Histoires d’amour : 10 trucs qui m’énervent

Pourquoi tant de personnes disent ne pas aimer la romance, alors qu’elles n’en ont jamais lu (ou beaucoup trop peu pour s’en faire une idée d’ensemble)? Eurêka! C’est la faute à tous les autres genres. En effet, des histoires d’amour, il y en a partout, dans tous les genres… et il faut malheureusement reconnaître que, trop souvent, elles ne volent pas haut. Si vous déduisez ce que doit être la romance à partir des histoires d’amour que vous lisez dans les autres genres, non seulement vous faites fausse route, mais il y a effectivement de quoi craindre le pire… Petit florilège des péchés les plus communs (notamment en SFFF et en YA, qui sont les deux genres que je lis le plus en dehors de la romance) :

1) Le syndrome Schtroumpfette

Audrey Alwett explique de quoi il s’agit dans ce billet. En gros, c’est quand tous les personnages qui comptent dans votre bouquin sont des hommes. Puis apparaît la femme, et évidemment, le héros en tombe amoureux — à la rigueur, c’est logique, puisqu’elle est littéralement la seule femme nubile de l’univers… Ce qui, en revanche, est beaucoup moins crédible, c’est que cette femme, qui a pourtant l’embarras du choix, tombe elle aussi amoureuse du héros — comme par hasard! On atteint des sommets dans le fabuleux lorsque le héros a jusque-là été dépeint comme un individu ordinaire, un « héros malgré lui » que rien ne distingue ni ne rend remarquable.

2) Les relations romantiques comme raccourcis ou symboles pour caractériser un personnage

Je veux parler du gentil qui est forcément un partenaire et un amant formidable, alors que le méchant se complaît dans des relations abusives et toxiques. Non seulement c’est simpliste, pas vraiment réaliste, mais c’est une belle occasion manquée d’utiliser le sentiment amoureux pour étoffer et compliquer vos personnages. Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant si votre héros héroïque au cœur pur ne pouvait pas s’empêcher d’être un connard en amour, et si votre antagoniste au plan diabolique était tout de même digne d’amour?

3) La relation romantique comme non-problème

Ce point-ci pourrait englober tous les autres, mais je songe ici spécifiquement aux histoires d’amour (ou de désir, d’attirance) qui ne sont jamais expliquées, jamais justifiées, et qui n’apparaissent clairement que pour servir d’accessoire ou de pivot à l’intrigue. Par exemple : le méchant maltraite sa partenaire, mais celle-ci continue à l’aimer et à lui être loyale, en dépit de tout bon sens. Ou encore : le héros qui a la réputation bien établie d’être un séducteur sans scrupule, et sur lequel toutes les femmes continuent à se jeter dans l’espoir qu’il les jette le lendemain…

4) L’amour comme potion magique

Vous savez, ce moment où tout est perdu, jusqu’à ce que le pouvoir de l’amour rende soudain tout possible? On pourrait aussi l’appeler « l’amour comme deus ex machina ». Le problème est qu’il s’agit d’une ficelle scénaristique qui n’a rien à voir avec ce qu’est l’amour dans la réalité. Non, l’amour ne nous transforme pas en superhéros, et oui, même les gens qui sont amoureux ou qui sont aimés échouent.

5) La fin tragique pour ne pas faire trop « romantique »

Non, séparer vos amoureux à l’aide d’une force contre laquelle ils ne peuvent lutter (la mort, typiquement, mais ça peut aussi être le devoir, le hasard) ne rend pas une histoire d’amour moins sirupeuse, au contraire. La fin tragique, qui immortalise l’amour dans sa phase la plus pure et idéalisée, c’est le summum du romantisme; vous allez faire pleurer dans les chaumières (et si ce n’est pas le cas, vous avez juste écrit une histoire dont les lecteurices n’ont eu que faire, ce qui est pire)… Les fins dites « heureuses », par comparaison, ont ce côté terre à terre et pragmatique de la routine conjugale qu’elles laissent présager.

6) L’histoire d’amour qui évolue en parallèle de l’intrigue principale, sans jamais la croiser

En tant qu’auteure, je trouve que c’est la partie la plus difficile quand on écrit une histoire d’amour : l’intégrer au reste, ou y intégrer le reste, sans qu’on ait l’impression qu’on pourrait complètement enlever l’un des deux aspects sans nuire à l’autre. Idéalement, on ne veut pas raconter deux histoires dans un seul roman, mais plutôt une histoire complexe, où les motifs et les actions s’entremêlent et s’enchaînent les uns aux autres. Il ne s’agit pas d’inclure une histoire d’amour pour ajouter une dose de bons sentiments — comme s’il s’agissait d’une recette — ou pour courtiser le lectorat de la romance, mais bien d’exploiter la palette des motivations humaines pour construire la toile d’araignée qui va, au moment du climax, piéger votre héros — ou votre antagoniste.

7) Les clichés romantiques

Ils sont de toutes sortes, mais je songe particulièrement à ces lieux communs qui prétendent expliquer l’amour, mais qui n’expliquent en réalité rien du tout. Par exemple : elle est belle, donc je suis amoureux. Sauf si votre protagoniste a treize ans, pour moi, cela n’a aucun sens, aucune substance, aucun fantôme de réalité qui soit susceptible de me parler et de me toucher. Même chose pour les réactions physiques qui affectent les personnages : rougeurs, tremblements, cœur qui bat… Ça ne suffit pas, surtout si on se contente de répéter le même phénomène à chaque interaction : il apparaît, je rougis, bis… Il manque la singularité qui rend les choses vraies. La beauté, la présence, c’est beaucoup trop vague et général. Il y a bien quelque chose qu’il a dit, qu’il a fait, qui a capté le regard et qui n’aurait pu être à personne d’autre…

8) Les histoires d’amour escamotées par une ellipse

Mettre de l’amour dans une histoire permet en principe d’augmenter un enjeu, de créer un dilemme ou une motivation pour une action. Mais, pour que cela fonctionne auprès de la lectrice, qu’elle ressente effectivement cette tension, cette nécessité, pour qu’elle embarque dans l’histoire qu’on lui raconte, il faut qu’elle comprenne le sentiment amoureux. Or, certaine-e-s auteur-e-s, pour éviter l’écueil sus-cité du cliché, choisissent la solution de facilité de nous mettre devant le fait accompli. On est transporté quatre semaines plus tard, illes ont passé beaucoup de temps ensemble et illes sont très amoureux/-ses, croyez-moi sur parole car c’est tout ce que vous aurez. Sauf qu’à ce compte, ne pas mettre d’histoire d’amour du tout aurait eu le même effet!

9) L’histoire d’amour comme interlude de douceur dans un monde de brutes

L’amour, c’est mignon, c’est tout doux, comme une guimauve… Vraiment? Est-ce qu’on vit dans le même univers? Non seulement il est très fréquent que l’amour se passe mal, mais, même quand il se passe bien, ça reste beaucoup d’efforts et de ratés, des disputes, des malentendus, etc. Une relation intime, c’est comme voir tous ses défauts au microscope. Alors, certes, une relation ou un foyer peut représenter un refuge du monde extérieur, mais ce n’est jamais que ça non plus (et/ou pas tout le temps).

10) L’amour romantique comme sentiment absolument irrationnel

Cela recoupe des choses que j’ai déjà mentionnées : au fond, dire que l’amour est irrationnel, c’est une façon commode de ne jamais le justifier ni le mettre en contexte, de ne jamais creuser ses causes, ses origines ou sa signification. C’est une façon de ne jamais se demander si le personnage qui évoque cet amour est effectivement aimable, ni d’ailleurs ce que signifie pour une personne d’être « aimable » — pour qui, dans quelle culture, etc.

