre infertilité croissante, et notre recours de plus en plus fréquent, pour procréer, à une entité extérieure, la médecine. Cette externalisation de la reproduction n’est pas anodine, puisqu’elle permet le contrôle effectif de notre reproduction par une bureaucratie qui se charge de décider pour nous qui, quand, où et comment. C’est précisément le cas dans Le Déni du Maître-sève, et ce d’autant plus que l’arbre-mère ne serait pas en mesure de satisfaire tous les désirs d’enfants; les aspirants parents doivent donc s’inscrire sur une liste d’attente et, souvent, se contenter d’un seul rejeton.

À ce sujet, je m’interroge sur ce qui m’est apparu comme une incohérence : si le rythme et le nombre de naissances sont entièrement sous le contrôle d’Alkü, comment est-il seulement possible que les Alakayas soient en surpopulation? Soi-disant, il n’y aurait pas assez de « bassins » sur Alkü pour enfanter tous les bébés désirés; or, puisque n bébés sont désirés par 2n parents, et que 2n parents ont eux-mêmes été enfantés par Alkü… Vous voyez où le serpent se mord la queue. C’est d’autant plus inexplicable que l’arbre semble bien se porter, par rapport à un passé plus lointain (précédant la génération des parents actuels) où des attaques de pucerons avaient fait chuter la natalité.

Pour revenir à l’aspect autoritaire et oligarchique de cette bureaucratie des naissances, j’en appelle à une scène où des gens issus du peuple viennent manifester leur colère au pied de l’arbre-mère. Bien sûr, le Maître-sève et ses collègues les en chassent bien vite, tout en s’indignant qu’il n’y a plus rien de sacré. Ah oui, car l’arbre-mère n’est pas non plus cette propriété collective et autogérée, ce communs du peuple alkaya (alors qu’il semblerait naturel, et même nécessaire qu’il le soit!). Le peuple vulgaire n’y a pas accès, sauf autorisation spécifique; seuls les « sèvetiers », autrement dit les experts, ont le privilège de s’occuper d’Alkü et de ses secrets.

À ce propos, l’équivalence entre Alkü et la médecine moderne ne s’arrête pas à leur exteriorité. Alkü étant un arbre, l’incarnation de la nature même, on pourrait croire qu’il est capable de s’occuper de lui-même et de mener à bien les naissances sans aucune aide, comme toute la nature le fait. Mais non! De la même façon qu’on fait croire aux femmes qu’elles ne sont pas capables d’enfanter toutes seules, qu’elles doivent être suivies par un médecin par défaut (je précise, parce qu’il y a évidemment des cas où c’est recommandé, mais je parle ici de la pratique quasi-systématique), qu’elles doivent accoucher dans un hôpital, Alkü est constamment surveillé par des professionnels de la naissance, lesquels s’imaginent que leur présence est requise à chaque éclosion.

Enfin, il y a les conséquences anthropologiques. J’ai été très déçue de voir que, dans un univers où tout le processus de reproduction est mis sur la tête, la société demeurait à l’image exacte de la nôtre, patriarcat et cellule familiale parents-enfants. En effet, s’il est vrai que la fécondation d’un bassin nécessite un couple mâle-femelle, le fait que leur contribution s’arrête là rend à mon avis complètement obsolète l’idée même de père et de mère. Chez les Alkayas, il y a une saison de la cueillette, pendant laquelle tous les enfants naissent plus ou moins en même temps. Qu’est-ce qui empêche donc tous les adultes d’accueillir d’un coup tous les enfants et de participer à leur éducation en tant que communauté? (Comme, du reste, cela se fait depuis longtemps, à divers degrés, dans nombre de sociétés humaines.)

On pourrait, à la rigueur, avoir une certaine notion de qui sont ses géniteurs, et peut-être un rapport privilégié avec eux. Mais la simple contribution de sperme ou d’ovule ou de je ne sais quoi ne saurait suffire à justifier des liens de parentalité tels qu’on les connaît… Je ne peux donc m’empêcher de lire entre les lignes une vision purement masculine de l’enfantement, où l’espace-temps entre le don de sperme et l’accouchement est une sorte de zone mystique et mystérieuse qui ne nous mobiliserait qu’en esprit, et où l’on devient effectivement parent par le simple geste de recevoir l’enfant qui naît. Mais s’est-on interrogé si ce modèle de parentalité, qui est en fait celui de la paternité, avait un sens en dehors du modèle de maternité auquel il se rattache?

Enfin, notre état de mammifère est, selon moi, la pierre angulaire du patriarcat. C’est parce que la femme doit porter l’enfant dans son ventre et le nourrir après sa naissance que diverses formes de domination masculine ont pu s’imposer. Si ce fait de nature saute, alors qu’est-ce qui motive encore que le père et la mère ait des rôles parentaux différenciés (comme on le voit dans la famille du Maître-sève), qu’il existe des femmes au foyer (comme la femme de Ramure), que les épouses prennent le nom de leur mari et les enfants, le nom de leur père? Pour ce dernier point, je le présume en partie, parce que les couples et familles sont systématiquement appelés par un nom unique, et il me semble que si c’était celui de la mère que l’époux avait aussi adopté, on aurait eu le plaisir d’en être informé-e au-delà de tout doute.

Et, forcément, je me suis posé la question de la nourriture. Pour assurer la survie des nouveau-nés, chaque espèce doit leur procurer de quoi se sustenter immédiatement après la naissance (et/ou la capacité physique de chercher et de trouver de quoi). Puisque les Alkayas naissent sur Alkü, il m’a semblé logique que leurs premiers repas soient également procurés par Alkü, et que les « parents » ne puissent donc les en arracher dès la naissance — ce dont on ne saura rien, malheureusement… En tout cas, une chose est sûre : les Alkayas ne sont pas des mammifères, donc ils n’ont pas de seins. On aurait bien voulu savoir à quoi ils ressemblent, du coup.

Si je devais noter Le Déni du Maître-sève, je lui donnerais 3/5.


Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »

Les anglo-saxons ont ce terme qu’ils utilisent beaucoup dans le milieu littéraire : « author’s voice », ou la voix de l’auteur-e. Ils vont dire des choses comme, « les éditeurs ne cherchent pas un livre au style parfait ou l’histoire la plus originale; ce qu’ils veulent, c’est une voix ». Mais qu’est-ce que cette fameuse voix? En vérité, c’est quelque chose de presque indéfinissable, car intangible, et j’ai passé de nombreuses années dans une grande perplexité face à ce concept.

La voix n’est pas le style, ni le ton, ni la narration, ni l’esprit, ni le contenu. Et, en même temps, c’est un peu de tout cela à la fois… Il y a quelques semaines, j’ai eu une épiphanie, un de ces instants « eurêka! » où j’ai soudain compris ce qu’était la voix. Ce n’est ni plus ni moins que le Graal de l’auteur-e, cet élément magique qui rend l’écriture facile, qui en fait une joie et un bonheur pour l’écrivain-e, et qui la rend en retour susceptible de toucher le public, de laisser une impression. C’est aussi l’antidote ultime — et même le seul véritable, dans mon cas — à tous les blocages et syndromes de la page blanche imaginables. Mais commençons par le commencement…

La première fois que j’ai eu la sensation de saisir à peu près ce que pouvait être la « voix », c’était en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause forcée (et extrêmement frustrante) de plus de 4 ans. Depuis toujours, j’ai une tendance en écriture, celle de commencer des tas de projets et de les abandonner après quelques pages, voire quelques paragraphes (c’est ce qui m’a frappée en me replongeant dans mes fichiers de 2009 à 2011, le nombre de projets démarrés qui n’allaient pas au-delà des 1000 mots). Pendant près de 20 ans, j’ai cru que c’était un défaut de personnalité : je ne suis pas persévérante, pas disciplinée, pas sérieuse, paresseuse, et je m’éparpille beaucoup trop. Et ce n’est pas complètement faux, parce que c’est effectivement mon portrait, bien au-delà de l’écriture.

Néanmoins, en 2016, quand, après avoir rongé mon frein pendant 4 ans, j’ai écrit une page et me suis rendu compte que je ne l’aimais pas — et, donc, que je n’avais pas envie de continuer —, je me suis forcée à m’arrêter et à regarder mon sentiment en face, à l’examiner, à l’analyser. Parce que, cette fois, je savais que ce n’était pas de la paresse. J’étais plus que jamais déterminée à écrire; ces 4 ans d’arrêt avaient cristallisé et solidifié mon désir d’écriture en quelque chose d’inflexible et d’acéré, prêt à tailler en pièces tous les obstacles sur mon passage.

