Coffee Boy : comment la romance (re)définit la norme de ce qui est considéré « romantique »

À la base, je pensais écrire à ce sujet sans m’appuyer sur aucune lecture en particulier (d’où la très longue introduction sans rapport avec le Coffee Boy du titre), mais j’avoue que j’aime rattacher mes raisonnements aux livres qui les ont suscitées ou y ont contribué. C’est une façon pour moi de souligner la valeur intellectuelle et réflexive de presque tout ce qui se publie, surtout en romance, genre trop souvent réduit à son rôle « divertissant » ou d’évasion (escapist). En fait, je suis persuadée que l’apport critique d’une œuvre est d’abord dans la tête de cellui qui la lit; qu’on peut tout aussi bien se plonger dans le chef d’œuvre le plus profond et subtil et n’en rien retirer, que dévorer le premier roman venu, bourré de clichés et mal écrit, et y trouver le sens de la vie.

Et, en plus, ça me fait plaisir d’avoir une opportunité de plus de parler de Coffee Boy, que j’ai vraiment aimé.

Beaucoup de gens qui ne lisent pas de romance — ou peut-être des lectrices qui se sont jusqu’à présent cantonnées à un seul style bien particulier — croient à tort que la romance est l’incarnation littéraire de ce que la culture mainstream considère comme romantique, des petits cœurs aux roses rouges, en passant par les cadeaux coûteux et les dîners aux chandelles. Or, c’est (presque) le contraire. J’ajouterai que la romance n’est pas non plus l’équivalent narratif des films dits « romantiques » (que des lectrices de romance peuvent apprécier par ailleurs, comme elles apprécient du reste un tas d’autres choses n’ayant aucun rapport avec la romance, tels que ski, couture ou café).

La romance est sa propre sous-culture et, malgré le succès commercial qu’elle rencontre depuis ses débuts, elle s’est longtemps développée en relative autarcie, loin de la culture pop qui l’a toujours dénigrée. Hollywood, par exemple, n’aime pas la romance; c’est pourquoi les studios n’ont jamais cru bon d’adapter les pelletées de bestsellers produits par le genre depuis des décennies. En gros, s’il y a un film romantique qui sort, vous pouvez être à peu près sûr-e que ce n’est pas une romance selon les codes du genre. Et, même si ça y ressemble drôlement, disons que le marketing, avec l’aide complice de l’auteur-e, aura fait son boulot pour tracer une ligne claire, quoique arbitraire, entre son produit et « la romance » (oui, je pense à Outlander, à tous les films adaptés des romans de Nicholas Sparks, à Twilight, etc.).

Personnellement, je me considère comme quelqu’un de « pas du tout romantique », du moins selon l’acception moderne courante de ce qu’est le romantisme (par contre, si on parle du Romantisme comme mouvement artistique du XVIIIe et XIXe, c’est évidemment autre chose…). J’en ai sérieusement rien à f*utre de ce bazar; ça ne m’intéresse pas, et ça m’émeut encore moins. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’aime la romance : parce que j’y retrouve, la plupart du temps, ce côté anti-romantique. Le scénario typique de romance, ce n’est pas du tout cette histoire d’amour parfaite et idéalisée où tous les clichés sentimentaux sont respectés, du premier regard au mariage en blanc, avec premier rencard, premier baiser et rapport sexuel bien dans l’ordre. Au contraire! La romance, dans la majorité des cas, c’est : prends toutes ces normes et mets-les sur la tête, ou bien passe-les au blender jusqu’à ce qu’elles soient méconnaissables, emmêlées, entortillées, interchangées, toutes croches.

La romance, c’est le triomphe du chaos sur l’ordre. C’est quand tu tombes amoureux/-se de la mauvaise personne, au mauvais endroit, au mauvais moment. C’est : ce n’était pas censé arriver — ça ne peut pas arriver — ça ne doit pas arriver! (Spoiler : mais ça va arriver quand même…) Si je devais trouver une émotion pour représenter la romance — à part l’amour, bien sûr — ce serait : WTF?! C’est ce qui passe par l’esprit de tous les protagonistes de romance à un moment ou à un autre, je crois… Et il me semble qu’envisager les choses sous cet angle éclaire énormément certains éléments qui continuent de confondre celleux qui les observent depuis l’extérieur, comme le sexe plus ou moins forcé* ou bien la figure ambiguë du héros qui est aussi le méchant de l’histoire. Beaucoup de non-lecteurs de romance vont s’exclamer : « Hé! mais ce n’est pas très romantique! » ou « Ce n’est pas ainsi qu’une relation doit se passer ! » Ce faisant, ignorant que c’est précisément là le but et l’intention.**

Ces considérations nous amènent au sujet de l’article, qui est le pouvoir de la romance de (re)définir ce qui est romantique. Je pense que, dans une certaine mesure, et par le simple fait d’être née sous la plume de femmes (une communauté jouissant de sa propre culture, distincte de la culture dominante essentiellement masculine), la romance a toujours été en décalage plus ou moins net avec les normes dominantes. Cependant, la romance n’est pas pour autant féministe, au sens où elle n’est pas porteuse d’un projet politique spécifique et conscient. À cet égard, la romance n’est qu’un genre littéraire, et rien de plus. Par conséquent, il est évident que, parallèlement, la romance véhicule et renforce aussi un certain nombre de normes culturelles et sociales issues de la culture dominante (mais pas davantage non plus que n’importe quel autre genre littéraire pris dans sa globalité). Mais voilà : il ne tient qu’à nous, auteur-e-s (et lecteurs/-trices, car il s’agit ultimement d’un dialogue), de prendre conscience des normes que l’on valide et de celles qu’on conteste à travers nos écrits (et nos lectures), et d’adopter dès à présent une attitude intentionnelle (?) dans le but de mettre l’énorme pouvoir de la romance au service de nos idées, et non l’inverse.