Après toutes ces critiques, un peu de positif! Si vous cherchez à sortir des sentiers battus et à vous inspirer d’autres modèles, je vous conseille de lire de la romance. Beaucoup de gens s’imaginent que la romance recèle de nombreux clichés, mais, en réalité, il y a beaucoup plus de diversité et de profondeur en romance que dans la plupart des histoires d’amour des autres genres! Les auteur-e-s même les plus « littéraires » nous ressortent sans le savoir les clichés de romance les plus éculés dès qu’illes abordent le sujet de l’amour… Surtout, la romance nous offre une belle leçon sur la façon de renouveler de vieux schémas, de les recycler en quelque chose d’inattendu, d’imprévu. Parce que c’est vrai qu’il n’y a pas dix mille manières de tomber amoureux/-se… mais il y a, de toute évidence, dix mille manières de le raconter.


Chroniques de l’indésphère : Soir d’orage

J’ai eu un peu d’hésitation à entamer cette chronique, parce que je suis moi-même sous le coup d’un retour qui m’a été fait sur un de mes propres textes (qui, de surcroît, partage quelques points communs avec Soir d’orage, dont le fait de relever de la romance contemporaine, avec des héros qui, du moins en apparence, ont « réussi » et mènent la belle vie). Néanmoins, j’avais annoncé dès ma première chronique que je me lançais là-dedans en ayant conscience que l’on pouvait me « rendre la pareille »; aussi n’est-ce pas le moment de se décourager, au contraire! Et si cela peut m’aider à relativiser mes propos et opinions, grand bien me fasse.

À ce sujet, un mot : beaucoup d’auteur-e-s disent préférer, voire n’accorder de foi qu’aux critiques argumentées ou « constructives ». Pour ma part, sans surprise, je soutiens exactement l’inverse. « J’aime, j’aime pas » est la seule partie d’un avis qui est fondée sur le roc, et dont la véracité ne fait aucun doute. Tout le reste n’est qu’interprétation et suppositions, et l’on sous-estime beaucoup, à mon sens, la difficulté de cet art qui consiste à tenter le diagnostic d’un symptôme.

Ainsi, le fait que mon texte n’ait pas été bien reçu est la seule donnée devant laquelle je me rends sans condition; mais pour ce qui est des raisons avancées, je crois qu’il faut garder sa réserve. Je parle de cela ici parce que, précisément, je m’apprête à formuler au sujet de Soir d’Orage un argument qui contredit ce qu’on m’a suggéré. Cela signifie-t-il que j’ai raison? Cela signifie-t-il que j’ai tort? À tout le moins, il me semble que cela jette un voile sur toute prétention à expliquer pourquoi, dans un texte, quelque chose fonctionne ou ne fonctionne pas.

Soir d’orage est, donc, une romance contemporaine autoéditée. J’ai découvert son auteure, Sybil Lane, une Française, après que celle-ci a publié un hyperlien vers un de mes billets. Ce qui est intéressant avec ce roman (court), c’est que mon jugement global est, cette fois, diamétralement opposé à ce que j’ai pu exprimer dans mes deux premières chroniques (Le Déni du Maître-Sève et Tueurs d’anges). Sur la forme, déjà, c’est un livre qui crie « autoédition » : le texte comporte pas mal de fautes — pas assez pour gêner la lecture, mais assez pour prouver qu’il n’a pas été corrigé. L’ebook n’est pas très beau non plus; les titres ne sont pas centrés, le corps des chapitres n’est pas justifié, les paragraphes ne débutent par aucun retrait (ça pourrait être un choix esthétique, mais je le trouve bof)…

En revanche, je peux affirmer que j’ai lu ce livre en une seule journée. Et ce n’est pas non plus parce que je l’ai adoré (comme la suite de la chronique le démontrera), ni parce que l’histoire était d’une originalité captivante ou d’un suspense haletant. C’est une romance honnête, mais qui ne sort franchement pas des sentiers battus. Comme dans toute romance, on connaît la fin d’avance; il n’y a pas non plus de gros rebondissement inattendu sur le chemin qui mène les protagonistes à leur HEA, c’est juste une petite danse convenue où le héros doit persuader l’héroïne, et celle-ci doit surmonter ses peurs et ses doutes. Enfin, je vous assure que je ne l’ai pas lue vite parce que c’est une romance. Des romances ennuyeuses à mourir que j’ai dû me forcer à finir, ou que je n’ai jamais finies, ça existe aussi.

J’en profite pour faire une petite digression sur la question d’un « label qualité », que beaucoup d’autoédité-e-s appellent de leurs vœux. En dehors de l’aspect pratique de la chose, l’une des raisons pour lesquelles j’y suis réticente est parfaitement illustré par Soir d’orage. Dès que l’on discute de ce que les gens entendent par « qualité », on tombe rapidement sur un dénominateur commun aussi mesquin que mince, à savoir la correction orthographique et technique. C’est en effet le seul aspect objectif d’un texte, qui n’est pas susceptible de faire débat. Mais par là même, selon moi, il n’a aucun intérêt, et risque plutôt d’orienter notre littérature vers une destinée qui fait froid dans le dos, celle de la domination de la forme sur le fond, et de l’expertise sur le talent.

Si un tel label qualité entrait en vigueur, Soir d’orage échouerait au test, au contraire des deux premiers romans que j’ai chroniqués. Et pourquoi? Est-il moins bon? Moi, je lui donnerais 3/5, comme aux autres. Pour d’autres raisons, certes, mais qui peut dire quelles raisons sont supérieures aux autres? Quand on est écrivain-e, est-il plus important de posséder une connaissance du français impeccable, ou de bien savoir mener une histoire, et de réussir à intéresser, à interpeller la lectrice? N’y a-t-il pas tromperie à vouloir réduire l’idée de « qualité » en littérature au seul premier critère?

En ce qui me concerne, j’y vois une dérive, une dégénérescence de notre époque, portée à célébrer par-dessus tout ce qui est mesurable, ce qui est objectif, au détriment de l’art et de la créativité, nécessairement subjectifs. Le désir de se raccrocher à des certitudes, c’est toujours le renoncement de la pensée. Nous vivons dans un monde optimisé, efficace, où notre plus grande crainte en tant que lecteurice est de perdre notre temps à lire un mauvais livre — ou un livre qui bousculerait notre idée préconçue de ce que sont un bon et un mauvais livres? On n’a plus de temps pour l’erreur, plus de temps pour la remise en question, plus de temps pour la réflexion. C’est bien triste.

Pour revenir à Soir d’orage, il y a quand même certains points qui ne m’ont pas convaincue. D’abord, je mentionnerai le traitement du consentement sexuel. Je suis loin d’avoir une opinion tranchée sur la question de savoir ce que la romance doit représenter, car je pense que ce genre recouvre un spectre qui va du réalisme le plus honnête au fatasme le plus inavouable (et oui, beaucoup de femmes ont des fantasmes érotiques de viol; c’est bien correct, et ne vous laissez surtout pas dire par quiconque que vos fantasmes sont malsains ou pervers — quand est-ce qu’on arrête la culpabilisation de la sexualité féminine? moi, je propose aujourd’hui!). Souvent, le malaise vient d’un mélange indifférencié des deux; or, l’essentiel de la romance relève justement de ce mélange, et Soir d’orage n’y fait pas exception.

Il y a un passage où le frère du héros embrasse l’héroïne de force, et si cet incident sert de pivot à un rebondissement précis, sa portée en tant qu’agression sexuelle est par ailleurs complètement annulée. Que l’héroïne n’ait aucune séquelle, j’y crois tout à fait; en revanche, à aucun moment, l’acte en soi n’est explicitement condamné, ou ne semble porter atteinte à la réputation du frère ou aux rapports que les autres personnages entretiennent avec lui. Or, ce n’est pas un type de passage qui appartient au passé et qu’on peut choisir de mettre derrière soi; c’est le frère du héros — c’est le beau-frère de l’héroïne! Mais non, tout va bien, personne ne s’inquiète de devoir le recadrer, et aucun malaise n’est présumé s’ensuivre dans les futures réunions de famille. En toute franchise, je dois préciser qu’il ne réapparaît pas dans la suite de l’intrigue, mais cela en soi ressemble à un boucle non bouclée, à quelque chose qu’on a ouvert et oublié de refermer.

