Le bonheur de n’être pas précoce

J’ai appris à lire et à écrire à 4 ans et, à 5, je suis entrée à l’école primaire — avec un an d’avance, donc. Dès lors, je me suis habituée à être la plus jeune d’une supposée classe d’âge, et à savoir faire des choses en avance sur la plupart des autres enfants. De plus, j’ai une sœur d’un an et demi plus âgée, ce qui signifie que nous avons souvent fait et même commencé des activités en même temps. Parfois, nous étions séparées par groupes d’âge, mais, d’autres fois, sur la base du niveau ou de l’ancienneté, nous étions ensemble (ma sœur avait alors un peu plus de facilités et c’était bien normal; mais, par exemple, nous avons passé nos « galops » 1 à 4 en même temps en équitation).

En d’autres termes, j’ai grandi avec cette idée que j’étais — au moins un peu — précoce. Certes, je ne me prenais pas pour Mozart… Mais, à 9 ans, j’écrivais, illustrais et éditais mon propre journal de A à Z (en copiant ma sœur, bien sûr; on commence toujours en copiant), et il y a du monde qui publie des romans à 20 ans, alors pourquoi pas moi?

Aujourd’hui, j’ai 30 ans et je n’ai toujours rien publié. Je n’ai pas écrit grand-chose non plus — j’ai terminé mon tout premier roman le 31 décembre 2016, soit il y a à peine un an. Et je ne vais pas vous mentir : voir les années passer les unes après les autres, sans parvenir à me rapprocher de mon but, n’a pas été facile. Je me suis beaucoup autoflagellée, j’ai parfois désespéré; et, globalement, je me sentais misérablement à la traîne de toutes ces personnes qui, apparemment sans problème, publiaient un an après que l’envie d’écrire leur était soudain tombée dessus, à l’improviste… Pourquoi moi, qui l’avais toujours voulu, n’y arrivais-je donc pas? J’avais l’impression de trahir mon propre rêve.

Puis j’ai eu 30 ans et, comme par magie, un tas de choses se sont mises en place dans ma tête. Notamment, j’ai cessé de considérer mon incapacité à écrire comme une malédiction. Au contraire, je la vois aujourd’hui comme une bénédiction. Je regarde derrière moi le chemin que j’ai parcouru, et je ne le changerais pour rien au monde. Je ne regrette rien, et surtout pas d’avoir posé ma plume (pendant parfois plus d’un an!). À la rigueur, si je pouvais remonter le temps et confier un secret à celle que j’étais il y a 10 ou 15 ans, je lui dirais : Ne crains pas d’attendre. Ne te culpabilise jamais de prendre ton temps, de prendre des détours ou des pauses. Le seul temps gaspillé, c’est celui qu’on n’assume pas d’avoir pris.

Même si j’étais précoce académiquement, je suis en réalité ce qu’on appelle en anglais une « late-bloomer ». Parce qu’il y a l’école, mais il y a aussi — avant tout? — la vie. Et, si j’étais douée en classe, mes aptitudes sociales ont au contraire longtemps laissé à désirer (une petite voix me dit que je suis encore et serai probablement toujours en dessous de la moyenne à cet égard)… Je suis entrée à l’université sans avoir jamais bu d’alcool ni embrassé qui que ce soit, par exemple. Cela faisait aussi des années que je n’avais pas eu d’ami-e-s dans mon quotidien. Je vivais dans ma bulle, à défaut de réussir à interagir de façon satisfaisante avec les autres et le reste du monde (au lycée, j’ai aussi eu des problèmes avec des profs — enfin, surtout une prof —, et le monde libéralo-capitaliste qui nous entourait me répugnait).

Du coup, l’entrée à l’université… Je vous raconterai ça en détail une autre fois, mais on peut dire que j’avais des années d’amitiés, de partys et d’interactions sociales à rattraper! L’écriture avait toujours été mon refuge de la réalité; or, soudain, la réalité devenait encore plus cool que tous les livres du monde… Pour la première fois, je devais choisir entre vivre et écrire (parce que les journées n’ont que 24 heures et que j’essayais quand même d’étudier un minimum à côté!). J’ai choisi de vivre. J’ai choisi la réalité. J’ai choisi les vrais gens. Et je le referais. Pour moi, les humains, c’est sacré. On ne transige pas avec les humains.

Le poète romantique Adam Mickiewicz a écrit : « Trudniej dzień dobrze przeżyć niż napisać księgę. » Ce qui signifie : il est plus difficile de bien vivre une journée que d’écrire tout un livre. À 20 ans, alors que je n’avais encore écrit aucun livre, cela n’était pas forcément si évident pour moi… Néanmoins, déjà, j’entrevoyais que c’était vrai, j’étais d’accord avec ça. Les livres, c’est bien beau, mais à quoi bon lire ou écrire des beaux livres, si on n’est pas capable de mener une belle vie à côté? Pour moi, les livres ne sont pas un but en soi. Ils aident seulement à bien vivre. Alors, si la vie n’est plus l’objectif ultime, les livres n’ont eux non plus aucun intérêt.

