Écrire un protagoniste handicapé : 10 clichés à éviter

Confession : jusqu’à tout récemment, j’étais capacitiste — et je le suis sans doute toujours un peu, malgré moi. Bien sûr, j’ai toujours admis qu’il existait des discriminations envers les personnes handicapées, et que nos sociétés pouvaient faire beaucoup mieux pour les inclure et les valoriser (les personnes handicapées, pas les discriminations). Mais, au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de considérer le capacitisme comme une oppression « de seconde classe ». J’avais du mal à le mettre au même rang que le racisme et le sexisme, par exemple, parce que je restais bloquée sur l’idée qu’un handicap était quelque chose d’objectivement négatif, dont on ne saurait se féliciter. Il me semblait qu’accepter un handicap comme non-problématique, c’était rendre illégitime le désir ou l’espoir d’un traitement ou d’une guérison.

Finalement, sortir de cette pensée fut la chose la plus facile au monde : il m’a suffi de le vouloir, et d’aller chercher la perspective et la parole des premiers/-ères concerné-e-s. La révélation fut grande et, pendant plus d’une semaine, ce sujet m’a entièrement passionnée. J’ai dévoré à la suite blogues, articles et commentaires d’handicapé-e-s préoccupé-e-s de leurs droits, de leur représentation, de leur image et des comportements à leur égard. Et ce qui m’a le plus étonnée, ce n’est pas d’arriver à une meilleure compréhension de leur situation (cela était, après tout, le but visé et attendu), mais que cela m’apporte un nouvel éclairage sur ma propre expérience, et notamment sur mes huit ans de dépression chronique — expérience qui était à l’origine, justement, de ma perception biaisée des troubles psychiques en général.

Depuis que j’en suis sortie, j’ai tendance à envisager ces années comme une période difficile et sombre, à l’image d’un Moyen Âge relégué à l’obscurantisme par la Renaissance. Or, après nouvel examen, il apparaît qu’en fait, j’étais heureuse, entre deux tranches de dépression. Parfois même très heureuse. Et que je dois peut-être assumer mes erreurs, mon immaturité, mon inexpérience et ma paresse, au lieu d’essayer de les mettre sur le dos de la dépression. J’aurais sans doute fait toutes ces c*nneries même si je n’avais pas été dépressive. Et peut-être que si je n’avais pas su être heureuse malgré la dépression, je ne saurais pas l’être aujourd’hui non plus.

En effet, je tire de mes lectures deux leçons principales : 1) le « handicap » n’est qu’un terme parapluie qui englobe des situations radicalement différentes (handicaps physiques, handicaps mentaux, handicaps avec lesquels on est né, handicaps à la suite d’un accident, maladies dégénératives, etc.), aussi est-il en réalité presque impossible de généraliser quoi que ce soit; et 2) un handicap n’a pas de « nature » à priori négative ou positive, et on n’a pas besoin de déterminer s’il est « bon » ou « mauvais », pas plus en somme que tout le reste de ce qui nous arrive dans l’existence, et avec quoi il nous faut vivre, bon gré, mal gré, ça dépend des jours et ça dépend des personnes. Est-ce qu’il est bon ou mauvais d’avoir cinq doigts dans une main? On ne sait pas; on sait juste qu’on est fait-e comme ça — et certaines personnes sont faites différemment. Parfois, ça paraît cool ou chanceux d’avoir cinq doigts, parfois non — quand on se les coince dans une porte, par exemple. La vie est pleine d’épreuves, pour chacun-e d’entre nous.

Vous me pardonnerez cette longue introduction (j’ai songé à en faire une article séparé, mais je craignais que ce ne soit pas assez pertinent*), j’arrive dans le vif du sujet. J’ai aussi lu des articles sur le handicap en fiction, et particulièrement en romance. Comme partout, le handicap a tendance à être sous-représenté; cependant, il semblerait qu’il existe un archétype du « héros handicapé » (cela inclut le héros neuro-atypique), qui s’est constitué en cliché sous la plume d’écrivain-e-s valides (et neurotypiques). Et je suis bien placée pour le confirmer, puisque… je me suis soudain rappelé avoir moi-même commis un tel héros dans une nouvelle écrite en 2010. Argh.

En puisant dans les chroniques et commentaires écrits par des personnes se définissant comme handicapées, je me suis compilé une petite liste de stéréotypes et mythes à éviter si jamais je décidais de réécrire la fameuse nouvelle — ou d’écrire à l’avenir tout autre protagoniste handicapé. Ces stéréotypes sont spécialement insidieux parce qu’ils ne sont en surface ni farfelus ni malveillants — ils sont associés à un héros romantique, après tout, à la différence par exemple du cliché du méchant handicapé. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas particulièrement réalistes ni représentatifs non plus, et qu’ils participent à la constructions d’idées reçues qui font du tort aux personnes handicapées réelles.