Au fond, le frère remplit surtout le rôle de repoussoir, à côté duquel le héros peut faire contraste. Le héros, c’est le gars sérieux, responsable, respectueux, attentionné… Du moins, c’est ce qu’on nous dit, c’est ce qu’on veut nous faire croire, mais les faits qu’on nous décrits ne sont pas toujours cohérents avec cette image. C’est là qu’on tombe dans le fantasme, peut-être, parce que le héros a une idée fixe, qui est de persuader l’héroïne à unir sa vie à la sienne… et la façon dont il s’y prend flirte avec le harcèlement. Par exemple, il se pointe de façon répétée chez elle après qu’elle lui a fait savoir qu’elle ne voulait pas le revoir, et se permet même d’entrer sans qu’elle l’y ait invité la fois où elle ne l’entend pas frapper!

Cela dit, je veux bien reconnaître que j’ai tendance à avoir une lecture puritaine et littérale de la romance, alors qu’il faudrait sans doute la lire avec une sorte d’interrupteur réalité/fantasme, et convenir que cette scène relève de la suspension d’incrédulité et du concept érotique, au même titre qu’un scénario de vidéo porno qu’on n’imagine pas deux secondes se produire dans la vraie vie… C’est un sujet qui me travaille en ce moment; ça mériterait d’être creusé dans un article entier!

Enfin, ce qui m’a davantage gênée, c’est que l’héroïne elle-même ne fasse pas de différence entre son désir et son consentement; comme s’il n’était pas possible d’être excitée et, malgré tout, pour des raisons X ou Y, de refuser de s’engager dans un rapport sexuel! Que son « non » se transforme en « oui », que le héros parvienne à la faire changer d’avis, là n’est pas tant le problème que le raisonnement erroné par lequel ce changement s’opère.

Mon autre réserve concerne le personnage du héros et, spécifiquement, sa masculinité. Ah, la masculinité! C’est un sujet qui me passionne; j’avoue que j’aime beaucoup, beaucoup les hommes, et que l’une des raisons pour lesquelles écrire de la romance M/F me plaît autant, c’est que cela me donne l’occasion d’explorer à fond le point de vue d’un homme. Ce qui n’est pas de la tarte! C’est même tout un défi… et je trouve que, dans Soir d’orage, Sybil Lane ne le relève pas totalement. Pour commencer, les passages écrits dans le point de vue du héros sont beaucoup moins nombreux et moins développés que ceux consacrés à l’héroïne, la preuve selon moi que l’auteure ne se sentait pas vraiment à l’aise avec la perspective masculine et a préféré, dans une large mesure, l’occulter.

De l’extérieur, le héros est un parangon de masculinité — du moins, d’une certaine masculinité stéréotypée : grand, beau et fort, joueur de rugby (on est dans le Pays basque!), riche, avec une bonne job, un statut social élevé, etc. Sauf que c’est une coquille vide, ou un masque en papier. Dans la scène du début, lorsqu’on le voit s’exprimer, il n’a plus rien de masculin… à tout le moins, rien de la masculinité à laquelle on pouvait s’attendre d’un joueur de rugby (moi aussi, j’ai grandi dans un pays de rugby; je connais le machisme de ces milieux sportifs!).

Un homme n’emploierait pas ces termes, ne s’exprimerait pas ainsi, pas autant, ne mettrait pas son cœur à nu avec autant de naïveté! Dans tous les cas, parce que je ne veux pas non plus qu’on m’accuse de généraliser ou de figer ce qu’est la masculinité, pas le genre d’homme qu’on nous a présenté. Le résultat, c’est que le personnage perd de sa substance, et ne nous apparaît pas réel, mais justement fictif. Un concept plutôt qu’un homme. J’ai aussi l’impression que, plus profondément, on passe à côté de ce qu’est la masculinité. Car ce n’est pas une simple maladresse, mais aussi un choix que de fonder la masculinité dans des attributs objectifs — le physique, le rôle social — plutôt que dans une « culture » en réalité beaucoup moins tangible et beaucoup plus protéiforme.

Cela m’intéresse, car poser la question du masculin (existe-t-il un éternel masculin? non, je plaisante), c’est poser celle de la sexualité, et aussi des limites du marché. Si un homme se résume à un corps d’homme et à un statut socio-économique, la masculinité peut-elle s’acheter — et se vendre? Et les hommes en tant que partenaires sexuels peuvent-ils être remplacés par des robots — mieux, dans le cas hétérosexuel : par des robots dont les scripts seraient écrits par des femmes? Cela n’est pas de la SF; c’est en train d’arriver…


Ces scènes que j’adore écrire : les scènes de sexe

La première fois que j’ai consciemment essayé d’écrire une romance (vs un récit avec une histoire d’amour dedans), j’ai commodément évité d’y inclure une scène « hot ». Je n’en avais jamais écrit, et l’idée même m’intimidait. Hélas, les lectrices n’ont pas aimé ma nouvelle « chaste » et, même si ce n’était pas (seulement) dû à l’absence de sexe, leur réaction critique m’a sans doute poussée à me remettre en question et à sortir de ma zone de confort. J’ai donc, par la suite, écrit mes premières scènes de sexe… et j’ai découvert avec surprise que c’était plutôt amusant!

Il y a un an, en écrivant ma première romance après plusieurs années d’interruption, j’ai pourtant retrouvé de vieilles angoisses à l’approche de la scène hot :

  1. Cette scène est-elle vraiment nécessaire? Tout le monde sait comment on baise; ai-je vraiment besoin de le décrire?
  2. Toutes les scènes de sexe possibles ont déjà été écrites des milliers de fois dans des millions de romances. Comment puis-je encore prétendre à écrire quelque chose d’intéressant et d’original? Ne risqué-je pas plutôt de répéter les mêmes clichés éculés?
  3. Même si j’écris de la fiction, je puise beaucoup d’idées dans la réalité et dans mes propres expériences. Comment écrire une scène hot qui sonne juste et vrai, sans pour autant dévoiler ma propre vie sexuelle?

Mais, en fin de compte, ces appréhensions étaient une nouvelle fois infondées. La scène en question m’est venue toute seule, et je l’ai écrite très facilement, en m’amusant comme une folle. Or, je sais que beaucoup d’écrivain-e-s, y compris parmi les auteur-e-s de romance, trouvent les scènes de sexe explicites difficiles à écrire. Si vous en faites partie, ou si vous songez à vous y mettre sans savoir comment vous y prendre… Voici quelques conseils tirés de ma propre expérience.

1. Cette scène est-elle vraiment nécessaire? Tout le monde sait comment on baise; ai-je vraiment besoin de le décrire?

Personnellement, je n’écris pas de romance érotique. Je n’écris pas de sexe pour le sexe*; s’il ne m’apparaît pas utile de décrire l’acte, je ne le décrirai pas. La subtilité consiste ici à définir ce qu’est « l’utilité » d’une scène de sexe. Celle-ci n’a effectivement pas de vocation informative, son but n’est pas d’expliquer ou de décrire aux lectrices comment l’acte sexuel se déroule. Vous n’écrivez pas un manuel ni un documentaire; vous écrivez une histoire. Une scène utile, c’est donc une scène qui est utile à l’intrigue, utile au développement des personnages et de leur relation.

