Choisir un genre pour ma fantasy érotique

Avec mon dernier billet sur le genre, je vous ai sûrement laissés sur votre faim : d’accord, le genre est important; mais comment trouve-t-on le genre d’un récit, qu’il soit publié ou au stade de projet?

Le site officiel de Story Grid est plein de ressources à cet égard, qu’il s’agisse d’articles qui synthétisent chaque genre ou de podcasts dans lesquels plusieurs éditeurs analysent des films et des nouvelles — sans être toujours d’accord! (Seule limitation : tout est en anglais.)

Pour ne pas me contenter de traduire ou de paraphraser leurs enseignements, j’ai donc eu l’idée de vous inviter à bord de mon prochain projet d’écriture.

Tout ce que j’ai comme point de départ, c’est qu’il s’agit de littérature fantasy et érotique… Or, d’après la théorisation du genre de Shawn Coyne, aucun de ces deux aspects ne nous éclaire sur le contenu. « Fantasy » se réfère au niveau de réalisme (l’univers entier du récit est imaginaire), et « érotique »… Tiens, parlons-en! Dans quelle catégorie du genre classeriez-vous l’érotisme?

Personnellement, j’ai décidé de le compter parmi les styles, au même titre que comédie/humour, par exemple. Quand on écrit une comédie, on exagère, on caricature et on sacrifie un peu le réalisme pour faire rire le public. De même, quand on écrit de l’érotique, on embellit, on intensifie et on sacrifie un peu le réalisme pour exciter le public…

Il y a évidemment plusieurs degrés et styles d’érotisme, comme pour l’humour. Mais prendre un texte érotique au premier degré et s’insurger des libertés que l’auteure prend avec la réalité, c’est comme prendre un film des Monty Python au premier degré et s’insurger des libertés que le scénario prend avec l’Histoire!

Au niveau du contenu, un récit érotique relève donc forcément d’un autre genre… Et ce n’est pas forcément l’amour. Eh oui, les femmes — public cible de ces textes — peuvent être sexuellement excitées même si on ne leur parle pas d’amour ni de bons sentiments!

Je suis en pleine lecture de Captive in the Dark, de C.J. Roberts, et je reconnais que c’est ce roman qui m’a relancée dans cette réflexion. L’auteure qualifie son histoire de thriller érotique. On pourrait donc écrire n’importe quel genre d’histoire en version érotique?

Identifier la valeur globale

Dans mon projet de fantasy, il est aussi question d’une relation maître-sse/esclave et de viol. Ce n’est donc pas non plus une histoire d’amour. Alors, dans quel genre s’inscrit-elle? Pour le déterminer, on peut commencer par identifier la valeur qui est en jeu dans l’intrigue principale.

Ma première idée, c’était la vie et la mort. Après tout, le héros cherche à tuer l’héroïne, et l’héroïne a pouvoir de vie ou de mort sur le héros. D’après la classification de Story Grid, trois genres reposent sur l’axe de valeur vie/mort : l’action, l’horreur et le thriller.

J’ai vite écarté l’horreur. Dans l’horreur, l’antagoniste est un monstre, une incarnation du mal, et l’émotion centrale qui doit être véhiculée aux lecteurs est la peur. Or, dans mon projet, l’antagoniste est l’héroïne, que je veux humaine malgré sa dureté, et je ne cherche pas spécialement à effrayer mes lectrices…

Le thriller, quant à lui, exige qu’il y ait un crime qu’on cherche à élucider ou prévenir, et un criminel qu’on cherche à arrêter ou punir. Or, si j’ai choisi de situer mon histoire dans un univers fantasy, c’est précisément pour échapper à l’angle criminel et légal de la guerre et de l’esclavage. Il n’y a que la dimension morale que je ne peux esquiver, et je l’aborderai via le genre interne.

Il ne restait donc que l’action… Et ça ne me semblait pas correspondre non plus. Outre la question de vie ou de mort, une histoire d’action nécessite, comme son nom l’indique, pas mal d’action. Or, je n’avais pas l’intention d’en mettre beaucoup… à part celle qui a lieu dans la chambre à coucher!

Partir du sujet

Qu’à cela ne tienne : peut-être la vie et la mort ne sont-elles pas, finalement, les valeurs principales de mon histoire. Vu ce que je sais de mon contexte, qu’est-ce que je peux encore aller chercher? Société? Voilà un genre qui convient bien au thème de l’esclavage… si votre intrigue porte sur le combat des opprimés contre leurs oppresseurs!