Il m’est alors apparu que je n’écrivais pas avec la bonne « voix ». En fait, trop impatiente, je m’étais lancée dans l’écriture sans réfléchir, avec seulement une idée d’histoire et des personnages. Et ce qui était sorti sous ma plume, spontanément, était du passé simple, un style soutenu classique, une longue description plate du contexte… Parce que j’en ai lu tellement, des livres écrits comme ça, que c’est presque une seconde nature. C’est ce qui me vient les yeux fermés, dans mon sommeil. C’était mon style par défaut… mais était-ce pour autant le style qui correspondait, qui convenait au projet en question? (Une trilogie YA post-apo à la 1e personne.)

Ma première page n’était pas objectivement mal écrite, mais je ne ressentais rien, parce que je n’y avais rien mis de moi. J’avais laissé l’accumulation de toutes mes lectures passées parler à travers moi, comme si je n’étais qu’un vaisseau. En réalité, à l’époque, je n’ai pas réussi à formuler les choses aussi clairement. J’ai écrit un autre début que j’ai détesté tout autant, et je n’ai jamais continué ce projet. Plus tard, la même année, j’ai à nouveau été confrontée à cette difficulté avec un autre projet. Cette fois, après avoir tenté quatre débuts différents, j’ai trouvé une voix qui m’allait à peu près, et j’ai terminé le manuscrit en me forçant (mon tout premier roman achevé — qui ne vaut au final pas grand-chose et aurait besoin d’être intégralement réécrit).

En 2017, au contraire, j’ai eu de la chance : tout ce que j’ai écrit (une novella inachevée et un roman-feuilleton, désormais publié) m’est venu facilement, du premier coup, et leur écriture m’a procuré énormément de plaisir. Sur le moment, on se dit que c’est l’expérience, que ça finit par payer… Et puis en février (de cette année), après une interruption due aux Fêtes et à la publication de mon roman, alors que j’essaie de me remettre à écrire… paf! la panne. Rien de ce que j’écris ne me plaît. J’enchaîne quatre projets différents, quatre tons, quatre styles différents, mais rien à faire : ce n’est pas le projet, c’est bel et bien moi.

J’ai beau changer de genre, de style, d’intention, de niveau d’ambition, ça me poursuit. Tout ce que j’écris est plat, sans intérêt ni saveur. En un mot, mauvais. Et le pire, c’est qu’avant tout, c’est moi qui m’ennuie en l’écrivant… Je suis loin encore de songer à de potentiel-le-s lecteur-ices, et il ne s’agit pas de doutes ou d’incertitudes, mais bien d’un fait implacable, presque matériel : je perds le goût, je n’ai pas envie d’écrire si c’est pour écrire ça. Jusque-là, mon intuition rapprochait la voix d’une sorte de style spécifique à un projet — or, voilà ce qui me mystifie : j’ai un projet commencé (dont fait partie la novella inachevée), et j’ai la certitude d’écrire toujours, sur la forme, dans le même style — lequel, du reste, est un style simple, passe-partout, facile à imiter et pas spécialement « personnel » (je l’appelle « American pop », self-explanatory).

L’an passé, c’était le style parfait pour ce projet, j’avais la sensation grisante de le maîtriser à son sommet. Cette année, je déteste chacune de mes phrases sans pouvoir l’expliquer rationnellement. C’est le style qui me maîtrise; je me sens petite, marionnette. Je débite des clichés. J’ai l’impression que je pourrais complètement arrêter de penser et que ça continuerait à s’écrire tout seul, ce recyclage de platitudes que je crois avoir déjà lues ailleurs… Ce n’est pas moi qui écris ça; c’est le souvenir de ce que d’autres ont écrit. J’ai conscience que c’est un problème de cœur — tout est toujours un problème de cœur. Je n’écris pas avec mon cœur. J’aimerais le faire, mais c’est comme si la porte était barrée. Je n’arrive plus à l’ouvrir.

À ce stade, je suis désespérée, prête à tout essayer. En général, j’ai confiance en mon propre jugement, mais j’en viens à me demander : est-ce mon humeur du moment? suis-je actuellement incapable d’aimer ce que je produis? Ou bien est-ce que j’écris vraiment, objectivement de la m*rde? Pour en avoir le cœur net, j’ose enfin relire mes écrits passés, ceux que j’ai aimé écrire, ce que je me suis amusée à écrire, ceux dont j’étais fière alors que je les écrivais (si vous ne devez retenir qu’une chose de cet article, c’est ce conseil : relisez-vous à votre meilleur pour réussir à mettre le doigt sur ce qui vous manque). La fameuse novella inachevée, que j’avais peur de toucher parce qu’elle était inachevée…

Eh bien, figurez-vous ça : je l’adore toujours autant, je sautille en la lisant et m’exclame sur mon propre génie. (En vrai, je sais que c’est faux, mais mes écrits sont un peu comme une immense private joke que je partage avec moi-même. C’est presque dommage que personne d’autre ne puisse saisir le niveau de subtilité de mes références cachées, car je pense que vous ririez autant que moi.) Le verdict tombe : je suis tout à fait capable d’écrire quelque chose d’intéressant et d’aimer ce que j’écris. Mais là, depuis février, j’écris de la m*rde. Et ce n’est pas une question de style… J’essaie de comprendre.

Dans ma novella, il y a une sorte d’optimisme, d’enthousiasme, de joie qui ressort des pages. Alors que, dans ce que j’écrivais récemment, je ressens de l’hostilité, du cynisme, une sorte de désabusement (un problème objectif, d’ailleurs, parce que j’étais totalement bloquée à essayer de faire coucher mes personnages ensemble, avec un état d’esprit pareil!). Bon. Alors, une question de ton, de contenu? Mais je creuse plus profond, et je m’aperçois que ce n’est pas le cas non plus. Ma novella s’ouvre sur l’héroïne qui entre dans un gym, et la première chose que je décris, c’est l’odeur (désagréable) de transpiration. Et tout subit le même traitement : je n’occulte pas les détails moins glamour, je n’essaie pas d’embellir. Les choses y sont décrites telles qu’elles sont. Et, plus loin dans le récit, le ton change, je parle de difficultés de couple et de souffrance…

Mais voilà : j’en parle avec amour. Tous les détails laids, stupides et désagréables du quotidien (et des personnes) sont là, mais je ne les juge pas. Je les accepte, je les accueille, et on se fait un petit group hug tou-te-s ensemble. Au contraire, dans le roman, j’ai pris la voix d’un-e autre et, au lieu d’écrire ces détails avec sincérité, tels que je les vois, je n’ai décrit que les ombres menaçantes auxquelles d’autres les assimilent — la raison pour laquelle tant d’auteur-e-s se sentent tenu-e-s de les supprimer de leurs écrits, en passant. Une de mes amies polonaises, après qu’on eut abordé plusieurs sujets de conversation et que je m’étais exclamée à chaque fois « oh! j’aime ça aussi! », m’a dit un jour, en se moquant gentiment de moi : « Mais Jeanne… tu aimes tout! » Je n’y avais jamais pensé, mais c’était vrai…

Je n’écris pas de fantasmes, mais je n’écris pas non plus la réalité comme quelque chose de dur et de laid qu’il faudrait exposer ou dénoncer. J’écris le réel comme un ami que j’admire passionnément — et pour lequel j’ai peut-être un peu le béguin, aussi. C’est cela, ma voix. C’est mon regard sur le monde, qui fait que j’ai beau n’écrire que des choses en somme ordinaires, ce n’est pas et ce ne sera jamais la même chose qu’un-e autre écrira — et à un niveau très profond, très puissant, si tant est qu’on croie qu’un livre peut changer une vie. L’instant où j’ai compris cela, la porte s’est ouverte et j’ai pu écrire à nouveau. Pour de vrai.