Comment une scène de sexe peut-elle être utile à l’intrigue? Eh bien, parce que le sexe, en vrai, ce n’est jamais l’acte abstrait ou sa théorie (ça, c’est au contraire la partie qui n’a aucune importance…). Si un-e ami-e proche vous demande : « Alors, comme ça, t’as couché avec X hier soir? C’était comment? » On s’entend que vous ne lui répondrez jamais : « Tu sais bien, il a mis son pénis dans mon vagin (ou l’inverse, ou autre), j’ai pas besoin de te faire un dessin. » Parce que je ne crois pas que la question portait là-dessus. La question portait sur les émotions, l’ambiance, et la façon dont cela a peut-être (ou pas, et dans quel sens) bouleversé votre relation avec X.

Dans votre récit, c’est pareil. La scène de sexe est une histoire à elle seule, qui peut changer le cours des choses. Comment tout cela arrive, qui prend l’initiative de quoi, avec quelle idée en tête, quelles intentions, comment les partenaires réussissent (ou pas) à communiquer au sujet de leurs envies, qu’est-ce qu’illes réussissent (ou pas) à faire… et dans quelle humeur tout ça les laisse. Une scène hot n’a pas à être un pivot dans l’intrigue, mais, au minimum, elle peut apporter des éléments-clés pour comprendre les personnages et leur relation. Il n’y a pas de sexe « conceptuel », un genre de vie sexuelle type ou générique qui pourrait être exprimée en un symbole, une ellipse ou une série d’euphémismes. Et cette remarque nous mène à…

2. Toutes les scènes de sexe possibles ont déjà été écrites des milliers de fois dans des millions de romances.

Le sexe n’est pas une idée. Chaque relation sexuelle est différente et unique, en fonction du ou de la partenaire, de la relation, du contexte, etc. Mon conseil, c’est de ne jamais aborder l’écriture d’une scène hot avec ce regard extérieur et objectivant qui dit, justement, « scène hot » (avec tous les enjeux et la pression associés qui flashent comme des gyrophares dans la nuit). Non. C’est juste n’importe quelle scène, une interaction comme une autre entre vos personnages. Laissez-les vous guider où ils veulent aller. Peut-être que la scène va prendre une tournure sensuelle… peut-être qu’ils vont conclure — ou, au contraire, que ça va tourner court.

Rester aux côtés de mes personnages, les laisser être eux-mêmes, c’est la façon pour moi de m’assurer que je ne suis pas en train de répéter un schéma scripté à l’avance et lu ailleurs. De savoir qu’au-delà des gestes et des positions qui n’ont plus rien d’original, c’est la personnalité de mes héros et de mes héroïnes qui transparaît, leur degré d’intimité, la confiance qu’ils ont (ou pas) l’un dans l’autre, etc.

Il paraît que certaines auteures et/ou lectrices n’aiment pas le préservatif, parce que ça « casserait » la scène (ou la sensualité de la scène). Du coup, faites ce que vous voulez de mon conseil (je ne prétends pas écrire des trucs qui plaisent à tout le monde), parce qu’en tant qu’écrivaine, c’est précisément ce que je recherche : ces cassures, ces ruptures, ces moments de vérité où l’on dérive du script, où l’on improvise, où l’on se trompe, où l’on s’expose… Pour moi, c’est ce qui fait la différence fondamentale entre la porno et la romance, laquelle est avant tout un genre psychologique.

Enfin, une anecdote : parfois, quand on a peur d’écrire une scène hot trop banale, déjà vue cent fois, on est tenté-e de… disons, d’épicer un peu le contenu. D’ajouter des accessoires, des jeux, ce genre de choses. Surtout que c’est très à la mode. Moi-même, j’ai déjà eu cette tentation. Heureusement, je l’ai surmontée (lire : j’ai jeté la scène à la poubelle et l’ai réécrite en mode vanille). Pas que la scène était mauvaise en soi; seulement, elle n’avait pas été écrite pour des raisons honnêtes, conformes à l’histoire et aux personnages, mais parce que j’ai eu un moment de panique en tant qu’auteure…

Si votre scène manque de tension ou d’intérêt, résistez à la facilité de rajouter du kink, et cherchez plutôt son défaut du côté de la tension dramatique : quel est le conflit? quels sont les enjeux? En d’autres termes, une scène de sexe est comme n’importe quelle autre scène. Le conflit, c’est la tension qui existe entre ce qu’un personnage désire et la réalité. Les enjeux, ce sont les conséquences si le personnage réussit ou échoue à obtenir ce qu’il désire. Toute scène, qu’elle soit ou non à caractère sexuel, devient plate et ennuyeuse si elle ne présente ni conflit ni enjeu.

3. Comment écrire une scène hot qui sonne juste et vrai, sans pour autant dévoiler ma propre vie sexuelle?

Cette crainte tient à ma démarche personnelle, et ne vous concernera peut-être pas. Le fait est que je n’ai jamais eu beaucoup d’imagination, et j’ai tendance à piocher pas mal de mes idées dans mon propre vécu (ce qui ne veut pas dire que je me mets moi-même en scène; souvent, ce sont des choses que j’ai vues, entendues ou qu’on m’a racontées). De plus, je compte aussi là-dessus pour éviter de trop m’inspirer de ce que d’autres ont écrit avant moi. Mon but est d’apporter mon propre point de vue, ma propre expérience; c’est à ce prix que j’ai l’impression d’avoir quelque chose à dire.

Une partie de ma méthode a toujours été de mêler le réel et la fiction de façon assez subtile pour que le résultat ne puisse être rapporté directement à l’existant. Donc, oui, il m’arrive de glisser des détails de ma propre expérience sexuelle dans mes écrits, mais ce sont de petits éléments ici et là, déformés, réinventés, associés à du fictif, de telle sorte que personne à part moi ne pourrait les reconnaître ou les départager du faux.

Toutefois, avec la pratique, j’affine aussi ma technique. Et, de plus en plus, je me rends compte que ce fameux « vrai » auquel je tiens, cette authenticité, ce réalisme, ne tiennent pas tant aux faits objectifs qu’aux ressentis. Bon, alors, oui, je reste attachée au réalisme anatomique et physiologique; notamment, j’essaie de traiter les positions et les surfaces avec honnêteté, de même que la présence et la quantité de sperme et d’autres sécrétions… Mais, en dehors de ça, la plupart des détails factuels (où, quand, comment, sur quoi, dans quel ordre, etc.) peuvent être complètement inventés. Ils sonneront juste à condition que les émotions et les sensations qu’ils suscitent chez les personnages, eux, soient réels.

Pour conclure, un dernier mot sur la dichotomie entre actes et émotions : en effet, quand on parle de scènes hot, j’ai souvent entendu des auteures ou des lectrices opposer l’aspect concret et objectif de l’acte sexuel, et les émotions ou sensations subjectives. Or, pour moi, il n’y a pas de contradiction; les deux vont au contraire de pair. Mon approche via les émotions est ce qui me permet d’écrire des scènes graphiques, détaillées et explicites — parce que les actes véhiculent, trahissent et causent des émotions. Je vous renvoie à ce sujet au conseil général « show, don’t tell ». Dans cet article, j’espère juste vous avoir démontré que ce n’est pas dans le contenu sexuel en soi que réside l’intérêt de la scène, mais dans tout ce que ce contenu permet d’exprimer et de révéler des personnages.


* Pas que l’érotique soit forcément ça non plus, mais cette tendance ou cette tentation vient quand même avec le genre.


Master of Paradise : réalisme historique vs racisme

Il y a un peu plus de deux ans, j’ai eu l’occasion de lire une romance qui m’a fascinée, passionnée et dérangée tout en même temps : Master of Paradise, de Virginia Henley. J’adorerais avoir l’avis d’autres lectrices (voire lecteurs?) à son sujet; en attendant, voici le mien.