Cela ne signifie pas que l’on va contraindre des œuvres de fiction à des visées didactiques, mais simplement que l’on reconnaît le processus construit de nos idées et même de nos ressentis, et qu’au lieu d’accepter telles quelles les normes dominantes quant à ce qui est « attirant », « désirable », « sexy », « glamour » (ce que, du reste, la romance n’a jamais totalement fait), nous allons avoir l’infini plaisir de jouer avec, de les retourner, de les déguiser, de les questionner — ce qui, pour l’esprit créatif, s’apparente au paradis, amirite? J’ai toujours considéré comme un code de la romance le fait que les protagonistes soient attachants et « au-dessus de la moyenne », le fait qu’on aime s’identifier à eux ou s’imaginer être avec eux. Or, en même temps, cela se heurtait dans ma tête au propos soi-disant universel de la romance, à savoir que personne n’est laissé sur le carreau. Aujourd’hui, je comprends que je prenais le problème à l’envers!

Et si, au lieu de penser : mon héros doit être séduisant et charmant, qu’est-ce que cela signifie?, on prenait les choses dans l’autre sens? Mon héros est tel qu’il est — maintenant, comment rendre cela séduisant et charmant? Sans y prêter attention, c’est déjà un exercice mental que je faisais parfois, parce que j’ai toujours aimé l’expérimentation et que j’adore prendre le contrepied des clichés. Mon héroïne couche avec tout ce qui bouge… comment en faire une héroïne de romance crédible et attachante? Mon héros est en surpoids… qu’est-ce qui va le rendre irrésistible aux yeux de l’héroïne? etc. Et j’en profite pour plugger l’initiative We Need More Safe Sex Books, lancée entre autres par des (ex-)auteures de ma maison d’édition, et que j’ai redécouverte récemment. Si j’ai bien compris, c’est également une partie de leur propos : au lieu de partir de ce qui est généralement considéré comme sensuel et glamour (l’absence de préservatif, apparemment — ma réaction : ??!?) et de le copier-coller dans nos livres, on va plutôt partir des règles du safe sex et faire un véritable travail créatif en trouvant des façons de rendre ça sexy, chaud, érotique et tout ce que vous voulez!

Et Coffee Boy, dans tout ça? Eh bien, c’est une romance écrite par un mec (Austin Chant) qui raconte l’histoire de deux mecs, Kieran et Seth. L’un est trans, frais sorti de l’université, et a du mal à « passer »; l’autre est bi, plus âgé et du genre très méticuleux, limite coincé. « Originale » n’est pas du tout le premier mot qui me viendrait à l’esprit pour qualifier cette novella — et d’abord, l’originalité est surfaite (était-ce un des gars de Kings of Leon qui disait : « mieux vaut être bon qu’original »?). Au contraire, l’histoire est on ne peut plus banale, ordinaire : les héros se rencontrent au bureau et apprennent peu à peu à se connaître à coup d’heures sup’, de commandes de café et de débats au sujet des qualités (ou de l’absence d’icelles) de leur manager. En revanche, on peut dire que ça fait bouger à peu près toutes les cases et les limites qu’on a l’habitude de retrouver dans la romance mainstream, en commençant par le genre de l’auteur et du public auquel ce texte (en partie, presumably) se destine.

Je mentionne ça, parce qu’encore récemment, le journalisme anglophone*** nous a gratifié d’une perle se proposant de résumer toutes les romances de la saison (pas moins!). En effet, à en croire son complaisant auteur, tout ça ne serait que déclinaisons de trois ou quatre concepts répétés à l’infini, seuls les accessoires changeant. Et l’article culmine dans cette phrase délicieuse :

Why shouldn’t women dream?

Je vous laisse savourer…

C’est toujours étonnant lorsque quelqu’un qui prétend critiquer (explicitement ou implicitement, comme ici) la romance pour son manque de diversité prend à ce point à cœur d’ignorer tout le pan de la production qui, typiquement, représente et/ou s’adresse à des minorités — le M/M, pour ne citer que lui, et qui n’est pourtant plus si confidentiel… À croire que leur but véritable n’est en rien de valoriser la variété et le réalisme en littérature (auquel cas, de telles romances existent, et leurs auteur-e-s et fans seraient plus que ravi-e-s de les voir citées dans le New York Times!), mais juste de s’assurer que la romance reste bien cloisonnée dans l’image simpliste qu’illes en ont. Seulement, oups! je crois qu’elle s’est déjà échappée…


* Oui, je tiens à mon « plus ou moins ». Le consentement est une vaste zone grise, mais ceci est le sujet d’un autre (futur) article.

** Je choisis délibérément de présenter ces exemples dans leur portée subversive, mais je suis consciente que la problématique est plus large et complexe. Ce n’est simplement pas ici le sujet.

*** Pas que le francophone ferait mieux, hein…


Écrire un protagoniste handicapé : 10 clichés à éviter

Confession : jusqu’à tout récemment, j’étais capacitiste — et je le suis sans doute toujours un peu, malgré moi. Bien sûr, j’ai toujours admis qu’il existait des discriminations envers les personnes handicapées, et que nos sociétés pouvaient faire beaucoup mieux pour les inclure et les valoriser (les personnes handicapées, pas les discriminations). Mais, au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de considérer le capacitisme comme une oppression « de seconde classe ». J’avais du mal à le mettre au même rang que le racisme et le sexisme, par exemple, parce que je restais bloquée sur l’idée qu’un handicap était quelque chose d’objectivement négatif, dont on ne saurait se féliciter. Il me semblait qu’accepter un handicap comme non-problématique, c’était rendre illégitime le désir ou l’espoir d’un traitement ou d’une guérison.

Finalement, sortir de cette pensée fut la chose la plus facile au monde : il m’a suffi de le vouloir, et d’aller chercher la perspective et la parole des premiers/-ères concerné-e-s. La révélation fut grande et, pendant plus d’une semaine, ce sujet m’a entièrement passionnée. J’ai dévoré à la suite blogues, articles et commentaires d’handicapé-e-s préoccupé-e-s de leurs droits, de leur représentation, de leur image et des comportements à leur égard. Et ce qui m’a le plus étonnée, ce n’est pas d’arriver à une meilleure compréhension de leur situation (cela était, après tout, le but visé et attendu), mais que cela m’apporte un nouvel éclairage sur ma propre expérience, et notamment sur mes huit ans de dépression chronique — expérience qui était à l’origine, justement, de ma perception biaisée des troubles psychiques en général.