Trouver sa voix est peut-être un processus qui vient plus facilement à certain-e-s qu’à d’autres. Pour les gens comme moi, très réservés en public, habitués à se cacher, ça peut être particulièrement difficile. Car notre voix, au fond, c’est nous-mêmes. Écrire avec sa voix, c’est oser se mettre à poil, c’est décider d’écrire des pages et des pages où on se dévoile sans fard et sans filtre… (Oui, même quand on écrit de la pure fiction! Surtout quand on écrit de la fiction!) Et ça, ce n’est pas évident. Ça l’est encore moins dès qu’on se laisse distraire par l’idée d’une publication future, par la possibilité que d’autres personnes viennent regarder.

Enfin, même si c’est jouissif, c’est aussi émotionnellement exigeant. Et il y a des jours où ça ne veut pas. Il y a des périodes où on est trop à fleur de peau, où on n’a pas le courage, où la porte est fermée, barricadée. Ce n’est pas une question de régularité d’écriture ou de cul sur la chaise (j’haïs tellement ces concepts qui veulent faire de l’écriture un travail mécanique!), mais c’est vrai qu’il faut prendre l’habitude de donner autant de soi, d’aller chercher aussi profond, y compris là où ça fait mal, là où personne n’a jamais posé les yeux.


Autoédition zéro promotion : bilan 1er trimestre

Rappel de contexte : l’année dernière, j’ai écrit une série de billets sous la catégorie Antipromotion, dans lesquels j’exposais l’inutilité, voire les conséquences nuisibles de la promotion (souvent perçue par les auteur-e-s comme inévitable et même nécessaire au succès). Même si mon hypothèse s’appuyait sur de nombreux exemples concrets, autant issus de ma propre expérience d’éditrice que du témoignage d’autres auteur-e-s, il m’a paru logique de tenter de la valider avec un nouveau test.

En début d’année, j’ai autoédité mon premier ouvrage. Comme j’ai choisi de le faire sous pseudonyme, l’absence de promotion a de fait été complète, puisque, si j’ai fréquemment évoqué mon « roman » ici ou sur Twitter, il n’était pas possible de le lier directement au titre en question à partir de mon nom (vous auriez pu rechercher ma maison d’édition, mais je pense que je dois être l’une des rares weirdos à avoir ce genre de comportement de stalker…).

Pour que vous ayez un tableau complet de la situation, j’ai envoyé mon livre en privé à 5 personnes de ma connaissance, dont mes 2 bêta-lecteur-ices qui avaient déjà lu la version précédente (et une troisième à qui je l’avais également envoyée, mais qui n’a pas pu me répondre à temps). J’ai aussi annoncé la parution à l’unique personne (une amie IRL) qui s’était inscrite à ma liste de courriels — dont j’avais tout de même fait la publicité sur ce blogue même, mon but n’étant en aucun cas de « garder le secret », juste de n’imposer à personne de la promotion non consentie.

Enfin, je me suis bel et bien créé un site Web d’auteure (à une adresse URL qui avait été diffusée une fois, il y a un an, sur Diaspora*). Néanmoins, je n’ai pas du tout communiqué sur son existence, à part dans mes livres mêmes. En effet, son but n’était pas de promouvoir mes livres, mais d’offrir davantage d’informations, d’options, et un espace d’échange pour les éventuel-le-s lecteur-ices qui le souhaiteraient. Autant je pense qu’il est bon de démarrer humblement, en minimisant l’éparpillement et les dépenses, autant il faut toujours, à mon avis, prévoir le succès (aussi improbable soit-il) et la façon dont on va pouvoir « scaler »* quelque chose qui grossit.

1) Genèse du projet

Je sens que je ne peux pas vous présenter de chiffres sans les remettre en contexte — ou peut-être que je cherche juste à me justifier… En réalité, le « roman » dont je parlais pour aller plus vite (et vous induire en erreur, mouhahaha!) n’est pas un roman; c’est une série ou, à la rigueur, un roman-feuilleton, parce que les 12 épisodes ne se lisent vraiment pas de façon indépendante. Ce n’est pas un roman découpé à posteriori en 12 parties, c’est un texte qui a été conçu, planifié et écrit dès le départ comme une suite de 12 épisodes.

En fait, tout a commencé avec une idée de nouvelle, que j’envisageais de soumettre au concours annuel de la nouvelle Romantique. Ça m’est venu d’un coup, un matin, avec une netteté rare : j’ai visualisé tout de suite l’enchaînement des scènes, les dialogues, tels qu’on peut encore les trouver dans le premier épisode (c’est un texte que j’ai très peu retouché après le premier jet, d’une manière générale). Le rythme est très rapide et le style est « dépouillé », comme l’a dit ma bêta-lectrice, parce que je savais que je devais respecter une contrainte de longueur très serrée : 12 pages de traitement de texte, ce qui équivaut à quelque chose entre 6K et 8K, en fonction de la densité du texte.

Je suis donc partie sur une base de 7,5K mots, avec 5 alternances de point de vue, chacune contenant grosso modo 3 scènes ou thèmes de 500 mots chaque (oui, j’écris de façon très mathématique, mais je vous jure que je suis une jardinière! ça s’appelle l’expérience, quand tu as le compteur de mots qui déroule en parallèle de la scène qui s’écrit dans ta tête). Sauf que j’arrive à la fin, et pas moyen que j’écrive un HEA (happy ever after). Au mieux, je peux bidouiller un HFN (happy for now). Mais, même si je boucle la romance, il reste pas mal de questions en suspens concernant le reste — c’est le problème des univers fantastiques…

Je me dis que les lectrices ne seront pas contentes, et qu’elles auront bien raison. Alors, il faut faire une suite. Je n’ai pas envie de réécrire mon premier épisode, mais, le problème, c’est que ce n’est pas un début de roman. C’est un texte dont le fil a été conçu pour être déroulé en 7,5K mots. Alors, j’ai l’idée de la série. Écrire la suite sous forme d’unités de 7,5K mots. Et c’est sur ce modèle que j’ai élaboré le plan (et non sur un modèle en 3 actes ou autre).

Le résultat, c’est quand même que le rythme change à partir du deuxième épisode (parce qu’à ce moment-là, je savais que j’avais 80+K mots pour développer derrière), et même qu’après avoir écrit le fin mot de l’histoire, j’ai eu un moment de panique, parce que je trouvais que l’épisode 1 n’était plus en conformité avec le reste. L’épisode 1 est fun, je l’aime, et j’ai finalement décidé de le laisser tel quel, mais vous y trouverez plus de clichés et moins de prétention que dans la suite.

Cela dit, la révélation qui vous intéresse, c’est que l’idée de la série ne m’est pas venue uniquement pour des raisons littéraires. J’avais déjà décidé à cette époque que, pour vivre de ma plume, j’avais besoin de vendre un roman de 90K mots à 9,99 €. Mais, au moment de le faire (on parle pré-écriture, là), j’ai paniqué. C’était déjà suffisamment de pression d’écrire mon premier roman à destination du public; lui demander 9,99 € pour ça m’a semblé… trop. Irréaliste. J’ai pensé que, si je découpais la pillule en tranches de 0,99 €, elle passerait mieux. D’où la série.

2) Ventes au 31 mars

J’ai donc écrit 12 épisodes, que j’ai publiés à une semaine d’intervalle (sauf les 2 premiers, en même temps, et les 2 derniers aussi) entre le 22 janvier et le 26 mars. C’est important de le préciser, parce que ça signifie qu’au 31 mars, on a des chiffres de vente sur moins de 3 mois, et une série qui est complète depuis moins d’une semaine. J’avais également mis l’intégrale en vente (à 6 €) sur mon site Web dès le 22 janvier.

Au départ, je ne voulais pas la mettre chez les revendeurs, à la fois par paranoïa (j’avais peur qu’ils alignent les prix, mais, en fin de compte, je ne crois pas que ce serait légal**), et parce que j’avais une sorte d’espoir complètement dément et infondé que certaines personnes, après avoir découvert le premier épisode (gratuit) chez les revendeurs, viendraient peut-être acheter l’intégrale directement chez moi (tous les ebooks contiennent de nombreux incitatifs à visiter mon site Web). Puis je me suis rendu compte de ma bêtise, et j’ai mis en vente l’intégrale à 9,99 € chez les revendeurs le 15 février.