J’ai récupéré ce livre par hasard, probablement parce qu’il était proposé gratuitement ou à un prix très bas par l’auteure. Et, anecdote ironique, le début ne m’a pas plu du tout, au point que j’ai failli ne pas continuer. Ça commence par une scène de sexe rêvée, il me semble, avant d’enchaîner sur une scène où le héros, torse nu, effectue quelque activité manuelle. Il est le fils bâtard d’un noble anglais et possède toutes les qualités viriles imaginables, contrastant ainsi avec son demi-frère légitime, pleutre, faible et incapable. À ce stade, j’avais levé les yeux au ciel à chaque paragraphe, et j’étais persuadée d’avoir affaire à une mauvaise romance autoéditée, dans le style old skool le plus cliché et ridicule.

Sauf qu’ensuite… le héros, Nicholas Peacock, part pour l’Amérique, et l’histoire change complètement de direction. À partir de là, j’étais captivée, et j’ai trouvé au contraire que le roman se démarquait clairement des romances que je suis habituée à lire — tout en en respectant objectivement les codes. Ce n’est pas tant l’intrigue qui est en soi unique, que la sensation générale, l’ambiance, la texture, l’épaisseur que l’auteure parvient à donner à son récit, bien au-delà du motif romantique (qui n’est, à mon sens, pas le plus intéressant). J’ai rarement lu une romance historique que je ressentais à ce point historique… pour le meilleur et pour le pire.

Pour vous donner les grandes lignes de l’histoire, Nicholas débarque dans le sud des États-Unis avec pour seule fortune deux objets de valeur. À partir de cela, et parce qu’il a un sens des affaires extraordinaire, il va acquérir un terrain, des esclaves, et fonder une plantation fructueuse à partir de rien. Il tombe amoureux de la fille de son voisin — un autre planteur — alors qu’elle n’a que 14 ans (oui!), et l’épouse lorsqu’elle atteint ses 17 ans. Et là, la guerre civile arrive… Donc, vous avez bien compris, le héros comme l’héroïne sont des propriétaires d’esclaves et, une fois la guerre déclarée, ils se retrouvent du côté de la Confédération, évidemment.

Le malaise est clair et, en même temps, je n’ai pas pu m’empêcher d’être séduite par la façon dont l’auteure a traité ce sujet délicat, sans l’esquiver ni (trop?) le maquiller. D’un côté, Nicholas, qui vient d’Angleterre, où l’esclavagisme a déjà été aboli, ne soutient pas cette pratique en tant qu’idéologie. Il cherche à traiter ses esclaves humainement, comme il le ferait avec des employés — même s’il reconnaît la différence de statut juridique et s’y adapte aussi. De même, il n’est pas favorable à la guerre. En fait, il est pragmatique avant tout, un homme d’affaires jusqu’au bout des ongles. On peut identifier là la figure valorisée du self-made man, commune à la majorité des romances. Mais, selon ma lecture, on peut aussi y voir une forme de réalisme. Pour « parfait » que Nicholas puisse apparaître à maints égards, il n’est ni un ange ni un sauveur; tout au long du livre, il suit son intérêt égoïste plutôt qu’un principe supérieur de justice, et c’est dans ce défaut, dans cette limite qu’il devient humain… et figure historique. S’il transcende parfois l’esprit de son époque, la facilité avec laquelle il accepte le statu quo de l’esclavage le montre soumis à une mentalité qui n’est plus la nôtre (du moins, officiellement…).

C’est encore plus flagrant chez l’héroïne, qui a toujours vécu avec la réalité de l’esclavage. Elle aussi se montre plutôt bienveillante avec ses esclaves, mais pas une fois, elle ne remet en question le système. Elle ne remet pas plus en question le cadre très patriarcal dans lequel elle évolue. Et cela n’en fait pas pour autant une héroïne faible, soumise ou antipathique; cela nous offre plutôt un voyage dans une tout autre vision du monde. C’est le point fort de ce livre, et la raison pour laquelle je n’ai pas réussi à être dégoûtée ou indignée par les protagonistes. Certes, on éprouve une forme de dépaysement, de recul, voire de désaccord profond, mais tout cela ne fait que contribuer à l’impression d’une reconstitution fidèle. Et pour la lectrice de classiques que je suis, rejeter ce roman sur la base des valeurs de ses personnages reviendrait à rejeter des auteures comme Jane Austen (dans Sense and Sensibility, le colonel Brandon dit explicitement que la mort est préférable à la vie pour une femme déchue, ie qui a couché hors mariage), Charlotte Brontë (dans Jane Eyre, il est fortement suggéré que Bertha Mason est folle en raison de ses origines créoles) ou Lucy Maud Montgomery (Anne soutient les Conservateurs, et il y a plusieurs stéréotypes négatifs sur les « French », dont on n’a d’ailleurs même pas besoin de préciser que ce sont des servants, car c’est leur classe sociale, nécessairement).

Bien sûr, je ne prétends pas que Master of Paradise est historique au sens scientifique. C’est un roman centré sur deux colons et planteurs blancs, et de là découle forcément une vision partielle et biaisée de la réalité (tout comme les classiques des siècles précédents, écrits majoritairement par des hommes blancs d’une certaine classe sociale, ne nous donnent pas une perception exhaustive ni neutre de leurs époques respectives). Mais, à la rigueur, en tant que fiction, cela est clairement affiché et assumé — au contraire de nombreuses études d’histoire qui se croient objectives, alors que toute perspective comprend aussi un point de vue.

De plus, malgré le choix de ses héros, ce n’est pas non plus un roman qui tente de nous vendre une vision idyllique d’un esclavage soft, ou de dissimuler cette problématique. En dehors de la famille de l’héroïne, presque tous les personnages secondaires sont des esclaves. Celleux-ci ne sont pas des figurant-e-s, et illes dépassent même le simple rôle instrumental auprès de leurs maîtres. Quoique l’intrigue principale se déroule parmi les planteurs, les esclaves sont extrêmement présent-e-s, partout, tout le temps, avec leur réalité, leurs pratiques, leurs problèmes, leurs dilemmes, et la cruauté parfois sans borne dont illes sont les victimes. Virginia Henley ne nous laisse pas détourner le regard de ce fait social; ce n’est pas juste le résultat — la richesse des planteurs — qui est mis en valeur, mais aussi l’exploitation et l’inhumanité qui le fondent et le rendent possible. Finalement, si j’ai ressenti une forme de malaise à ma lecture, ce n’est pas uniquement parce que j’ai une conscience et une connaissance préalable de ce pan de l’histoire, mais parce que cette contradiction est présente dans le texte même, parce que l’auteure nous met face à ce malaise et ne nous permet pas de nous y dérober.

Cela tranche radicalement avec la plupart des romances historiques qui, bien qu’elles fassent l’objet de recherches méticuleuses à de nombreux sujets, prennent souvent pas mal de libertés avec l’histoire, notamment au niveau des mœurs, afin de paraître acceptables à notre sensibilité moderne (et même postmoderne…). Récemment, dans une critique sur le site Smart Bitches, Trashy Books, Wedded Bliss by Celeste Bradley, la chroniqueuse a avoué ouvertement qu’elle ne lit de l’historique qu’en tant qu’on lui présente une Régence fantasmée (la Régence étant la période du roman en question, et aussi la plus populaire en romance historique), et que tout élément susceptible de briser l’illusion n’est pas bienvenu. C’est un peu l’inverse de ce que j’ai défendu plus haut, et c’est, selon moi, problématique pour au moins une raison.