Depuis que j’en suis sortie, j’ai tendance à envisager ces années comme une période difficile et sombre, à l’image d’un Moyen Âge relégué à l’obscurantisme par la Renaissance. Or, après nouvel examen, il apparaît qu’en fait, j’étais heureuse, entre deux tranches de dépression. Parfois même très heureuse. Et que je dois peut-être assumer mes erreurs, mon immaturité, mon inexpérience et ma paresse, au lieu d’essayer de les mettre sur le dos de la dépression. J’aurais sans doute fait toutes ces c*nneries même si je n’avais pas été dépressive. Et peut-être que si je n’avais pas su être heureuse malgré la dépression, je ne saurais pas l’être aujourd’hui non plus.

En effet, je tire de mes lectures deux leçons principales : 1) le « handicap » n’est qu’un terme parapluie qui englobe des situations radicalement différentes (handicaps physiques, handicaps mentaux, handicaps avec lesquels on est né, handicaps à la suite d’un accident, maladies dégénératives, etc.), aussi est-il en réalité presque impossible de généraliser quoi que ce soit; et 2) un handicap n’a pas de « nature » à priori négative ou positive, et on n’a pas besoin de déterminer s’il est « bon » ou « mauvais », pas plus en somme que tout le reste de ce qui nous arrive dans l’existence, et avec quoi il nous faut vivre, bon gré, mal gré, ça dépend des jours et ça dépend des personnes. Est-ce qu’il est bon ou mauvais d’avoir cinq doigts dans une main? On ne sait pas; on sait juste qu’on est fait-e comme ça — et certaines personnes sont faites différemment. Parfois, ça paraît cool ou chanceux d’avoir cinq doigts, parfois non — quand on se les coince dans une porte, par exemple. La vie est pleine d’épreuves, pour chacun-e d’entre nous.

Vous me pardonnerez cette longue introduction (j’ai songé à en faire une article séparé, mais je craignais que ce ne soit pas assez pertinent*), j’arrive dans le vif du sujet. J’ai aussi lu des articles sur le handicap en fiction, et particulièrement en romance. Comme partout, le handicap a tendance à être sous-représenté; cependant, il semblerait qu’il existe un archétype du « héros handicapé » (cela inclut le héros neuro-atypique), qui s’est constitué en cliché sous la plume d’écrivain-e-s valides (et neurotypiques). Et je suis bien placée pour le confirmer, puisque… je me suis soudain rappelé avoir moi-même commis un tel héros dans une nouvelle écrite en 2010. Argh.

En puisant dans les chroniques et commentaires écrits par des personnes se définissant comme handicapées, je me suis compilé une petite liste de stéréotypes et mythes à éviter si jamais je décidais de réécrire la fameuse nouvelle — ou d’écrire à l’avenir tout autre protagoniste handicapé. Ces stéréotypes sont spécialement insidieux parce qu’ils ne sont en surface ni farfelus ni malveillants — ils sont associés à un héros romantique, après tout, à la différence par exemple du cliché du méchant handicapé. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas particulièrement réalistes ni représentatifs non plus, et qu’ils participent à la constructions d’idées reçues qui font du tort aux personnes handicapées réelles.

Si vous voulez corriger, compléter ou questionner mon propos, je serai plus que ravie de lire vos commentaires. Je tiens à souligner que je ne suis ni experte ni directement concernée par cette problématique, juste intéressée.** Je précise également que, si ces éléments semblent typiquement se retrouver chez le héros de romance M/F, ils ne sont pas forcément plus acceptables chez une héroïne, ou chez le protagoniste d’un autre genre de fiction.

1) Le handicap du héros a pour rôle de faire verser des larmes aux lectrices — s’il n’était pas handicapé, il n’y aurait plus de raison de s’émouvoir autant.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela dépeint le handicap comme quelque chose de triste et de pathétique.

2) Le héros est un reclus, un misanthrope qui se complait dans son malheur — en gros, il n’a pas une vie sociale normale.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela sous-entend que le handicap n’est pas compatible avec une vie « normale », et que les handicapé-e-s sont naturellement exclus de la société.

3) Le héros handicapé agit comme un baromètre pour déterminer la vertu ou le vice des autres personnages : ceux qui le traitent « bien » sont les gentils, ceux qui le traitent mal sont les méchants.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que réduire le comportement des autres à leur relation au handicap réduit du même coup la personne à son handicap.

4) Le fait que l’héroïne surmonte et accepte le handicap du héros illustre la noblesse d’âme et l’abnégation de l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela présente le handicap comme un problème, un défaut objectif qui devrait faire fuir toute personne normale.

5) Le héros handicapé est victime de son propre capacitisme internalisé : il s’autodénigre en raison de son handicap et estime que l’héroïne mérite « mieux », sous-entendu un partenaire valide.
Pourquoi est-ce problématique? Idem que le précédent, mais pire, parce qu’ici, c’est la haine de soi (et non l’acceptation) qui est mise en avant comme étant l’attitude « altruiste » logique.

6) Presque toutes les personnes que le héros rencontre, à quelques rares et notables exceptions près, éprouvent un sentiment négatif vis-à-vis de son handicap : pitié, gêne, peur, dégoût…
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, même si ces comportements peuvent être montrés sous prétexte d’être dénoncés, il n’en reste pas moins que l’auteur-e leur accorde de l’attention et du « temps d’antenne », ce qui a l’effet pervers de les banaliser, de les normaliser. Le message devient : ce n’est pas cool, mais c’est ce à quoi on doit s’attendre.

7) Dans le cas d’un handicap acquis à l’âge adulte, il y a un grand contraste entre ce dont le héros était capable avant, et ce dont il est capable désormais.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela met l’accent sur le handicap comme diminution et limitation — forcément tragique, émasculante —, alors que des tas de personnes valides n’ont jamais été et ne seront jamais capables de certains exploits (être un-e athlète professionnel-le, faire l’amour dix heures d’affilée, danser, etc.) et ne s’en portent pas plus mal (ni ne remettent en question leur virilité) pour autant.

8) À la fin de l’histoire, le héros est guéri de son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, outre le risque d’improbabilité scénaristique, ça alimente l’idée qu’on ne peut croire au dénouement heureux d’une histoire d’amour qu’entre des partenaires valides.