D’après les données actuelles de mon distributeur (sachant aussi que certaines ventes ne sont comptabilisées que plusieurs jours, voire une semaine plus tard), j’ai pour l’instant gagné 466,71 € avec ce projet, dont 137,27 issus des 12 épisodes (ou plutôt des 10 qui, sur le lot, étaient payants — j’ai aussi diffusé le tout dernier gratuitement, comme un petit merci aux personnes fidèles qui m’auraient suivie jusque-là) et 329,44 issus de l’intégrale.

Le premier épisode a été téléchargé gratuitement 1181 fois, dont 437 fois dans l’Apple iBookstore et 436 fois sur Amazon. Le deuxième épisode a atteint 73 ventes, dont 37 sur Amazon et 22 sur l’iBookstore. L’intégrale, quant à elle, a cumulé 58 ventes, dont 39 sur Amazon et 6 sur l’iBookstore.

Je n’ai réalisé aucune vente directe (c’est-à-dire, via mon propre site). Mais cela, je dois dire que je m’y attendais. Vous pourriez donc me demander pourquoi j’ai tenu à malgré tout à la proposer. Eh bien, tout simplement, parce que j’ai des valeurs et que, ces valeurs n’étant pas incarnées par les grosses plateformes de vente d’ebooks, je me devais d’offrir au moins la possibilité d’une alternative. Aussi, parce que Calimaq m’avait opposé que la vente impliquait forcément le droit d’exclure, et c’est la preuve qu’il avait tort et que j’avais raison. (On peut continuer à en discuter, bien sûr.)

3) Réflexions

J’ai failli vous infliger une interprétation de ces chiffres, mais, la vérité, c’est que… il est encore un peu tôt pour se prononcer. À priori, ça ne ressemble pas à un gros succès, mais c’est à peu près tout ce que je peux vous dire. Avec un peu de chance, les ventes pourraient continuer à s’étaler pendant un bout de temps — en tout cas, c’est ce que j’ai recherché en publiant les épisodes graduellement. Donc, je crois que je vais me retenir de tirer des conclusions, et attendre encore un peu à la place.

La grosse question, c’est, évidemment, si promouvoir ma série aurait fait une différence… Et, honnêtement, je ne crois pas. Mon premier épisode a été téléchargé 1181 fois. La voilà, ma promotion. Plus de mille personnes qui ont non seulement entendu parler de ma série, mais que cela a rendues assez curieuses pour aller vers mon livre, et le télécharger. Pour moi, cela une valeur « promotionnelle » infiniment supérieure à toutes les annonces et publicités que le même nombre de gens se seraient contentés de subir passivement sur les réseaux sociaux ou dans la blogosphère.

Et, de mon côté, ça n’a exigé aucun effort, aucun travail, et cela m’a permis de me tourner d’emblée vers mon projet suivant. D’ailleurs, même si j’étais déçue par ces chiffres (OK, je ne vous mens pas, un peu), le fait que je les découvre plus de 2 mois plus tard leur enlève sacrément de l’impact. (En passant, ça corrobore une technique de narration dont j’ai l’intention de vous parler bientôt, au sujet de l’investissement émotionnel.) Même si j’ai eu un mal de chien à me replonger dans l’écriture en ce début d’année, enfin, ça y est, alors… Aujourd’hui, mon premier roman, c’est du passé. J’ai déjà tourné la page.

En ce qui concerne mon anonymat, je me suis énormément posé la question, à savoir si j’allais faire mon « coming out » ou non. J’avoue que la situation est très confortable… surtout pour moi, qui me suis toujours sentie le plus libre lorsque j’étais complètement seule, que personne ne savait où j’étais, ce que je faisais, ni si j’étais vivante ou morte. C’est un peu comme rentrer chez soi sans allumer les lumières, ou mettre la tête sous l’eau dans son bain. Pendant un instant, on est presque soulagé du poids d’exister.

Cela dit, je me connais : je n’aime pas être invisible par humilité, mais parce que j’ai du mal à m’assumer et que je préfère fuir. Or, en tant qu’auteur-e publié-e, j’estime qu’on a une responsabilité morale vis-à-vis de ses textes, et aussi vis-à-vis de ses lecteur-ices et de ses consœurs et confrères — surtout si on a l’intention de donner son opinion sur leurs œuvres, ce que j’envisage de faire dans un futur proche. Alors… cela ne signifie pas que je vais me mettre à la promo (eurk!), mais je pense qu’il est temps que je cesse de me cacher.


* Anglicisme affreux, mais on dit comment, en français?

** Je ne suis pas soumise à la loi française sur le prix unique.


Vivre de sa plume : 5 astuces marketing (garanties sans promotion)

Pour contextualiser cet article, je vous renvoie à mon billet sur votre « marge de manœuvre ». Les recommandations qui suivent ne sont pas des impératifs, et vous ne devez pas vous sentir obligé-e de les respecter. En fait, vous devriez toujours les confronter à votre aspiration personnelle, à ce qui est réellement le plus important pour vous. Si elles s’y heurtent, si elles vous paraissent incompatibles avec votre démarche artistique, oubliez-les sans regret. En revanche, si elles vous paraissent applicables sans compromis… alors, je vous les conseille chaudement!

Pour la distinction entre marketing et promotion, vous pouvez lire mon article Apologie du marketing, dans ma série Antipromotion. J’ai dit que je n’étais pas un gourou du marketing, et c’est toujours vrai; cependant, en rassemblant toutes mes réflexions, mes lectures et mes expériences sur la question, j’ai réussi à faire émerger ces 5 axes — rien de révolutionnaire, mais si vous n’avez aucune connaissance en la matière, c’est une bonne base.

1) Cover, Title, Blurb

Il y a 4 éléments cruciaux dans lesquels vous devez mettre tous vos efforts de marketing, parce que ce sont eux qui vont susciter l’achat, même (surtout?) chez une personne qui n’a jamais entendu parler de vous ou de votre livre avant : la couverture, le titre, la présentation (ou résumé ou description) et les premières pages. Chacun de ces éléments doit capter l’attention du lecteur (au milieu de toute l’offre disponible!) et le convaincre. On ne parle toutefois pas de n’importe quel lecteur : votre lecteur cible, un lecteur qui cherche justement à lire ce que vous écrivez. (C’est-à-dire que si quelqu’un qui ne lit pas de romance repose votre livre en s’apercevant que c’est de la romance, ce n’est pas un échec… au contraire : le bon message a bien été transmis.)

Parmi ces 4 éléments, la couverture et le titre sont de loin les plus importants, parce que la lectrice ne peut pas les éviter lors du processus d’achat. Au contraire, aussi étonnant que ça puisse paraître, beaucoup de monde achète des livres sans en lire la présentation, et encore moins les premières pages (donc soignez-les quand même, mais surtout au cas où!).

La couverture est un sujet tellement vaste que j’y consacrerai sûrement un jour un article entier. Pour résumer, je rappellerai simplement que la couverture et le titre d’un livre ne sont pas des œuvres d’art, mais des outils de communication. Et que doivent-ils communiquer? Voici un truc : établissez une liste de mots-clés pour votre livre (entre 4 et 8; ça doit aller au-delà du genre sans entrer non plus dans les détails de l’intrigue). À partir de la couverture et du titre seuls, quelqu’un qui ne connaît rien de votre livre doit être capable de deviner la plupart de vos mots-clés (ou des synonymes).

Pour atteindre ce but, votre couverture et votre titre doivent utiliser des codes connus de votre lectorat. Certains codes sont transparents, d’autres pas; c’est pourquoi vous devez très bien connaître votre marché. Par exemple, en romance, un code évident qui communique le genre est une couverture montrant un couple enlacé. Un code moins évident, et qu’on doit à la trilogie Fifty Shades of Grey, est qu’une couverture sobre, mettant en valeur un unique objet, équivaut désormais à « romance érotique » (cette interprétation doit néanmoins souvent être renforcée par le titre et le choix de l’objet en question). La fonte et le design du titre et du nom de l’auteur-e font également partie intégrante de la couverture. Ainsi, en romance, une police sans empattement (sans serif) dit typiquement « romance contemporaine », alors qu’on préfèrera une police avec empattements pour une romance historique.

Enfin, à mon avis, la couverture et le titre sont un duo; ils doivent fonctionner ensemble, se compléter et s’expliciter l’un l’autre. Cela permet de répartir l’information et de la transmettre de façon plus subtile, plutôt que de faire porter le fardeau de tout dire à l’un ou l’autre élément.