Il n’y a pas de monde parfait, même imaginaire, même fantasmé. Dans le cas de Wedded Bliss, c’est la mention d’une plantation à la Barbade qui a évoqué à la lectrice l’horreur et l’abomination; or, pourvu qu’on y songe deux secondes (ou qu’on en soit conscient-e), absolument tout, tout le temps et partout parle indirectement de l’horreur du reste du monde. La « Régence fantasmée » de la romance historique nous bassine avec des ducs, des héritiers, des domaines et des fortunes à gérer ou à refaire, et si l’on ne voit pas l’injustice fondamentale et destructrice d’un système qui allie aristocratie héréditaire et capitalisme industriel, c’est juste parce qu’on ne veut pas la voir. C’est pourquoi d’ailleurs il est si difficile d’écrire une utopie, parce que tout est potentiellement contestable dès qu’on le regarde sous un angle qui n’est ni naïf ni tronqué.

À ma connaissance, toutes les romances mainstream acceptent le statu quo du capitalisme, alors que c’est loin d’être une idéologie inoffensive et pacifique. En ce qui me concerne, si on en est à faire le procès des héros sur la base des valeurs qu’ils possèdent ou de la façon dont ils ont acquis leur richesse (pour rappel, l’empire états-unien s’est construit sur l’esclavagisme, et toute la suite n’est que conséquence de ce crime fondateur), personne, absolument personne n’est innocent. Je me demande aussi en quoi obscurcir ou effacer ce qui est déplaisant sert la moindre cause, à part justement celle de l’ignorance et de l’aveuglement.* Si la dure réalité vous empêche de rêver ou d’avoir du plaisir, je crois que vous avez choisi la mauvaise planète… C’est peut-être aussi le signe qu’il est temps de changer les choses, plutôt que de chercher une évasion toujours plus artificielle.

Maintenant, je m’interroge tout de même si ma lecture de Master of Paradise n’est pas hautement subjective, et si d’autres n’y verraient pas, malgré tout, une forme de « restauration » positive de la culture des planteurs du Sud. Je tiens à nouveau à souligner que ce roman n’est pas réaliste ou fidèle au sens statistique ou sociologique, mais vis-à-vis d’un certain imaginaire qui régnait en cette époque et en ce lieu. Les personnages sont des archétypes. En cela, il ne diffère pas fondamentalement de la majorité des romances…

Enfin, je précise aussi que la question que je soulève n’est pas du tout de savoir s’il est moral d’écrire des protagonistes à la moralité douteuse. Bien sûr que tout est possible et permis! Mais la romance est un genre particulier en ce qu’il cherche à susciter l’adhésion et la sympathie de la lectrice pour ses héros — et même une sorte d’amour fictif, typiquement, pour le héros hétérosexuel. En fait, on pourrait dire que c’est le succès de cette démarche qui détermine, en grande partie, le succès du livre. Cela ne veut pas dire non plus qu’on est censé-e applaudir chaque action des personnages (lesquels peuvent se tromper et mal se comporter, tout comme nous-mêmes et les personnes que nous aimons dans la vraie vie). Mais il faut, à tout le moins, qu’on les comprenne et qu’on parvienne à leur pardonner au cours du récit… En d’autres termes, qu’on les juge malgré tout dignes d’aimer et d’être aimés.


* À sa décharge, la chroniqueuse de Wedded Bliss ne critique pas l’existence de la plantation, autant que l’absence de tout commentaire l’accompagnant. Ce qui la dérange semble être la mention explicite de quelque chose de mauvais sans que le « mauvais » de la chose ne soit rendu explicite. Il est évident, du reste, qu’on ne peut pas taire tout ce qui est déplaisant ou négatif, sous peine de se retrouver sans la moindre histoire possible…


Coffee Boy : comment la romance (re)définit la norme de ce qui est considéré « romantique »

À la base, je pensais écrire à ce sujet sans m’appuyer sur aucune lecture en particulier (d’où la très longue introduction sans rapport avec le Coffee Boy du titre), mais j’avoue que j’aime rattacher mes raisonnements aux livres qui les ont suscitées ou y ont contribué. C’est une façon pour moi de souligner la valeur intellectuelle et réflexive de presque tout ce qui se publie, surtout en romance, genre trop souvent réduit à son rôle « divertissant » ou d’évasion (escapist). En fait, je suis persuadée que l’apport critique d’une œuvre est d’abord dans la tête de cellui qui la lit; qu’on peut tout aussi bien se plonger dans le chef d’œuvre le plus profond et subtil et n’en rien retirer, que dévorer le premier roman venu, bourré de clichés et mal écrit, et y trouver le sens de la vie.

Et, en plus, ça me fait plaisir d’avoir une opportunité de plus de parler de Coffee Boy, que j’ai vraiment aimé.

Beaucoup de gens qui ne lisent pas de romance — ou peut-être des lectrices qui se sont jusqu’à présent cantonnées à un seul style bien particulier — croient à tort que la romance est l’incarnation littéraire de ce que la culture mainstream considère comme romantique, des petits cœurs aux roses rouges, en passant par les cadeaux coûteux et les dîners aux chandelles. Or, c’est (presque) le contraire. J’ajouterai que la romance n’est pas non plus l’équivalent narratif des films dits « romantiques » (que des lectrices de romance peuvent apprécier par ailleurs, comme elles apprécient du reste un tas d’autres choses n’ayant aucun rapport avec la romance, tels que ski, couture ou café).

La romance est sa propre sous-culture et, malgré le succès commercial qu’elle rencontre depuis ses débuts, elle s’est longtemps développée en relative autarcie, loin de la culture pop qui l’a toujours dénigrée. Hollywood, par exemple, n’aime pas la romance; c’est pourquoi les studios n’ont jamais cru bon d’adapter les pelletées de bestsellers produits par le genre depuis des décennies. En gros, s’il y a un film romantique qui sort, vous pouvez être à peu près sûr-e que ce n’est pas une romance selon les codes du genre. Et, même si ça y ressemble drôlement, disons que le marketing, avec l’aide complice de l’auteur-e, aura fait son boulot pour tracer une ligne claire, quoique arbitraire, entre son produit et « la romance » (oui, je pense à Outlander, à tous les films adaptés des romans de Nicholas Sparks, à Twilight, etc.).

Personnellement, je me considère comme quelqu’un de « pas du tout romantique », du moins selon l’acception moderne courante de ce qu’est le romantisme (par contre, si on parle du Romantisme comme mouvement artistique du XVIIIe et XIXe, c’est évidemment autre chose…). J’en ai sérieusement rien à f*utre de ce bazar; ça ne m’intéresse pas, et ça m’émeut encore moins. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’aime la romance : parce que j’y retrouve, la plupart du temps, ce côté anti-romantique. Le scénario typique de romance, ce n’est pas du tout cette histoire d’amour parfaite et idéalisée où tous les clichés sentimentaux sont respectés, du premier regard au mariage en blanc, avec premier rencard, premier baiser et rapport sexuel bien dans l’ordre. Au contraire! La romance, dans la majorité des cas, c’est : prends toutes ces normes et mets-les sur la tête, ou bien passe-les au blender jusqu’à ce qu’elles soient méconnaissables, emmêlées, entortillées, interchangées, toutes croches.