9) Le héros ne peut pas/plus avoir de relations sexuelles en raison de son handicap — ou n’en a pas eu avant l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela renforce l’idée reçue — et fausse — que les personnes handicapé-e-s ne sont pas sexuelles, sexuellement actives, n’ont pas de sexualité.

10) Le héros est censé être « inspirant » tandis qu’il surmonte avec grâce et optimisme l’adversité soi-disant causée par son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela définit une vision de ce qu’est un-e « bon-ne handicapé-e », une personne handicapée au sujet de laquelle il vaut la peine d’écrire. Voir aussi les concepts d’inspiration porn et de supercrip.

Je termine cet article en vous laissant deux liens vers des articles qui parlent de handicap en romance : Disability-Themed Romance Novels et Critiquing the portrayal of disability in romance.


* J’ai même failli supprimer cette partie avant de publier l’article… D’habitude, je ne parle jamais de ma dépression, et je suis intimement persuadée que vous vous moquez de ma vie comme d’une guigne… Mais je me suis fait la réflexion dernièrement que j’avais perdu mon goût du risque et du changement, alors je me jette à l’eau.

* D’ailleurs, si vous avez des blogues ou articles en français à recommander à ce sujet, j’en suis également avide! Toutes mes sources sont en anglais.


Finding Your Feet : asexualité en romance et « prude-shaming »

Quand j’ai lu que la romance Finding Your Feet, de Cass Lennox, avait pour protagonistes une héroïne asexuelle et un héros trans, je n’ai pas pu m’empêcher de l’acheter et de la dévorer sur-le-champ. Et, petit plus, ça se passe au Canada!

À priori, pour celleux qui ne connaîtraient pas bien l’asexualité et/ou la romance, l’idée d’une romance asexuelle peut étonner. On est malheureusement trop habitué-e-s au raccourci romance = sexe, et la romance a tendance à s’être fait un nom auprès du grand public comme étant une sorte de porno soft, ou de littérature érotique avec les sentiments en sus (la dernière fois que j’ai regardé chez Renaud-Bray, une grosse chaîne de librairies québécoise, la romance était se trouvait dans les quelques rayons tout au fond, sous l’étiquette « Érotique »). Or, aucun de ces deux préjugés n’est vrai.

L’asexualité, tout d’abord, est un spectre, et aussi une orientation qui se conjugue avec des tas d’autres. Je ne vais pas vous faire de cours théorique sur le sujet, déjà parce qu’il y a le reste du Web pour cela, et puis parce que l’univers de l’asexualité est incroyablement varié et complexe et qu’à chaque fois que je m’y intéresse, j’en ressors aussi fascinée que confuse. On pourrait penser, à tort, que l’asexualité se résume à l’absence de sexualité, et qu’il n’y a donc rien à en dire. En réalité, c’est tout le contraire. Aussi paradoxal que cela paraisse, je crois ne m’être jamais rendu compte de l’infinie variété de la sexualité aussi bien qu’en m’informant sur l’asexualité. Il y a tellement de façons et de degrés d’être asexuel-le que passer à travers une liste, même non exhaustive, vous donnera le tournis.

Une des choses les plus importantes que l’asexualité peut vous apprendre, c’est justement que « romance » et « sexe » ne sont ni équivalents, ni forcément corrélés. On peut avoir une relation romantique sans sexe, et vice versa. De la même façon, on peut être asexuel-le aromantique, ou bien asexuel-le hétéro-, homo-, bi- ou panromantique. Il va de soi que, dans une romance, les héros relèveront nécessairement de ces dernières catégories. Ainsi, l’héroïne de Finding Your Feet, Evie, s’identifie comme asexuelle biromantique. Mais, sans doute par souci de représentation et de visibilité, l’auteure a choisi de faire d’un personnage secondaire une asexuelle aromantique; comme quoi, malgré les codes soi-disant rigides de la romance, il est possible d’être inclusive…

Ce qui est intéressant, c’est que plusieurs de ces nuances sont en fait depuis longtemps présentes en romance. Sauf que, par ignorance ou pour des raisons marketing, les différents termes entourant l’asexualité n’étaient pas employés. C’est du moins la thèse de l’article Why We Need Asexual Romances, dont l’auteure affirme notamment que la demisexualité serait déjà très prévalente en romance. La demisexualité, c’est une catégorie qui se situe entre les pôles « sexuel » et « asexuel », et qui signifie qu’on ne ressent de l’attirance sexuelle qu’après avoir développé un lien romantique préalable. Et c’est ironique, parce que la romance que je lis actuellement, Rule, de Jay Crownover, a une héroïne qui correspond très exactement à cette définition…

Cela dit, pour autant, la demisexualité est-elle à ce point omniprésente? J’avoue que ce n’est pas ma propre impression. Je dirais même plutôt que, si on se réfère à toutes ces héroïnes qui attendent le héros pour perdre leur virginité, on touche à une de mes bêtes noires : au moins aussi souvent qu’une héroïne se « préserve » par amour exclusif du héros (scénario de demisexualité), on croise des vierges qui tombent dans le lit de leur héros avant d’en tomber amoureuses (souvent, c’est même le sexe qui semble déclencher leurs sentiments; scénario inverse de la demisexualité, donc). Et là… je n’ai toujours pas trouvé d’explication logique à ce que je suis forcée d’appeler un fantasme féminin : que le premier soit le bon, j’imagine. Mais, dans la vraie vie, une relation sexuelle avec quelqu’un qu’on connaît mal, voire pas du tout, n’a aucune raison de se muer en amour heureux.

Cependant, soit, il y a des héroïnes demisexuelles qui ne disent simplement par leur nom. Mais pourquoi, semble-t-il, toujours des héroïnes, et pourquoi toujours demisexuelles? Je pense que l’asexualité féminine n’apparaît pas aussi taboue, parce qu’elle est associée, inconsciemment ou pas, à la pureté et à l’innocence qui incombent traditionnellement aux femmes. De là, la demisexualité est une sorte d’évidence, puisqu’elle permet, au contraire de l’asexualité, de composer avec un partenaire qui, lui, est complètement sexuel, voire hypersexuel. En plus de cela, il y a bien sûr l’idée reçue selon laquelle romance = attirance sexuelle, cette dernière prouvant le pouvoir de séduction de chaque protagoniste sur l’autre.