2) Développez votre « marque » (brand)

En France, c’est un concept qui existe depuis longtemps, mais qui est surtout appliqué à l’échelle de collections. Tous les livres d’une collection vont avoir le même enrobage, le plus distinctif possible (par rapport aux livres ne faisant pas partie de la collection), qui vous permettra de les repérer de façon immédiate. Cette technique de marketing a pour but de communiquer à la lectrice que, si elle a aimé l’un des livres de la collection, alors elle aimera probablement aussi tous les autres — en faisant paraître, effectivement, ces livres comme très proches, similaires, voire interchangeables.

En tant qu’auteur-e, vous avez sans doute un style particulier, un genre de prédilection, des thèmes fétiches. Il est donc naturel de présumer qu’une personne ayant aimé un de vos livres aimera également les autres. À vous maintenant de véhiculer cela à travers la présentation de vos produits… et, notamment, encore une fois, à travers la couverture. Trouvez un concept qui vous distinguera au premier coup d’œil, et que vous reprendrez fidèlement pour chacune de vos parutions. Si vous décidez plus tard d’en changer, alors il vous faudra le changer pour toutes vos publications.

Attention : ce principe a aussi un corollaire inverse. À savoir que si vous écrivez dans plusieurs genres, dans plusieurs styles, en somme pour plusieurs publics, alors cette diversité doit aussi se refléter dans votre communication. Les gens qui aiment vos polars angoissants ne doivent acheter votre light fantasy qu’en toute connaissance de cause… Pour ne pas risquer la confusion, vous pourriez même prendre plusieurs pseudonymes. Rien ne vous empêche de signaler dans votre bio : écrit aussi des comédies romantiques sous le nom de… et de lister votre bibliographie complète. Ainsi, pas d’inquiétude : vos vrais fans trouveront tous vos livres!

3) Écrivez des séries

Même au sein d’un genre unique, on écrit parfois des romans assez différents. À vous de déterminer s’il est pertinent de les présenter comme « dans la même veine » ou non. En revanche, les livres qu’on est sûr-e de pouvoir markéter « en gros », ce sont… les tomes d’une même série!

Il y a plusieurs types de séries : une longue histoire découpée en parties, une histoire à fin ouverte à laquelle l’auteur-e peut donner des suites à volonté, un ensemble d’histoires indépendantes situées dans le même univers et/ou mettant en scène les mêmes personnages… Toutes ont le même avantage : chaque tome agit comme une publicité pour tous les autres. En effet, non seulement chaque nouveau tome contient la promesse d’éléments connus et rassurants pour les lectrices qui vous connaîtraient déjà, mais ce sont aussi autant d’opportunités d’attirer l’attention de nouveaux lecteurs sur la série entière (j’y reviendrai au point suivant).

Si le sujet vous intéresse et que vous lisez l’anglais, je vous encourage à l’explorer davantage avec Let’s Talk Numbers: How Long Should Your Series Be? sur le blogue de Rachel Aaron. Son conjoint et partenaire d’affaires y souligne entre autres le défi que représentent les séries; en effet, la série n’est en aucun cas une garantie de succès. Cela a juste un effet amplificateur, pour le meilleur et pour le pire : si une lectrice conquise achètera sans hésiter tous les tomes d’une série, c’est au contraire l’échec assuré pour la suite si le premier tome n’a pas réussi à plaire…

C’est pourquoi, pour éviter de me retrouver prisonnière d’un projet qui ne marche pas, j’aborde toujours les séries de l’une de ces deux façons : 1) si c’est une histoire suivie avec cliffhangers, j’écris tout (au moins le premier jet) avant de publier quoi que ce soit, ou 2) je termine chaque tome avec une fin digne de ce nom, afin de pouvoir m’arrêter ou, au moins, faire une pause quand je veux, sans avoir l’impression de trahir mes lectrices.

4) Un texte = plusieurs produits

Beaucoup d’auteur-e-s pensent à tort qu’un texte est l’équivalent d’un livre, et cela réduit énormément leurs possibilités d’exploitation du texte en question. Le livre est un produit, et vous avez au contraire intérêt à multiplier le nombre de produits que vous mettez en vente — tout en veillant à ce que cela reste justifié, et corresponde à une stratégie réfléchie.

a) Cas d’un texte long : Si vous cherchez à vivre de votre plume, vous allez être obligé-e de fixer des prix qui tiennent compte du temps réel que vous avez passé sur un texte. Ce temps n’est pas nécessairement proportionnel à la longueur du texte selon un facteur invariant, mais, surtout si vous écrivez toujours dans un même genre, il y a des chances pour qu’un texte plus long vous ait demandé plus d’heures de travail. Sauf qu’à partir d’une certaine longueur, par exemple au-delà de 100 000 mots, vous allez buter contre la logique qui voudrait que vous vendiez un tel roman à plus de 10 €.

On peut vendre une nouvelle de 20 pages à 0,99 € (vu en vrai!), mais, si vous avez écrit un roman 40 fois plus long, et même s’il vous a demandé 40 fois plus de travail, vous allez avoir du mal à le vendre 40 fois plus cher pour autant… Vous devez donc faire de votre texte plusieurs livres, afin que chaque livre puisse être aligné aux standards du marché, notamment en ce qui concerne les prix.

b) Chaque parution est une opération de promotion en soi. En tant qu’auteur-e, vous n’avez pas besoin de la promouvoir en plus avec un lancement ou des annonces quelconques; tou-te-s seul-e-s, comme des grand-e-s, les lecteurs et lectrices trouvent les nouvelles sorties. Illes les trouvent, en tout cas, beaucoup plus facilement que les anciens titres (peut-être parce que les revendeurs promeuvent leurs nouveautés?). Ça signifie 2 choses : déjà, que même si le numérique et le POD permettent à un livre de rester éternellement en vente, sa visibilité décroît au fil du temps; ensuite, que chaque nouvelle publication est comme un coup de projecteur sur vous et vos livres.

C’est pourquoi, au lieu de vous contenter de publier un texte une fois puis de l’abandonner à son sort (ou, pire, d’essayer vainement de le promouvoir alors que ce n’est plus une actualité), vous devriez saisir toutes les opportunités pertinentes de le republier : dans un recueil, une compilation, une intégrale, un bundle (vous pouvez même mettre d’autres ami-e-s auteur-e-s dans le coup, histoire de mettre en commun vos lectorats respectifs)… Ça peut être l’occasion d’un rabais (par exemple, une intégrale vendue moins cher que tous les tomes séparément), mais pas forcément. Rien que le fait que ce soit une nouvelle publication va forcément vous porter à l’attention de certaines personnes qui auraient manqué la première parution du texte.

c) Divers livres peuvent s’adresser à divers lectorats. Avec le papier, c’est déjà le cas des différents formats : le grand format, plus cher, s’adresse aux fans de l’auteur-e, qui veulent lire le livre dès sa sortie, tandis que le format poche (qui vient plus tard) est dirigé vers le grand public, qui est prêt à attendre, mais pas à y mettre autant d’argent. Les rééditions dans des collections différentes permettent également de cibler des lectorats différents — songez à la saga Harry Potter, d’abord publiée en jeunesse, puis republiée avec une couverture « adulte » quand on s’est aperçu que les grand-e-s aussi pouvaient apprécier…

En numérique, ça me paraît plus délicat de rééditer le même texte en ne changeant que la couverture, parce qu’on considère qu’il n’existe qu’un seul format. Cependant, on pourrait proposer des versions « de luxe » avec scènes coupées, une nouvelle bonus, une interview de l’auteur-e, etc. ou encore profiter des suggestions précédentes (recueils, compilations) pour tenter d’investir de nouveaux marchés.