La romance, c’est le triomphe du chaos sur l’ordre. C’est quand tu tombes amoureux/-se de la mauvaise personne, au mauvais endroit, au mauvais moment. C’est : ce n’était pas censé arriver — ça ne peut pas arriver — ça ne doit pas arriver! (Spoiler : mais ça va arriver quand même…) Si je devais trouver une émotion pour représenter la romance — à part l’amour, bien sûr — ce serait : WTF?! C’est ce qui passe par l’esprit de tous les protagonistes de romance à un moment ou à un autre, je crois… Et il me semble qu’envisager les choses sous cet angle éclaire énormément certains éléments qui continuent de confondre celleux qui les observent depuis l’extérieur, comme le sexe plus ou moins forcé* ou bien la figure ambiguë du héros qui est aussi le méchant de l’histoire. Beaucoup de non-lecteurs de romance vont s’exclamer : « Hé! mais ce n’est pas très romantique! » ou « Ce n’est pas ainsi qu’une relation doit se passer ! » Ce faisant, ignorant que c’est précisément là le but et l’intention.**

Ces considérations nous amènent au sujet de l’article, qui est le pouvoir de la romance de (re)définir ce qui est romantique. Je pense que, dans une certaine mesure, et par le simple fait d’être née sous la plume de femmes (une communauté jouissant de sa propre culture, distincte de la culture dominante essentiellement masculine), la romance a toujours été en décalage plus ou moins net avec les normes dominantes. Cependant, la romance n’est pas pour autant féministe, au sens où elle n’est pas porteuse d’un projet politique spécifique et conscient. À cet égard, la romance n’est qu’un genre littéraire, et rien de plus. Par conséquent, il est évident que, parallèlement, la romance véhicule et renforce aussi un certain nombre de normes culturelles et sociales issues de la culture dominante (mais pas davantage non plus que n’importe quel autre genre littéraire pris dans sa globalité). Mais voilà : il ne tient qu’à nous, auteur-e-s (et lecteurs/-trices, car il s’agit ultimement d’un dialogue), de prendre conscience des normes que l’on valide et de celles qu’on conteste à travers nos écrits (et nos lectures), et d’adopter dès à présent une attitude intentionnelle (?) dans le but de mettre l’énorme pouvoir de la romance au service de nos idées, et non l’inverse.

Cela ne signifie pas que l’on va contraindre des œuvres de fiction à des visées didactiques, mais simplement que l’on reconnaît le processus construit de nos idées et même de nos ressentis, et qu’au lieu d’accepter telles quelles les normes dominantes quant à ce qui est « attirant », « désirable », « sexy », « glamour » (ce que, du reste, la romance n’a jamais totalement fait), nous allons avoir l’infini plaisir de jouer avec, de les retourner, de les déguiser, de les questionner — ce qui, pour l’esprit créatif, s’apparente au paradis, amirite? J’ai toujours considéré comme un code de la romance le fait que les protagonistes soient attachants et « au-dessus de la moyenne », le fait qu’on aime s’identifier à eux ou s’imaginer être avec eux. Or, en même temps, cela se heurtait dans ma tête au propos soi-disant universel de la romance, à savoir que personne n’est laissé sur le carreau. Aujourd’hui, je comprends que je prenais le problème à l’envers!

Et si, au lieu de penser : mon héros doit être séduisant et charmant, qu’est-ce que cela signifie?, on prenait les choses dans l’autre sens? Mon héros est tel qu’il est — maintenant, comment rendre cela séduisant et charmant? Sans y prêter attention, c’est déjà un exercice mental que je faisais parfois, parce que j’ai toujours aimé l’expérimentation et que j’adore prendre le contrepied des clichés. Mon héroïne couche avec tout ce qui bouge… comment en faire une héroïne de romance crédible et attachante? Mon héros est en surpoids… qu’est-ce qui va le rendre irrésistible aux yeux de l’héroïne? etc. Et j’en profite pour plugger l’initiative We Need More Safe Sex Books, lancée entre autres par des (ex-)auteures de ma maison d’édition, et que j’ai redécouverte récemment. Si j’ai bien compris, c’est également une partie de leur propos : au lieu de partir de ce qui est généralement considéré comme sensuel et glamour (l’absence de préservatif, apparemment — ma réaction : ??!?) et de le copier-coller dans nos livres, on va plutôt partir des règles du safe sex et faire un véritable travail créatif en trouvant des façons de rendre ça sexy, chaud, érotique et tout ce que vous voulez!

Et Coffee Boy, dans tout ça? Eh bien, c’est une romance écrite par un mec (Austin Chant) qui raconte l’histoire de deux mecs, Kieran et Seth. L’un est trans, frais sorti de l’université, et a du mal à « passer »; l’autre est bi, plus âgé et du genre très méticuleux, limite coincé. « Originale » n’est pas du tout le premier mot qui me viendrait à l’esprit pour qualifier cette novella — et d’abord, l’originalité est surfaite (était-ce un des gars de Kings of Leon qui disait : « mieux vaut être bon qu’original »?). Au contraire, l’histoire est on ne peut plus banale, ordinaire : les héros se rencontrent au bureau et apprennent peu à peu à se connaître à coup d’heures sup’, de commandes de café et de débats au sujet des qualités (ou de l’absence d’icelles) de leur manager. En revanche, on peut dire que ça fait bouger à peu près toutes les cases et les limites qu’on a l’habitude de retrouver dans la romance mainstream, en commençant par le genre de l’auteur et du public auquel ce texte (en partie, presumably) se destine.

Je mentionne ça, parce qu’encore récemment, le journalisme anglophone*** nous a gratifié d’une perle se proposant de résumer toutes les romances de la saison (pas moins!). En effet, à en croire son complaisant auteur, tout ça ne serait que déclinaisons de trois ou quatre concepts répétés à l’infini, seuls les accessoires changeant. Et l’article culmine dans cette phrase délicieuse :

Why shouldn’t women dream?

Je vous laisse savourer…

C’est toujours étonnant lorsque quelqu’un qui prétend critiquer (explicitement ou implicitement, comme ici) la romance pour son manque de diversité prend à ce point à cœur d’ignorer tout le pan de la production qui, typiquement, représente et/ou s’adresse à des minorités — le M/M, pour ne citer que lui, et qui n’est pourtant plus si confidentiel… À croire que leur but véritable n’est en rien de valoriser la variété et le réalisme en littérature (auquel cas, de telles romances existent, et leurs auteur-e-s et fans seraient plus que ravi-e-s de les voir citées dans le New York Times!), mais juste de s’assurer que la romance reste bien cloisonnée dans l’image simpliste qu’illes en ont. Seulement, oups! je crois qu’elle s’est déjà échappée…


* Oui, je tiens à mon « plus ou moins ». Le consentement est une vaste zone grise, mais ceci est le sujet d’un autre (futur) article.

** Je choisis délibérément de présenter ces exemples dans leur portée subversive, mais je suis consciente que la problématique est plus large et complexe. Ce n’est simplement pas ici le sujet.

*** Pas que le francophone ferait mieux, hein…


Écrire un protagoniste handicapé : 10 clichés à éviter

Confession : jusqu’à tout récemment, j’étais capacitiste — et je le suis sans doute toujours un peu, malgré moi. Bien sûr, j’ai toujours admis qu’il existait des discriminations envers les personnes handicapées, et que nos sociétés pouvaient faire beaucoup mieux pour les inclure et les valoriser (les personnes handicapées, pas les discriminations). Mais, au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de considérer le capacitisme comme une oppression « de seconde classe ». J’avais du mal à le mettre au même rang que le racisme et le sexisme, par exemple, parce que je restais bloquée sur l’idée qu’un handicap était quelque chose d’objectivement négatif, dont on ne saurait se féliciter. Il me semblait qu’accepter un handicap comme non-problématique, c’était rendre illégitime le désir ou l’espoir d’un traitement ou d’une guérison.

Finalement, sortir de cette pensée fut la chose la plus facile au monde : il m’a suffi de le vouloir, et d’aller chercher la perspective et la parole des premiers/-ères concerné-e-s. La révélation fut grande et, pendant plus d’une semaine, ce sujet m’a entièrement passionnée. J’ai dévoré à la suite blogues, articles et commentaires d’handicapé-e-s préoccupé-e-s de leurs droits, de leur représentation, de leur image et des comportements à leur égard. Et ce qui m’a le plus étonnée, ce n’est pas d’arriver à une meilleure compréhension de leur situation (cela était, après tout, le but visé et attendu), mais que cela m’apporte un nouvel éclairage sur ma propre expérience, et notamment sur mes huit ans de dépression chronique — expérience qui était à l’origine, justement, de ma perception biaisée des troubles psychiques en général.