À ce propos, et malgré tout le plaisir que j’ai eu à lire Finding Your Feet, je ne suis apparemment pas la seule lectrice à avoir trouvé qu’Evie semblait plus demisexuelle qu’asexuelle…* De fait, moi qui m’attendais à quelque chose de radicalement différent, j’ai été un peu déçue. Finalement, la romance est assez conventionnelle, à cela près que, pour une fois, les ressentis, comportements et gestes sont décrits et expliqués à travers le prisme de l’asexualité.

Cela dit, rien que cela, c’est déjà un pas immense et important à mon sens. Parce que ce nouveau paradigme nous délivre de l’ancien, celui où Shaw, l’héroïne de Rule, refuse toute relation sexuelle parce qu’elle est « a good girl », une bonne fille, une fille sérieuse, une femme amoureuse. Le problème de cette explication, c’est par exemple qu’elle ne s’étend pas aux hommes, invisibilisant par là l’asexualité (ou demisexualité) masculine. C’est aussi qu’elle sous-entend un jugement à l’encontre des femmes qui, elles, ne respecteraient pas ce schéma : qu’une femme qui peut coucher avec d’autres hommes n’est probablement pas amoureuse, ou pas sérieuse, ou pas « bonne ».** Alors que, si on parle de demisexualité, ça devient tout à coup inclusif; ça reconnaît l’existence parallèle et la validité d’autres types de sexualité, que ce soit l’asexualité chez certains hommes ou l’hypersexualité chez certaines femmes.

Enfin, cerise sur le gâteau, ça constitue une réplique au « prude-shaming » dont sont parfois victimes les héroïnes de romance moins aventureuses — et, par extension, le genre en lui-même et ses lectrices —, qui n’a pas à s’appuyer sur des valeurs traditionnelles ou religieuses. En effet, s’il est vrai que la romance est marquée par ces valeurs, au même titre du reste que tous les autres genres littéraires, on dirait parfois que la seule voie moderne et féministe possible pour la romance, c’est d’assumer entièrement son côté érotique. Que la subversion des normes, ou l’expression de la liberté féminine, ne peut être l’affaire que de l’hypersexualité. De plus en plus souvent, on légitime et promeut la romance avec un discours très pro-sexe : la romance célèbre la sexualité des femmes, le désir féminin, la libération sexuelle, etc. Mais quid des femmes qui n’ont pas ou peu de désir sexuel, peu ou pas de sexualité?

Techniquement, l’asexualité tombe sous l’égide de la philosophie « sex-positive »; mais, dans les faits, on est vite soupçonné-e d’être une prude rétrograde si on ne démontre pas son ouverture à une sexualité suffisamment diversifiée, surtout en tant que lectrice ou auteure de romance — parce qu’après tout, c’est bien connu, les femmes qui aiment la romance ne sont pas très fute-fute et ont l’horizon tristement étroit… Moi-même, j’en profite pour faire mon mea culpa. Même si j’ai expliqué en partie pourquoi, j’ai conscience aujourd’hui d’avoir longtemps eu un préjugé contre les héroïnes vierges en romance contemporaine, les jugeant irréalistes ou coincées, alors qu’elles étaient peut-être en réalité juste « ace », « demi » ou « grace »…***


* À un moment, Evie précise « ace spectrum », mais c’est la seule fois et on n’en saura pas plus. Est-ce que l’auteure a estimé que le terme « demisexuelle » paraîtrait trop barbare, trop compliqué aux lecteurs/-trices?

** Il y a d’ailleurs des relents assez clairs de slut-shaming dans Rule qui me débectent un peu.

*** Je précise au cas où que la virginité n’a rien à voir avec l’asexualité. Evie, l’héroïne de Finding Your Feet, n’est d’ailleurs pas vierge. C’est juste que, parfois, la virginité « tardive » peut s’expliquer par l’asexualité.


Untamed : masculinité et féminité en romance M/F

Comme je l’avais annoncé il y a quelques dimanches, je me suis mise à la recherche de romances hétérosexuelles où, pour changer, c’est le héros qui se travestit. Je suis immédiatement tombée sur cet article d’un blogue que je lis régulièrement, Romance Novels for Feminists : The Gender-Bending Appeal of the Cross-dressing Hero, part 1: Anna Cowan’s UNTAMED. Alléchée par une telle présentation, j’ai acquis et dévoré le livre dans la foulée.

C’est un roman un peu étrange, mais pas en raison du héros travesti en tant que tel — plutôt parce qu’il mêle, à mon sens, originalité radicale et clichés (oui, oui, c’est complètement de la romance historique Régence, pas de doute là-dessus). Personnellement, j’ai été plus sensible à l’originalité; tout ce qui m’a rappelé des dizaines d’autres romans lus m’a moins plu. Mais d’autres lectrices semblent avoir éprouvé l’inverse, alors je ne peux que vous inviter à vous faire votre propre idée…

Même s’il y aurait de quoi dire sur la question du travestissement en soi, ce n’est pas le sujet qui m’a donné le plus à penser. Il faut dire que, contrairement à la plupart des histoires de travestissement, l’autre protagoniste — ici, l’héroïne — est au courant de la mascarade depuis le début. Même lorsque le héros joue son personnage de Lady Rose, l’héroïne continue à se référer à lui comme à un homme, « the Duke » (cliché, vous vous rappelez?) et, plus tard, par son vrai prénom. Bien sûr que ça lui embrouille la tête, mais, d’un autre côté, ça ne change rien non plus; ce n’est qu’un costume et, en homme ou en femme, il reste au fond la même personne, égal à lui-même.

Non, ce que j’ai trouvé encore plus original, c’est le fait que l’auteure souligne à de nombreuses reprises le manque de virilité de son héros (« not the manly variety of man ») et, non seulement cela, mais qu’un tel héros ait en face de lui une héroïne plutôt masculine.

‘I think you might be more manly than I am.’
‘Jude,’ she said, ‘Porkie is more manly than you are.’

(Porkie est un porcelet.)