Cela peut avoir du sens si vous écrivez entre deux genres. Par exemple, j’ai écrit une romance paranormale qui est à la limite de la fantasy urbaine et qui pourrait plaire, je crois, à des hommes pas trop allergiques aux sentiments et au sexe… Or, pour l’instant, j’ai choisi de la markéter comme une romance, et j’ai conscience que cela me ferme à ce fameux lectorat masculin éclectique. Peut-être que, lors d’une future réédition, je lui donnerai un emballage différent pour voir si cela attire d’autres sortes de lecteurs…

5) Surfez sur les modes

Non, rassurez-vous, je ne vais pas vous conseiller d’écrire pour le marché ou de suivre la mode juste parce que c’est la mode… Enfin, vous pouvez toujours essayer, mais, pour moi, c’est profondément contraire à la vocation d’écrivain-e, qui suppose que vous avez quelque chose à dire qui n’appartient qu’à vous, et qui ne vous a pas été soufflé de l’extérieur (en tout cas, pas d’une façon aussi simpliste que lorsqu’on copie ce qui est en vogue). Mais. Juste parce que vous écrivez quelque chose de personnel et d’honnête n’en fait pas non plus forcément l’inverse de la mode actuelle, ni quelque chose d’intouchable par aucune mode à venir.

En ce qui me concerne, j’accumule les projets depuis plus de 20 ans; j’en ai des dizaines et des dizaines dans mon sac à idées. Ils ont certains points communs, bien sûr, mais ils sont aussi, à l’image de la lectrice que je suis, assez éclectiques. Ça veut dire que, même si la plupart de mes projets ne découlent pas d’une mode, j’arrive quand même souvent à raccrocher un projet, parfois vieux et sans rapport initial, avec un style ou un thème qui a soudain le vent en poupe.

Par exemple, en tant que fille d’immigrants mariée à un immigrant, ça fait longtemps que je veux écrire des histoires avec plus de diversité culturelle que dans la majorité de mes lectures, et… c’est super de voir que les lectrices sont de plus en plus ouvertes, et même en recherche de ça! (La diversité n’étant pas une « mode », mais tout de même un phénomène qui gagne au niveau des sujets et des personnages traités.) Ça fait aussi plusieurs années que j’attends la mode de la romance fantasy — elle va venir, j’y crois encore!* En tout cas, moi, je suis prête…

Cela dit, qu’un genre ou thème ne soit pas à la mode ne devrait pas vous empêcher de publier là-dedans (juste si vous êtes comme moi, que vous avez trop de projets et du mal à décider lesquels reporter). L’autre possibilité, comme aime à le rappeler Kristin Kathryn Rusch, c’est d’écrire et de publier sans vous soucier de rien, et d’attendre que la mode vienne à vous. Et là, il suffit de ne pas rater la vague. Ainsi, je pourrais décider d’écrire de la romance fantasy dès maintenant, même si ce n’est pas très vendeur. Peut-être que, dans 5 ans, un gros bestseller américain va tout à coup en faire le truc branché, et j’aurai l’avantage d’avoir mon roman (voire plusieurs romans!) tout prêt à vivre sa renaissance… On lui refait une nouvelle couv’ qui évoque le machin à la mode, pour que le lien soit bien évident aux lecteurs, et le tour est joué!

Rappelez-vous tous ces vieux romans érotiques auxquels on a offert une seconde jeunesse après le phénomène Fifty Shades, souvent à grand renfort de couvertures sobres et énigmatiques pompées sans vergogne sur la fameuse cravate grise…

Bon courage!


* Ça existe, mais ça reste marginal; c’est encore loin de pouvoir être qualifié de mode. J’en ai aussi lu quelques exemples qui étaient bof-bof… Je crois qu’on peut faire beaucoup mieux, un vrai croisement qui assume avec audace ses deux origines, et pas une romance saupoudrée de fantasy light, ni de la fantasy avec des éléments romantiques light, comme on en voit surtout à présent.


Arthur Penn: Interviews/Franny and Zooey : l’art comme désir

Élément #1 : J’ai lancé ma maison d’édition début 2012. Ce n’est que vers la fin 2015 que j’ai eu assez de recul pour commencer à parler rationnellement de ce que je considérais comme un échec. Mon argument objectif, celui dont j’étais sûre qu’il serait compris — et irréfutable — par tout le monde, était financier. Ma maison d’édition n’était pas rentable, et j’avais désormais accumulé assez de données pour être certaine qu’elle ne le serait jamais. En réalité, ce n’était que la partie émergée de l’iceberg (mais du même iceberg, car, à mon sens, tout est lié).

Lorsque j’ai décidé de me lancer dans l’édition, je n’avais au départ aucune intention de faire du compte d’éditeur classique (comme j’ai fini par le faire par la suite, dans une tentative désespérée de sauver les meubles). Je voulais explorer un modèle d’édition alternatif, un modèle dont le cœur serait les auteur-e-s et les lectrices — et non plus l’éditeur, la grande distribution et les libraires. Un modèle communautaire, autrement dit, basé sur l’interaction directe et sincère entre créateurs/-trices et public. Il n’a pas plu que cela arrive…*

Et ce dont je me suis aperçue, c’est que cette partie-là de mon sentiment d’échec, en revanche, est très difficile à communiquer. Très difficile pour les autres à comprendre, à admettre. Comme si la notion même d’échec était toxique, et provoquait chez les gens une réaction allergique automatique. Ainsi, la plupart des personnes à qui j’en ai fait part ont eu tendance à le nier, le minimiser, le délégitimer en me rappelant toutes les réussites de mon entreprise, voire en tentant de me donner des solutions pour redresser la situation.

J’avais l’impression qu’on voulait me consoler — ou me sauver de cet échec terrifiant et inacceptable. Sauf que je n’ai pas besoin d’être consolée ni sauvée. Avoir échoué n’est pas une tragédie pour moi.** Et reconnaître mon échec ne signifie pas non plus que je peins tout en noir, que je suis incapable de voir les belles choses que ma maison d’édition m’a apportée. Les deux expériences ne sont pas mutuellement exclusives (heureusement!). Mais cela, comment l’expliquer aux autres?

Élément #2 : Découvert quand j’avais 16 ans, le film The Chase m’avait laissé une impression profonde. J’ai voulu le revoir il y a quelques années. Il y restait pas mal d’éléments que j’ai adorés, et j’ai été d’autant plus surprise d’apprendre, via Wikipédia, que son propre réalisateur, Arthur Penn, n’aimait pas ce film. Les liens m’ont menée à un livre d’interviews où il s’exprimait plus en détail. J’ai fini par me procurer le livre pour ne pas être cantonnée à la lecture des pages autorisées par Google.

Arthur Penn n’est pas vraiment un réalisateur de notre génération. Il a grandi pendant la Grande Dépression et s’est battu lors de la Seconde Guerre mondiale — c’est en Allemagne puis à Paris, dans le cadre de l’armée, qu’il a été initié au théâtre, avant de profiter du G.I. Bill pour aller étudier l’art au Black Mountain College, « a short-lived experiment in communal education ». Néanmoins, vous connaissez peut-être Penn, au moins indirectement, comme le réalisateur de The Miracle Worker (basé sur l’autobiographie de Helen Keller), de Bonnie and Clyde ou encore de Little Big Man

De par sa nature, ce recueil d’interviews est un peu répétitif, mais il n’en est pas moins fascinant. Et, notamment, j’ai fini par mettre le doigt sur ce qui m’avait attirée dans les propos de Penn, sur ce qui m’avait parlé, ce à quoi je pouvais m’identifier : cette fameuse autocritique décomplexée. En effet, il critique volontiers la majorité des films qu’il a faits, et cela qu’ils aient eu du succès (commercial) ou non. Et cette attitude critique ne trahit en rien un manque de confiance en lui — qui appellerait une quelconque flatterie ou réassurance.

Au contraire, Penn est parfaitement arrogant, et s’il en parle à posteriori, c’est qu’il a désormais une idée très précise de ce qu’il aurait voulu ou encore de ce qu’il aurait fallu faire. Sa critique n’a que faire de ce que les autres pensent, de ce que les autres considèrent un « succès » ou une « réussite » — c’est pourquoi il lui faut, comme à moi, constamment se justifier, et se résigner à ne pas toujours être compris. Son jugement n’a qu’un seul critère : sa propre vision d’artiste. Sa propre vision, qu’il a l’audace et l’impertinence ultime de prétendre poursuivre, y compris au risque que cette quête, ce désir ne nourrisse en contrepoint une forme de déception, d’insatisfaction de la réalité.