J’ai conscience que je vais devoir trouver une issue morale à la question de l’esclavage, mais, à priori, pas celle de la révolte d’une classe contre une autre. J’ai délibérément évité de conceptualiser l’esclavage ainsi dans mon univers, parce que c’est un degré d’immoralité que je n’ai pas envie de traiter. À la place, j’ai plutôt pensé ça comme un crime de guerre…

Ah! la guerre! Voilà un autre genre externe que j’ai peu étudié. Et, au départ, j’étais réticente à l’envisager. De même que le genre société doit déboucher sur le climax global d’une révolte, le genre guerre doit mener à la Grande Bataille finale. Ce qui n’était pas tout à fait dans mes projets…

J’ai pourtant fait énormément de recherches sur les stratégies militaires et l’équipement avant l’invention des armes à feu. Mais j’ai abandonné l’idée après un essai d’écriture non concluant, qui ressemblait trop à de la fantasy épique Young Adult (un ton qui n’est vraiment pas approprié à ce projet!). Seulement, il faut bien que je me fixe sur un genre… non?

Est-ce que l’approche de Story Grid est trop rigide? Est-ce que je ne peux pas juste écrire ce qui me plaît, peu importe que ça respecte ou non les scènes et conventions consacrées d’un genre ou de l’autre? Réponse facile : oui, je peux… Il n’y a pas de police de l’écriture, et heureusement!

Cependant, pourquoi est-ce que je me suis posé cette question en premier lieu? Ce n’est pas par insécurité ni par inexpérience. J’écris de la fiction depuis maintenant… vingt-trois ans? (Ça ne me rajeunit pas!) Des idées à moitié ficelées que j’ai essayé d’écrire au fil de la plume, j’en ai eu plein. Et je sais que je n’aime pas du tout réécrire.

Si je cherche désespérément un genre auquel raccrocher ce projet, c’est parce qu’au-delà du début… je n’arrive pas à décider comment faire évoluer l’intrigue. J’ai exploré quelques idées; aucune ne m’a convaincue. Et je ne veux pas risquer d’écrire un roman qui démarre dans un genre et finit dans un autre, comme Twilight.

En étudiant de nouveau l’article consacré au genre guerre, j’apprends que, même si la mort n’est jamais loin, ces histoires traitent avant tout d’honneur. Et ça, j’avoue que ça me parle… Si le héros résiste à l’héroïne au départ, c’est parce que lui céder serait déshonorant. S’il change finalement d’avis, c’est parce qu’il acquiert un nouveau but (la tuer) qui rachèterait son honneur. Etc.

Ensuite, l’avantage pour moi de mettre la guerre au premier plan est, justement, d’échapper à une dichotomie bons/méchants. Ce qui est à peu près impossible si on se contente d’un cadre où A est l’esclave de B, et B s’en sert à son avantage. Dans un contexte de guerre, on peut appréhender leur relation de façon plus réciproque, sur le mode de la vengeance et de la dette.

(Si vous vous intéressez à la philosophie morale et que vous pensez que je coupe les cheveux en quatre, ou que vous vous demandez s’il y a réellement une différence morale entre capturer des humains pour en faire des esclaves et faire des esclaves d’ennemis capturés, je vous invite à écouter cette vidéo, qui présente d’une façon claire la théorie des coûts d’opportunité : https://www.youtube.com/watch?v=7hVeleGkH3s. Et on en discute dans les commentaires si vous voulez.)

En fin de compte, plus j’y songeais, et plus l’idée me plaisait. Quitte à assumer que mon histoire aura très peu en commun avec une romance, autant ne pas lésiner sur les thèmes de la mort, de l’horreur, de la violence et de la cruauté, hein?

Trouver un couple genre interne/genre externe

En théorie, vous pouvez combiner les genres externes et internes comme vous voulez. Dans les faits, toutefois, il existe des paires plus logiques que d’autres… et cela peut aussi être un indice.

Par exemple, le genre interne « statut » (qui touche à l’affirmation et au respect de soi, à l’épanouissement, à l’authenticité) accompagne souvent les genres externes société (révolte des opprimés contre leurs oppresseurs) ou performance (prouver sa valeur aux autres).

Le thriller a souvent comme genre interne la vision du monde; les histoires d’amour, vision du monde ou moralité : les amoureux doivent mûrir ou devenir de meilleures personnes pour réussir à faire fonctionner leur couple ou, au contraire… à le laisser derrière eux.

À cause de mes thèmes d’esclavage et de viol, je me sentais obligée de donner des arcs narratifs moraux à mes protagonistes. C’était, en tout cas, la seule façon de les rendre un peu aimables… Et devinez quoi? Guerre/moralité est un couple tellement classique, que les conventions et scènes obligatoires se recouvrent en grande partie! Un argument de plus, s’il m’en fallait, pour accepter que j’allais devoir écrire une histoire de guerre… fantasy… érotique!

Dans un prochain article, je vous montrerai comment utiliser les genres pour construire une intrigue qui marche. Si vous avez des questions, des interrogations, n’hésitez pas à commenter!

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