Je n’avais jamais jusqu’ici vu cette combinaison dans une romance… D’ailleurs, l’année dernière, lorsque Olivier Saraja m’a demandé de l’éclairer sur les codes de la romance (pour qu’il puisse en écrire une), je n’ai pas hésité à lui dire, même si ce n’était pas une règle officielle gravée dans le marbre : en romance hétéro, le héros se doit d’être viril. Pas forcément à 100 %, tout le temps, mais certainement au total, une fois qu’on a fait la somme. Autant il y a pas mal de place en romance pour des héroïnes inhabituelles, qui tordent le cou aux stéréotypes et repoussent les limites… autant les héros n’ont généralement pas la même latitude.

Pourquoi cela? Les mauvaises langues pourraient se contenter de l’explication selon laquelle la romance est un genre qui s’appuie sur des clichés et qui a tendance à renforcer la norme. Mais ce serait mal le connaître. Car, si c’était le cas, au héros stéréotypiquement masculin devrait correspondre une héroïne stéréotypiquement féminine : douce, aimante, sensible, préoccupée par son apparence, peu expérimentée, dépendante, passive… Or, si l’on trouve effectivement des héroïnes qui correspondent à cette image (il en faut pour tous les goûts!), c’est loin d’être la majorité. En fait, l’archétype de l’héroïne de romance a même pas mal de qualités « viriles », peut-être parce que le genre en lui-même valorise ces traits et pulsions qu’on associe traditionnellement aux hommes, mais qui n’ont en réalité pas de sexe : courage, énergie, indépendance, insoumission, éloquence, sexualité (très) active, talent et/ou intelligence dans des domaines « masculins »…

Selon ma théorie, donc, si le héros voit sa virilité amplifiée, soulignée, c’est pour ne pas être en reste face à une héroïne typiquement forte, qui n’a pas froid aux yeux. En effet, plus l’héroïne s’écarte de la norme féminine, plus cela semble devoir être « compensé » par un surplus de virilité chez le héros — et vice versa. Comme s’il fallait, en tout cas, préserver la distance, le contraste masculin-féminin. Pas besoin d’aller chercher très loin pour illustrer cela; mes récentes lectures feront parfaitement l’affaire (et ça n’empêche pas que je les aie aimées) : dans la novella d’Eloisa James, Winning the Wallflower (une romance historique), l’héroïne est exceptionnellement grande. Non seulement elle se sent gauche, mais cela fait fuir ses éventuels prétendants, qui se sentent ridicules à côté d’elle. Sauf le héros, qui, lui, est encore plus grand; ainsi, la taille inhabituelle de l’héroïne n’entame pas sa virilité à lui, et il reste en retour capable de la faire se sentir féminine.

Dans Hot Pursuit, une romance contemporaine de Suzanne Brockmann, l’héroïne est elle aussi grande, et même « big-boned ». Pas exactement grosse, mais… costaude. L’inverse de mince et fragile, si vous voulez. Heureusement pour elle, elle va finir avec un Navy SEAL qui, même s’il n’est pas le plus grand ou le plus baraqué de la bande, n’a par exemple aucun problème pour la porter. Ouf! L’honneur est sauf. Enfin, dans Angel’s Blood, une romance paranormale de Nalini Singh, l’héroïne est du genre bad-ass, très forte, intense, pas très féminine de prime abord. Et justement, elle croise la route de nul autre qu’un archange, la créature la plus puissante connue sur Terre.

Là aussi, explicitement, l’auteure mentionne le désir de l’héroïne d’éprouver sa propre féminité, ce qui ne semble possible qu’à travers sa confrontation avec une sorte de parangon de la masculinité. Inversement, même si c’est à prendre avec un grain de sel parce que je n’ai pas lu le livre en question (Into the Storm), lorsque Suzanne Brockmann met en scène un héros « petit », elle le met en couple avec une héroïne à sa mesure : une Asiatique menue, de petite taille — par ailleurs tout à fait capable, intellectuellement et physiquement, mais il n’empêche. Une altérophile, ça n’aurait pas eu le même effet.

Et donc, je reviens à Untamed, qui me donne tort, qui renverse tout ce que je prenais pour acquis en romance M/F, en assortissant un héros qui peut se faire passer pour une femme sans problème, et une héroïne à la force physique colossale, au nez cassé comme un boxeur, habituée au travail manuel et complètement ridicule dans une robe à la mode de Londres (le héros la porterait mieux, à priori, même si lui non plus n’est pas fan du goût du jour en matière de mode féminine). Ça, ça brise les codes… Et je me demande si ça peut se propager. Et si on osait écrire (et lire!) des romances M/F où les protagonistes se foutent de la masculinité et de la féminité de soi-même et de l’autre, parce que ce qu’ils aiment, c’est la personne, au-delà des genres?


The Jade Temptress : la romance pragmatique vs le sentimentalisme masculin

The Jade Temptress est le deuxième opus dans la série des Pingkang Li Mysteries de Jeannie Lin. Je n’ai pas lu le premier, The Lotus Palace (même si, maintenant, j’ai assez envie de me rattraper!); à vrai dire, j’avais acquis ce livre en réaction à l’annonce que l’éditeur, Harlequin, annulait sa sortie papier en raison des ventes insuffisantes de son prédécesseur. C’est d’autant plus dommage que je l’ai trouvé formidable; on ne peut s’empêcher de songer que le contexte inhabituel, la Chine du VIIIe siècle, reste un obstacle plus qu’un atout si l’on veut s’imposer dans le paysage relativement homogène de la romance historique.

Cet article va contenir pas mal de révélations sur l’intrigue, alors si vous êtes sensibles à ce genre de chose et que vous avez l’intention de lire The Jade Temptress, je vous conseille de vous arrêter ici et de revenir lorsque vous l’aurez lu… En plus, comme ça, vous pourrez me confronter à votre opinion! J’en serais ravie.

Une chose qui m’a frappée assez vite dans ce roman, c’est à quel point les femmes ont peu de marge de manœuvre dans cette société. L’héroïne, Mingyu, a beau être une courtisane célébrée et admirée, qui a les hommes à ses pieds, tout cela n’est qu’une sorte de façade qui masque le fait qu’elle est indentured* et qu’elle n’a, au fond, jamais choisi sa vocation : elle y a été formée dès son jeune âge et ne sait rien faire d’autre. Sa sœur, Yue-Ying, l’héroïne de The Lotus Palace, en dépit d’avoir atteint son happy ever after, est en pratique confinée dans sa maison, comme toute épouse de dignitaire, et doit encore stabiliser sa position en portant l’héritier — donc forcément mâle — de son mari. Quant à la femme du général Deng, un des amants de Mingyu, elle doit accepter les infidélités publiques de son mari la tête haute.