Élément #3 : Mais le plus fort, c’est que comprendre cela m’a aussi fait comprendre, par ricochet, un passage de Franny and Zooey qui me laisse perplexe depuis plus de 10 ans. J’ai lu ce diptyque de nouvelles pour la première fois à 17 ans, et il est immédiatement devenu mon livre préféré, même si, à l’époque — je m’en suis rendu compte lors de mes relectures ultérieures —, j’étais loin de tout comprendre. En particulier, j’ai mis plusieurs années à réaliser que son thème était la vocation artistique… Vers la fin, dans une de ses (nombreuses) tirades, Zooey dit :

You can say the Jesus Prayer from now till doomsday, but if you don’t realize that the only thing that counts in the religious life is detachment, I don’t see how you’ll ever even move an inch. Detachment, buddy, and only detachment. Desirelessness. ‘Cessations from all hankerings.’ It’s this business of desiring, if you want to know the goddam truth, that makes an actor in the first place. Why’re you making me tell you things you already know? Somewhere along the line—in one damn incarnation or another, if you like—you not only had a hankering to be an actor or an actress but to be a good one. You’re stuck with it now. You can’t just walk out on the results of your own hankerings. Cause and effect, buddy, cause and effect. The only thing you can do now, the only religious thing you can do, is act.

En gros, il explique à Franny que la vie religieuse consiste en une cessation du désir, dans le fait de ne pas désirer. Par contraste, c’est le désir qui fait l’acteur ou l’actrice. Pendant des années, j’ai lu cela en ayant l’impression que c’était quelque chose de profond, mais sans arriver à voir en quoi. Je me disais : OK, pourquoi pas, peut-être, s’il le dit… Je n’avais pas d’opinion, cela n’évoquait rien en moi. Jusqu’à Arthur Penn, donc. L’art comme désir. Tout à coup, l’évidence m’a sauté à la figure.

Pour vous donner un peu de contexte, Franny est la petite sœur de Zooey. Ce dernier est un acteur professionnel — mais je devrais mentionner qu’à 25 ans, il vit toujours chez sa mère… Franny, elle aussi, semble destinée à être actrice, mais elle est encore à l’université. Et tout le milieu académique et artistique la gonfle et la dégoûte jusqu’à ce qu’elle en fasse une sorte de crise, décrite dans la première nouvelle, Franny. Dans la seconde nouvelle, Zooey, elle de retour chez ses parents, et elle ne voit plus d’issue que de tout lâcher et de se consacrer à la vie mystique, la seule qui lui semble tournée vers la vraie sagesse — et non la « thésaurisation » et la valorisation de l’ego, fussent-elle culturelles ou intellectuelles.

Or, selon Zooey, elle ne peut trouver ce qu’elle désire dans la vie spirituelle, puisque celle-ci exige précisément de renoncer à désirer… Il lui faut au contraire assumer ce désir, mais aussi le comprendre. L’art est désir, mais désir intérieur, qui n’a d’autre exigence que lui-même. Aussi Franny se fourvoie-t-elle doublement; non seulement dans la solution illusoire qu’elle cherche à travers la religion, mais aussi dans la déception et la frustration qu’elle ressent envers le monde — alors que le monde n’a rien à voir avec le désir de l’artiste…

One other thing. And that’s all. I promise you. But the thing is, you raved and you bitched when you came home about the stupidity of audiences. The goddam unskilled laughter coming from the fifth row. And that’s right, that’s right—God knows it’s depressing. I’m not saying it isn’t. But that’s none of your business, really. That’s none of your business, Franny. An artist’s only concern is to shoot for some kind of perfection, and on his own terms, not anyone else’s. You have no right to think about these things, I swear to you. Not in any real sense, anyway. You know what I mean?

Synthèse : Je crois qu’on se mélange souvent les pinceaux, en tant qu’artistes, entre ce qui relève de notre désir artistique profond et ce qui représente le « succès » aux yeux des autres. Réussir à faire cette distinction est, à mon avis, primordial. J’en ai déjà parlé dans cet article; c’est le postulat qui sous-tend toute ma réflexion sur les moyens de vivre de sa plume.

Cependant, cette distinction n’empêche en rien le sentiment d’échec ou d’insatisfaction, comme le montrent l’exemple de ma maison d’édition ou celui de The Chase. The Chase était une grosse production d’Hollywood, avec Marlon Brando, Robert Redford et Jane Fonda, qui a reçu des critiques majoritairement positives à sa sortie. À bien des égards, et notamment d’un point de vue extérieur, on pourrait dire que c’est plutôt un succès, une réussite. Or, pour Arthur Penn, cela fut une mauvaise expérience (cela l’a convaincu de ne plus jamais travailler à Hollywood), et le résultat ne correspondait pas du tout à sa vision (le film a été entièrement monté « dans son dos » par le producteur, sans qu’il ait le moindre mot à dire).

Par conséquent, cette tendance à refuser ou à invalider le ressenti négatif de l’artiste est, au fond, aussi une façon de nier le désir artistique (et la singularité de l’artiste), et d’y substituer ce qu’une autre personne a défini comme étant le succès. Enfin, j’y vois l’influence (mal digérée?) de la pensée positive et d’autres techniques de développement personnel — souvent, d’ailleurs, inspirées par un certain retour à la spiritualité. En effet, toute démarche qui vise l’acceptation ne prend-elle pas position, d’une certaine façon, contre le désir d’autre chose?*** À moins qu’il ne s’agisse, comme Zooey semble le suggérer, d’accepter ce désir… et d’accepter, du même coup — plutôt que de la fuir ou de s’en effrayer —, la possibilité de l’échec qui va nécessairement de pair avec lui.


* Tout est lié parce que l’existence même d’une communauté loyale et dévouée est la meilleure des bouées de secours; de vrais fans ne vous laisseront jamais faire naufrage dans l’indifférence.

** En vérité, c’était plus difficile tant que j’étais dans le déni, et que je m’obstinais dans l’impasse. Dès lors que l’échec est avéré, s’ensuit une libération bienvenue…

*** Que celui-ci soit artistique ou politique, d’ailleurs. Comme l’art, le politique se fonde selon moi dans le désir. À ce propos, je pense notamment au titre du livre de Kevin Van Meter, Guerillas of Desire


Vivre de sa plume : prévoir l’échec… et le succès

Quelques semaines après avoir mis mon roman en vente, je suis retournée pour des raisons techniques sur le backoffice de mon distributeur. Évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un coup d’œil au nombre de ventes. Celui-ci était plus bas qu’espéré. Inévitablement, mes pensées ont pris le tour habituel : c’est un flop; comment ai-je pu croire que, cette fois, ça allait marcher (I’m the anti-King Midas: everything I touch turns to shit); adieu, l’écriture à temps plein; pourquoi aussi ai-je tenu à faire zéro promo, etc. Pour me réconforter, j’ai relu la série Discoverability sur le blogue de Kristin Kathryn Rusch (que je vous conseille si vous voulez lire avec énormément plus de détails l’une des sources qui m’ont inspirée ma propre série Antipromotion).

C’était intéressant, mais aussi très long (c’est le seul reproche que je lui fais : d’être assez verbeuse), et j’ai fini par me ressaisir. Stop. C’est exactement pour cette raison que je m’étais interdit de regarder mes chiffres. Combien de fois ai-je déjà vécu ça? 70? Au moins — pas avec mes propres livres, mais ceux que j’ai édités. (Ce qui peut sembler moins pire, mais, dans mon cas, ça me touche plus : quand je suis éditrice, j’ai fait un pacte avec l’auteur-e, et j’ai l’impression de les trahir.) Dès que j’ai la sensation de ne pas être la hauteur, je panique, et je prends des décisions impulsives que je finis par regretter.

Cette fois, j’étais préparée. Et pourtant… même lire Kristin Kathryn Rusch, au fond, n’était pas constructif, mais une réaction épidermique. En ce moment, je suis censée essayer d’écrire un nouveau roman; ce n’est clairement pas le moment de me laisser distraire par des considérations de marketing. Le seul point positif, et celui sur lequel je comptais, c’est que les articles de Rusch eux-mêmes ont contribué à me remettre sur le droit chemin. En effet, ils m’ont remis à l’esprit deux concepts très importants : 1) que tout ce qu’on fait pour sa carrière doit passer le test WIBBOW, soit Would I Be Better Off Writing?, et 2) que construire une carrière d’écrivain-e prend très longtemps.

Je le sais pourtant pertinemment et, comme je l’ai dit, j’étais préparée. Même quand on est préparé-e, on peut faire des rechutes, mais je vous assure que ça limite quand même sérieusement l’ampleur des dégâts. Alors, en quoi consiste cette « préparation »?