Cela dit, le phénomène est dialectique. C’est-à-dire que la vie nourrit à son tour la littérature. À 17 ans, je n’ai pas tout de suite perçu qu’en choisissant de vivre, je sacrifiais l’écriture. Je n’ai pas eu conscience de faire un choix. J’ai sauté à pieds joints dans les opportunités qui m’étaient offertes, parce que c’est ce que les livres eux-mêmes m’avaient appris à vouloir… Mais les livres racontent beaucoup de choses, y compris des mensonges. C’est par moi-même que j’ai fini par comprendre que, si je me laissais entraîner là où la vie me menait, je ne trouverais jamais le temps d’écrire. Et vice versa : que si je prenais le temps d’écrire, j’allais rater des tas d’aventures et d’expériences… Comme le choix était cornélien, je ne l’ai jamais totalement assumé. Cependant, si la vie a eu tendance à l’emporter, ce n’est pas tant parce que mon désir d’écrire a diminué — mais parce que j’ai réalisé que c’est la vie qui donne sa matière à l’écriture.

Certes, on peut tout inventer, fantasmer un truc sans queue ni tête et le mettre par écrit. On peut aussi considérer que le fond n’a que peu d’importance au regard de la forme, du style. Je ne prétends pas que cela ne donnera rien d’intéressant… Seulement, moi, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce n’est pas que je cherche à écrire. J’écris pour aller chercher la connexion humaine avec la lectrice, pour donner au lecteur quelque chose de vrai et de vécu. (Je parle ici des sentiments et des réactions humains, car, pour le reste, j’écris volontiers dans les genres de l’imaginaire.) Je ne veux pas me contenter de clichés et de lieux communs; je veux témoigner de ce qui s’est passé réellement, de ce que j’ai ressenti et qui n’était pas toujours comme dans les livres, justement…

La première raison pour laquelle je ne regrette pas d’avoir mis autant de temps à publier, donc, c’est que toute cette expérience de vie me sert aujourd’hui dans mes écrits. J’ai toujours eu un intérêt pour les motifs romantiques, mais je me demande à présent quel genre d’histoire d’amour je pouvais bien espérer écrire à 18 ans, alors que je n’avais rien connu… La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est : un ramassis mal digéré, sans originalité, de tout ce que j’avais pu lire dans les bouquins des autres! William Maxwell a écrit, au sujet de J. D. Salinger :

Eventually he got to Poland and for a brief while went out with a man at four o’clock in the morning and bought and sold pigs. Though he hated it, there is no experience, agreeable or otherwise, that isn’t valuable to a writer of fiction.

(Finalement, il se retrouva en Pologne et, pendant quelque temps, se leva à 4 heures du matin pour acheter et vendre des cochons. Bien qu’il détestât cela, il n’y aucune expérience, agréable ou non, qui n’ait pas de valeur pour un-e écrivain-e de fiction.)

C’est une citation que j’aime beaucoup. À chaque fois que je me retrouve dans une situation difficile ou désagréable, il y a toujours pour moi un côté positif : l’idée que je pourrai me servir un jour de cette expérience dans un de mes textes… (y compris sous un enrobage complètement fictif, car ce que j’écris est très loin d’être autobiographique.) Et c’est pourquoi je ne peux regretter d’avoir profité de ma vingtaine pour vivre à fond, pour tester, essayer, changer, voyager, étudier, apprendre… C’est ce qui me donne la patience aujourd’hui de passer ma journée dans mon bureau à rédiger mes histoires — l’impression d’être allée au bout de ce que j’avais à vivre. C’est aussi ce qui me donne le recul nécessaire pour écrire des personnages qui ne sont ni des clichés, ni des copies de moi-mêmes; pour décrire des sensations variées face à des situations tout aussi diverses; pour présenter les choses sous un angle qui n’est pas toujours le favori de la fiction, mais qui est celui que j’avais, moi, quand j’en suis passée par là…

Enfin, je m’intéresse depuis quelques années à peine aux problèmes de représentation, notamment des minorités, en fiction. Si j’avais écrit et publié un roman il y a ne serait-ce que 5 ans, vous pouvez être sûr-e que mon casting y aurait été très largement, si ce n’est entièrement « Blanc cis hétéro » (et peut-être même principalement masculin…). Et, si j’avais osé faire apparaître un peu de diversité, je ne peux pas garantir la forme que ça aurait pris… Écrire des minorités, particulièrement quand on n’en fait pas soi-même partie, est un apprentissage — ou un désapprentissage, par rapport aux mauvaises habitudes que l’on a prises en lisant les « classiques ». On ne peut pas se contenter d’une sorte de quota, de visibilité objective : « Hé! mon histoire a un PP trans/neuroatypique/non-Blanc! » L’intention est peut-être bonne, mais la réalisation, elle, ne l’est pas forcément.

Je repense à des trucs que je croyais, ou des préjugés que j’avais quand j’étais plus jeune, et je suis soulagée de n’avoir rien publié, à cette époque, qui aurait fait étalage de mon ignorance. Dans un sens, on n’a jamais fini d’apprendre, et ce que je publierai cette année portera sans doute les imperfections de mon état d’esprit actuel. Le but n’est pas d’être parfait-e, ou « correct-e », ou je ne sais quoi d’autre. Je crois qu’on sent, tout simplement, ce moment où on arrête de se donner un genre, de raconter des craques (y compris à soi-même) ou de répéter celles des autres, pour être enfin honnête. Si on se trompe, c’était de bonne foi.