Mon instinct initial a été d’associer cela au contexte choisi par l’auteure, puisque je le découvrais avec ce livre… Mais n’est-ce pas trop facile? N’est-ce pas donner dans le stéréotype selon lequel une société non-occidentale est forcément plus conservatrice, moins égalitaire, plus dure ou du moins plus injuste qu’une société occidentale? J’ai réanalysé les faits, les faits fournis par l’auteure, et il m’a semblé que c’était un biais de ma part qui m’avait causé cette première impression.

Il y a deux facteurs en jeu ici. Tout d’abord, oui, il est probable que si je l’ai sentie, c’est que cette insistance sur la place des femmes est plus présente dans ce roman que dans la plupart des autres romances historiques. Mais cela n’est pas tant dû au contexte qu’à un choix personnel de l’auteure. Le contexte dans The Jade Temptress est rendu avec précision et réalisme; Jeannie Lin a voulu nous plonger au maximum dans l’ambiance du lieu et de l’époque. Et son récit de ce que devait y être la vie d’une femme est convaincant, tout simplement… Il nous parle et nous touche. Au contraire, on pourrait soutenir que la production en romance « Régence » (pour ne citer que le contexte le plus commun) a globalement moins à cœur d’être réaliste, et même qu’elle a fait naître une certaine idée de la Régence anglaise qui tient sans doute plus de l’uchronie ou de l’univers alternatif que de l’histoire.

Par ailleurs, on est forcément plus interpellé par ce qui nous est moins familier; cependant, si l’on compare objectivement, il y a aussi des aspects par lesquels la culture chinoise ancienne nous apparaît plus tolérante que l’Angleterre du XIXe siècle… Par exemple, le fait qu’il y ait beaucoup moins de tabous autour du sexe, et qu’une courtisane de profession comme Mingyu, loin d’être une femme « de mauvaise vie », puisse avoir un rang social élevé. Tellement qu’elle ne peut être vue en compagnie du héros, qui lui est trop inférieur, puisqu’il n’est qu’un agent de police, un serviteur (prononcé avec toute la condescendance qu’on peut s’imaginer). Pas que cela soit tout bénef’ pour les femmes, étant donné la nature oppressive du système de prostitution légale qui en découle, mais, à tout le moins, ce n’est pas pire que la dichotomie de type « vierge/putain » qui caractérise la pensée occidentale.

Ces remarques sur la situation des femmes m’amènent à ma seconde hypothèse, qui poursuit en quelque sorte celle de mon article de la semaine dernière. À savoir que l’amour, en romance, n’est pas un amour séparé du monde (et ce malgré les métaphores qui peuvent surgir au cœur de la passion), et qu’il ne suffit pas au bonheur (bien qu’il puisse être le point de départ ou d’arrivée du reste, pour des raisons autant narratives que psychologiques). La lecture de The Jade Temptress n’a fait que me conforter dans cette analyse, me suggérant même qu’il s’agirait d’une perspective pragmatique typiquement féminine, qui s’oppose à la variante « idéale » qu’on rencontre plus souvent sous les plumes masculines.

À un moment donné, Mingyu fugue et retrouve son amant, Kaifeng. Elle sait que la police sera vite à ses trousses et que sa seule chance de liberté, c’est de quitter la ville de Changan, de laisser ses proches et son identité derrière elle. Elle demande à Kaifeng de l’accompagner dans son exil. Il refuse… pas parce que lui-même ne l’aime pas assez ou qu’il tient à sa vie à Changan — mais, plutôt, parce qu’il l’accuse, elle, de se servir de lui, de vouloir lui faire porter la responsabilité de cette fuite, qu’elle n’a pas le courage d’assumer. En même temps, il contre par une sorte d’ultimatum : si elle retourne au Lotus Palace, ils ne peuvent plus se voir. En réalité, il veut être avec elle; mais il comprend qu’il ne peut pas lui ôter ce choix des mains, même alors qu’elle le supplie de le faire.

Seulement, voilà, ce qu’il ne comprend pas, c’est l’impossibilité pour Mingyu de s’accommoder de cette logique du tout ou rien, où il faut choisir de sacrifier soit sa vie (au sens des habitudes, des amitiés et des plaisirs qu’on a développés en lieu donné), soit son amour. Mon intention n’est pas de verser dans l’essentialisme; cependant, en vertu de la division autour de laquelle nos sociétés s’articulent, j’observe que c’est un trait davantage masculin que d’agir selon la logique, la théorie et sans trop se préoccuper d’autre chose, alors qu’il est plus féminin d’avoir en tout temps conscience des éléments plus mesquins de l’existence, ainsi que des conséquences que nos actions auront sur les autres. En d’autres termes, l’illusion d’indépendance est moins forte chez les femmes, et d’autant moins dans des contextes tels que celui-ci, où leur dépendance était en partie imposée et se faisait sentir à chaque instant.


* Apparemment, ce concept n’existe pas en français. Il s’agit d’un état proche de l’esclavage, où le ou la travailleur/-se paie une dette par son travail et peut espérer être libre une fois la dette recouverte. L’arnaque, c’est que la « dette » est souvent constituée du prix à payer pour pouvoir travailler en premier lieu : par exemple, le coût du voyage jusqu’au lieu du travail, ou encore le gîte, le couvert et toutes les dépenses encourues pour la vie quotidienne du ou de la travailleur/-se.


Grand Passion : la romance ou la quête d’une famille de cœur

Je pense que beaucoup de gens qui sont à priori rebutés par la littérature sentimentale le sont à cause de la façon dont ils s’imaginent que l’amour romantique y est représenté. C’est-à-dire d’une manière fausse et stéréotypée, qui soutiendrait et propagerait le récit dominant. Ce en quoi ils ont un peu raison, mais aussi un peu tort.