Depuis que j’en suis sortie, j’ai tendance à envisager ces années comme une période difficile et sombre, à l’image d’un Moyen Âge relégué à l’obscurantisme par la Renaissance. Or, après nouvel examen, il apparaît qu’en fait, j’étais heureuse, entre deux tranches de dépression. Parfois même très heureuse. Et que je dois peut-être assumer mes erreurs, mon immaturité, mon inexpérience et ma paresse, au lieu d’essayer de les mettre sur le dos de la dépression. J’aurais sans doute fait toutes ces c*nneries même si je n’avais pas été dépressive. Et peut-être que si je n’avais pas su être heureuse malgré la dépression, je ne saurais pas l’être aujourd’hui non plus.

En effet, je tire de mes lectures deux leçons principales : 1) le « handicap » n’est qu’un terme parapluie qui englobe des situations radicalement différentes (handicaps physiques, handicaps mentaux, handicaps avec lesquels on est né, handicaps à la suite d’un accident, maladies dégénératives, etc.), aussi est-il en réalité presque impossible de généraliser quoi que ce soit; et 2) un handicap n’a pas de « nature » à priori négative ou positive, et on n’a pas besoin de déterminer s’il est « bon » ou « mauvais », pas plus en somme que tout le reste de ce qui nous arrive dans l’existence, et avec quoi il nous faut vivre, bon gré, mal gré, ça dépend des jours et ça dépend des personnes. Est-ce qu’il est bon ou mauvais d’avoir cinq doigts dans une main? On ne sait pas; on sait juste qu’on est fait-e comme ça — et certaines personnes sont faites différemment. Parfois, ça paraît cool ou chanceux d’avoir cinq doigts, parfois non — quand on se les coince dans une porte, par exemple. La vie est pleine d’épreuves, pour chacun-e d’entre nous.

Vous me pardonnerez cette longue introduction (j’ai songé à en faire une article séparé, mais je craignais que ce ne soit pas assez pertinent*), j’arrive dans le vif du sujet. J’ai aussi lu des articles sur le handicap en fiction, et particulièrement en romance. Comme partout, le handicap a tendance à être sous-représenté; cependant, il semblerait qu’il existe un archétype du « héros handicapé » (cela inclut le héros neuro-atypique), qui s’est constitué en cliché sous la plume d’écrivain-e-s valides (et neurotypiques). Et je suis bien placée pour le confirmer, puisque… je me suis soudain rappelé avoir moi-même commis un tel héros dans une nouvelle écrite en 2010. Argh.

En puisant dans les chroniques et commentaires écrits par des personnes se définissant comme handicapées, je me suis compilé une petite liste de stéréotypes et mythes à éviter si jamais je décidais de réécrire la fameuse nouvelle — ou d’écrire à l’avenir tout autre protagoniste handicapé. Ces stéréotypes sont spécialement insidieux parce qu’ils ne sont en surface ni farfelus ni malveillants — ils sont associés à un héros romantique, après tout, à la différence par exemple du cliché du méchant handicapé. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas particulièrement réalistes ni représentatifs non plus, et qu’ils participent à la constructions d’idées reçues qui font du tort aux personnes handicapées réelles.

Si vous voulez corriger, compléter ou questionner mon propos, je serai plus que ravie de lire vos commentaires. Je tiens à souligner que je ne suis ni experte ni directement concernée par cette problématique, juste intéressée.** Je précise également que, si ces éléments semblent typiquement se retrouver chez le héros de romance M/F, ils ne sont pas forcément plus acceptables chez une héroïne, ou chez le protagoniste d’un autre genre de fiction.

1) Le handicap du héros a pour rôle de faire verser des larmes aux lectrices — s’il n’était pas handicapé, il n’y aurait plus de raison de s’émouvoir autant.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela dépeint le handicap comme quelque chose de triste et de pathétique.

2) Le héros est un reclus, un misanthrope qui se complait dans son malheur — en gros, il n’a pas une vie sociale normale.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela sous-entend que le handicap n’est pas compatible avec une vie « normale », et que les handicapé-e-s sont naturellement exclus de la société.

3) Le héros handicapé agit comme un baromètre pour déterminer la vertu ou le vice des autres personnages : ceux qui le traitent « bien » sont les gentils, ceux qui le traitent mal sont les méchants.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que réduire le comportement des autres à leur relation au handicap réduit du même coup la personne à son handicap.

4) Le fait que l’héroïne surmonte et accepte le handicap du héros illustre la noblesse d’âme et l’abnégation de l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela présente le handicap comme un problème, un défaut objectif qui devrait faire fuir toute personne normale.

5) Le héros handicapé est victime de son propre capacitisme internalisé : il s’autodénigre en raison de son handicap et estime que l’héroïne mérite « mieux », sous-entendu un partenaire valide.
Pourquoi est-ce problématique? Idem que le précédent, mais pire, parce qu’ici, c’est la haine de soi (et non l’acceptation) qui est mise en avant comme étant l’attitude « altruiste » logique.

6) Presque toutes les personnes que le héros rencontre, à quelques rares et notables exceptions près, éprouvent un sentiment négatif vis-à-vis de son handicap : pitié, gêne, peur, dégoût…
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, même si ces comportements peuvent être montrés sous prétexte d’être dénoncés, il n’en reste pas moins que l’auteur-e leur accorde de l’attention et du « temps d’antenne », ce qui a l’effet pervers de les banaliser, de les normaliser. Le message devient : ce n’est pas cool, mais c’est ce à quoi on doit s’attendre.

7) Dans le cas d’un handicap acquis à l’âge adulte, il y a un grand contraste entre ce dont le héros était capable avant, et ce dont il est capable désormais.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela met l’accent sur le handicap comme diminution et limitation — forcément tragique, émasculante —, alors que des tas de personnes valides n’ont jamais été et ne seront jamais capables de certains exploits (être un-e athlète professionnel-le, faire l’amour dix heures d’affilée, danser, etc.) et ne s’en portent pas plus mal (ni ne remettent en question leur virilité) pour autant.

8) À la fin de l’histoire, le héros est guéri de son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, outre le risque d’improbabilité scénaristique, ça alimente l’idée qu’on ne peut croire au dénouement heureux d’une histoire d’amour qu’entre des partenaires valides.

9) Le héros ne peut pas/plus avoir de relations sexuelles en raison de son handicap — ou n’en a pas eu avant l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela renforce l’idée reçue — et fausse — que les personnes handicapé-e-s ne sont pas sexuelles, sexuellement actives, n’ont pas de sexualité.

10) Le héros est censé être « inspirant » tandis qu’il surmonte avec grâce et optimisme l’adversité soi-disant causée par son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela définit une vision de ce qu’est un-e « bon-ne handicapé-e », une personne handicapée au sujet de laquelle il vaut la peine d’écrire. Voir aussi les concepts d’inspiration porn et de supercrip.

Je termine cet article en vous laissant deux liens vers des articles qui parlent de handicap en romance : Disability-Themed Romance Novels et Critiquing the portrayal of disability in romance.


* J’ai même failli supprimer cette partie avant de publier l’article… D’habitude, je ne parle jamais de ma dépression, et je suis intimement persuadée que vous vous moquez de ma vie comme d’une guigne… Mais je me suis fait la réflexion dernièrement que j’avais perdu mon goût du risque et du changement, alors je me jette à l’eau.

* D’ailleurs, si vous avez des blogues ou articles en français à recommander à ce sujet, j’en suis également avide! Toutes mes sources sont en anglais.