Je vous ai parlé, dans mon dernier article sur le sujet, de se fixer un objectif, afin d’élaborer ensuite un plan pour l’atteindre. Cependant, ça ne suffit pas. Cet objectif reste arbitraire, et quelles sont les chances, dans la réalité, que vous tapiez en plein dans le mille? Plus qu’un objectif unique, donc, je vous recommande en réalité de prévoir plusieurs scénarios possibles, qui recouvrent idéalement toutes les situations (utilisez des fourchettes). Chaque scénario mènera à certaines conséquences, et l’idée est de vous tenir à cette feuille de route.

Cela comporte à mon sens plusieurs avantages. Certes, cette feuille de route peut être sujette à changements, si vous changez réellement d’avis (et notamment si vous acquérez de nouvelles informations qui modifient, non pas vos buts, mais les chiffres qui sont censés y correspondre). Mais cette feuille de route représente votre vision à long terme, votre vraie vision. Elle vous évitera de prendre les mauvaises décisions sous le coup d’une émotion — positive comme négative, d’ailleurs. En se focalisant sur un objectif modeste, on peut également être pris au dépourvu si la réalité le dépasse et faire, dans ce cas aussi, des choix qu’on pourrait regretter (exemples : flamber d’un coup tout l’argent gagné, signer un contrat avec un éditeur, etc.).

Ensuite, en représentant tous les cas de figure, elle s’éloigne des notions dramatiques de succès et d’échec — et, surtout, du trou noir et de l’impensable qui caractérisent souvent l’échec — en lui substituant un simple dégradé de situations plus ou moins souhaitables. En prévoyant, en planifiant même « l’échec », on le dédramatise, on désamorce sa force destructive. On a accepté comme une règle du jeu qu’il était possible que notre livre fasse des ventes pitoyables. Si c’est ce qui nous attend, alors on est prêt-e à passer à l’étape suivante : que faire? Et ça tombe bien : ça aussi, on l’a déjà prévu. On ne perd pas de temps à broyer du noir ou à chercher des solutions illusoires; on continue d’avancer.

Enfin, ça permet de se détacher de ces préoccupations au jour le jour. Ce qui adviendra adviendra, on n’y peut plus rien. Et on assumera les conséquences, telles qu’on les a décidées… J’insiste d’ailleurs sur la nécessité de prévoir ces conséquences de façon suffisamment claire et détaillée. Visualiser l’échec ne suffit pas; ça risque simplement de vous plomber et de vous rendre pessimiste. Ce qui va vous aider, c’est de pouvoir penser : oui, ça craint, mais j’ai un plan. Une issue, une solution. Je sais ce que je dois faire.

À titre d’exemple, je mentionnais dans mon dernier article le seuil que représente pour moi le salaire horaire minimum. Si je ne parviens pas à atteindre ce seuil, j’ai prévu d’abandonner l’écriture à temps plein et de chercher un « vrai » travail (probablement à temps partiel et/ou à durée limitée, cependant). À première vue, cela ressemble à un échec. Et c’est vrai que c’est ce que je me souhaite le moins… le pire qui puisse arriver. Mais ce « pire » n’est pas une punition; c’est même une façon pour moi de sauvegarder les conditions dans lesquelles je peux créer. Certes, si je travaille à côté, j’écrirai fatalement beaucoup moins, et probablement pas du tout pendant une période. Sauf que, si écrire ne me rapporte rien, je sais d’expérience que je préfère encore ça, et conserver mon envie et ma liberté d’écrire*, que de me retrouver prise au piège dans un « travail » qui en a tous les inconvénients (obligation de le prioriser sur toute autre activité, perfectionnisme, recherche de rentabilité, etc.) et aucun des avantages (la possibilité d’en vivre, d’être prise au sérieux), comme j’ai pu le subir avec ma maison d’édition.

Au-delà, j’ai fixé d’autres seuils qui vont déterminer ma stratégie de publication. J’écris presque uniquement des séries et, selon le succès du premier livre, j’ai prévu de suspendre (temporairement) la série, ou à l’inverse de lui accorder une priorité « basse » ou « élevée » (comme j’écris aussi dans plusieurs genres, la première correspond à une priorité dans un genre donné, et la seconde à une priorité tous genres confondus). Pour moi, c’est le schéma parfait qui allie considérations marketing et considérations purement subjectives et humaines.

En effet, il me semble, d’une part, logique de ne pas s’obstiner dans une voie qui ne fonctionne pas, comme il est logique de fidéliser un lectorat conséquent en publiant le prochain tome de la série aussi rapidement que possible. Mais, d’autre part, je me connais également assez pour savoir que ma motivation croît et décroît en fonction de l’écho que rencontrent (ou pas) mes écrits. En d’autres termes, au lieu de lutter contre ma démotivation, j’ai choisi de l’accueillir à bras ouverts dans un plan qui la justifie rationnellement.

Pour ce qui est de l’application, vous vous demandez sûrement comment je calcule si j’ai atteint ou non un seuil, étant donné que les ventes d’un livre ont tendance à s’échelonner sur des années. Eh bien, tout simplement, je considère ce « problème » comme le correctif idéal à une vision qui, autrement, serait trop froide, trop implacable. N’oubliez pas que ce plan est là pour vous aider et vous apaiser, et jamais pour vous forcer la main, vous stresser ou vous menacer. Avoir un plan qui se base sur le revenu supposément total d’un livre me sert entre autres à me rappeler d’être patiente, que rien ne sert de courir, et qu’aucune conclusion ne peut être tirée de quelques semaines, ni même quelques mois de vente.

Se bâtir une carrière d’écrivain-e, dans la plupart des cas, est un looooong processus. Il faut laisser le temps à nos œuvres de trouver leur public, à nos stratégies de se développer et de faire effet. Tout ce que vous faites actuellement ne devrait avoir un impact que sur ce que vous ferez l’année prochaine, voire plus tard encore… À ce moment-là uniquement, vous aurez le recul nécessaire pour juger votre travail et reconnaître ce qui vaut la peine d’être changé (ou pas).

Enfin, ce flou intentionnel me sert aussi à garder le contrôle dont j’ai besoin pour créer (parce qu’au fond, j’ai beau m’amuser à planifier ceci et cela, je suis le genre de personne qui n’en fait qu’à sa tête; je finis toujours par changer d’avis et improviser). Finalement, les conséquences de tel ou tel scénario ne sont que des indications, des directions. C’est toujours à moi qu’il revient d’arrêter arbitrairement le compteur des ventes et, donc, de décider à quel scénario mon projet semble correspondre. En fait, le plus important n’est pas ce qu’on va faire concrètement (enchaîner avec l’écriture du tome suivant, ou bien écrire un autre roman à la place?), mais bien qu’on ait quelque chose à faire et qu’on s’y mette à fond, sans être parasité-e par les doutes, les réserves et les appréhensions.

Sinon, si ça vous intéresse, j’ai aussi un seuil ultime qui symbolise le fait que mon œuvre est rentabilisée et que je refuse de toucher davantage d’argent sur son compte. C’est ma façon de refuser le capitalisme et de signifier qu’il n’y a, pour moi, aucune différence entre un-e artiste qui touche des millions grâce à son œuvre, et un PDG qui touche des millions grâce à sa multinationale. J’ai toujours trouvé immensément hypocrite de tenir un discours attaquant les soi-disant « 1 % » (discours, qui, du reste, se base sur une fausse analyse du capitalisme**), sans s’en prendre au même titre au 1 % d’artistes qui jouissent exactement du même système.


* J’ai déjà écrit au sujet des 20 ans que j’ai passés à vouloir écrire sans y parvenir. Si je dois traverser un autre désert de ce genre, je serai un peu déçue, mais je sais que je peux y survivre et que ce n’est qu’une question de temps avant que j’essaie à nouveau. Je vois ça un peu comme un jeu de serpents et échelles : parfois, on se pogne un serpent, mais rien ne peut nous ramener à la case départ ni nous empêcher de continuer à avancer.

** Oui, j’ai l’intention d’écrire à ce sujet aussi. Je ne sais pas quand, parce que, comme vous vous en doutez, ça va me demander pas mal de temps et de matière grise. Mais c’est effectivement une question hyper passionnante…