Ils ont raison dans la mesure où la romance a tendance à refléter la culture dominante (mais pas plus ni moins que tous les produits de la culture populaire). L’amour y est donc majoritairement blanc, hétérosexuel, cisgenré, occidental, valide, neurotypique, etc. Mais les choses évoluent et, comme dans d’autres domaines, les questions de diversité sont de plus en plus présentes. La définition officielle de la romance tend aussi à s’élargir : ainsi est apparu le concept du HFN, happy for now, pour compléter le critère traditionnel du HEA, happy ever after. À un autre niveau, avec la mode de la romance érotique, on a vu se multiplier les situations de ménage à trois, ce qui ouvre la porte à des histoires polyamoureuses.

En outre, force est d’admettre que la romance, de par son principe, exclut d’office les personnes et les destins aromantiques. Cela dit, il ne s’agit pas, comme on pourrait le croire, de faire porter à l’amour romantique toute la responsabilité du bonheur, et encore moins d’y sacrifier les autres facteurs qui y contribuent : amitié, famille, épanouissement professionnel, liberté, etc. Au contraire. Quoique cela soit rarement souligné de façon explicite, j’en ai depuis longtemps l’intuition : l’histoire d’amour, en romance, n’existe jamais dans une bulle hors du monde, où les amoureux se satisferaient entièrement l’un de l’autre. À l’opposé, c’est sa compatibilité avec les autres aspirations des héros, avec les autres aspects de leur vie qui revêtent de l’importance pour eux, qui la valident.

Cela m’a frappée à la lecture de Grand Passion, une romance contemporaine de Jayne Ann Krentz, et, depuis que j’y songe, aucun contre-exemple ne m’est venu en tête. En romance, l’histoire d’amour s’inscrit toujours dans un plus grand mouvement, par lequel les héros accèdent à l’intimité émotionnelle, s’entourent d’une communauté ou « famille de cœur » et, en somme, trouvent leur place dans le monde.

C’est la raison pour laquelle on voit si souvent des héros et héroïnes orphelin-e-s, ou qui sont d’une manière ou d’une autre séparés de leur famille de sang. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas limité à la romance : un protagoniste sans attaches est non seulement libre de créer de nouvelles relations, lesquelles feront l’objet du récit, mais il est, consciemment ou pas, avide de ces relations. Le manque émotionnel — besoin de se sentir approuvé-e, reconnu-e, aimé-e, compris-e — est un puissant moteur qui pousse le personnage à l’action, en même temps qu’il le laisse vulnérable. Or, cela n’est autre que l’essence d’une histoire : une action doublée d’un enjeu. (Une action sans véritable enjeu n’intéresse pas, pas plus qu’un enjeu vis-à-vis duquel personne ne dispose d’aucune marge d’action.)

Dans Grand Passion, le héros comme l’héroïne sont orphelins. Au début du livre, le héros est pour ainsi dire « seul au monde », après que son espoir de s’intégrer à la famille de son défunt mentor a été réduit à néant. Et il est clair dans son cas que l’amour romantique n’a que peu d’importance en regard de celui qu’il convoite — l’amour familial, mais au sens le plus large du terme, puisqu’il n’a aucun lien légal ni de sang avec les personnes concernées —, puisque on apprend qu’il était prêt à renoncer à toute possibilité de tomber amoureux afin de combler son désir d’appartenance, son besoin d’être accepté comme « l’un d’entre eux » et de quitter sa perpétuelle position d’outsider.

Par le rejet auquel elle le confronte, l’auteure insinue que cela n’était pas une bonne idée (sacrifier l’amour romantique à l’autel de la famille). Je suppose que cela est nécessaire afin de nous convaincre que son amour pour l’héroïne est vrai, qu’il l’aime bien pour elle-même et non pour la famille qu’elle peut lui apporter. Néanmoins, je crois qu’on ne peut pas non plus réellement dissocier l’héroïne de la « famille » qu’elle s’est constituée, et que le héros ne peut envisager un avenir heureux avec elle que parce qu’il la voit ainsi entourée. Cela lui indique que ses valeurs rejoignent les siennes — qu’elle accorde autant d’importance que lui à l’idée d’une famille, non pas donnée, mais acquise, choisie; et, dans l’amour et la loyauté qu’elle porte à ses proches, il peut imaginer l’amour et la loyauté qu’elle est capable de lui porter.

En effet, quoique comme lui sans parents, l’héroïne a su se reconstruire une vie émotionnelle satisfaisante, à travers le groupe hétéroclite de personnages qui gravitent autour du bed and breakfast qui lui fait office à la fois de foyer et de business. Au début de l’histoire, l’héroïne est donc déjà heureuse, et elle n’est pas engagée dans un mouvement déterminé pour changer le statu quo. (Ce n’est donc pas un hasard si, dans cette romance, c’est le héros qui, à la fin, quitte sa vie d’avant pour embrasser le quotidien de l’héroïne, alors que celle-ci ne fait que lui aménager une place à ses côtés.) On sait cependant, de par le livre érotique qu’elle a publié sous pseudonyme, qu’il reste dans son cœur de la place pour une personne de plus : celle qui fera passer l’intimité à un autre niveau — et notamment à un niveau physique.

À première vue, on pourrait minimiser le sens de ces coïncidences (ici, pour le héros, l’amour romantique qui tombe à point nommé avec une famille toute faite), ne l’attribuer qu’à l’obligation artificielle en romance de tout conclure pour le mieux. Mais, pour moi, le message est plus profond. Il dit : l’amour romantique ne se réalise jamais au détriment de vos propres intérêts, de vos ami-e-s, de vos ambitions, de vos rêves. Si cette personne vous aime, non seulement elle acceptera, mais elle soutiendra et encouragera ce que vous aimez et ce que vous faites.

Plus récemment, j’ai lu The Jade Temptress, de Jeannie Lin (que j’ai trouvé excellent, au passage, et que je recommande chaudement), qui illustre aussi merveilleusement ma thèse, quoique d’une façon très différente… L’amour romantique (ni votre amoureux/-se) ne vous sauvera pas; vous seul-e pouvez vous sauver. Mais la bonne personne acceptera cela et, qui plus est, restera à vos côtés et vous soutiendra tout du long.