Si vous voulez corriger, compléter ou questionner mon propos, je serai plus que ravie de lire vos commentaires. Je tiens à souligner que je ne suis ni experte ni directement concernée par cette problématique, juste intéressée.** Je précise également que, si ces éléments semblent typiquement se retrouver chez le héros de romance M/F, ils ne sont pas forcément plus acceptables chez une héroïne, ou chez le protagoniste d’un autre genre de fiction.

1) Le handicap du héros a pour rôle de faire verser des larmes aux lectrices — s’il n’était pas handicapé, il n’y aurait plus de raison de s’émouvoir autant.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela dépeint le handicap comme quelque chose de triste et de pathétique.

2) Le héros est un reclus, un misanthrope qui se complait dans son malheur — en gros, il n’a pas une vie sociale normale.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela sous-entend que le handicap n’est pas compatible avec une vie « normale », et que les handicapé-e-s sont naturellement exclus de la société.

3) Le héros handicapé agit comme un baromètre pour déterminer la vertu ou le vice des autres personnages : ceux qui le traitent « bien » sont les gentils, ceux qui le traitent mal sont les méchants.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que réduire le comportement des autres à leur relation au handicap réduit du même coup la personne à son handicap.

4) Le fait que l’héroïne surmonte et accepte le handicap du héros illustre la noblesse d’âme et l’abnégation de l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela présente le handicap comme un problème, un défaut objectif qui devrait faire fuir toute personne normale.

5) Le héros handicapé est victime de son propre capacitisme internalisé : il s’autodénigre en raison de son handicap et estime que l’héroïne mérite « mieux », sous-entendu un partenaire valide.
Pourquoi est-ce problématique? Idem que le précédent, mais pire, parce qu’ici, c’est la haine de soi (et non l’acceptation) qui est mise en avant comme étant l’attitude « altruiste » logique.

6) Presque toutes les personnes que le héros rencontre, à quelques rares et notables exceptions près, éprouvent un sentiment négatif vis-à-vis de son handicap : pitié, gêne, peur, dégoût…
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, même si ces comportements peuvent être montrés sous prétexte d’être dénoncés, il n’en reste pas moins que l’auteur-e leur accorde de l’attention et du « temps d’antenne », ce qui a l’effet pervers de les banaliser, de les normaliser. Le message devient : ce n’est pas cool, mais c’est ce à quoi on doit s’attendre.

7) Dans le cas d’un handicap acquis à l’âge adulte, il y a un grand contraste entre ce dont le héros était capable avant, et ce dont il est capable désormais.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela met l’accent sur le handicap comme diminution et limitation — forcément tragique, émasculante —, alors que des tas de personnes valides n’ont jamais été et ne seront jamais capables de certains exploits (être un-e athlète professionnel-le, faire l’amour dix heures d’affilée, danser, etc.) et ne s’en portent pas plus mal (ni ne remettent en question leur virilité) pour autant.

8) À la fin de l’histoire, le héros est guéri de son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, outre le risque d’improbabilité scénaristique, ça alimente l’idée qu’on ne peut croire au dénouement heureux d’une histoire d’amour qu’entre des partenaires valides.

9) Le héros ne peut pas/plus avoir de relations sexuelles en raison de son handicap — ou n’en a pas eu avant l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela renforce l’idée reçue — et fausse — que les personnes handicapé-e-s ne sont pas sexuelles, sexuellement actives, n’ont pas de sexualité.

10) Le héros est censé être « inspirant » tandis qu’il surmonte avec grâce et optimisme l’adversité soi-disant causée par son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela définit une vision de ce qu’est un-e « bon-ne handicapé-e », une personne handicapée au sujet de laquelle il vaut la peine d’écrire. Voir aussi les concepts d’inspiration porn et de supercrip.

Je termine cet article en vous laissant deux liens vers des articles qui parlent de handicap en romance : Disability-Themed Romance Novels et Critiquing the portrayal of disability in romance.


* J’ai même failli supprimer cette partie avant de publier l’article… D’habitude, je ne parle jamais de ma dépression, et je suis intimement persuadée que vous vous moquez de ma vie comme d’une guigne… Mais je me suis fait la réflexion dernièrement que j’avais perdu mon goût du risque et du changement, alors je me jette à l’eau.

* D’ailleurs, si vous avez des blogues ou articles en français à recommander à ce sujet, j’en suis également avide! Toutes mes sources sont en anglais.


Pourquoi la promotion ne fonctionne pas

La semaine dernière, j’ai partagé avec vous des chiffres qui suggéraient que la promotion n’avait aucune incidence notable sur les ventes. Toutefois, je n’ai pris en exemple que mes propres publications, et vous pourriez facilement m’opposer que, si ma promo n’a eu aucun effet, c’est peut-être juste que ma promo est minable. Et… soit! Je plaide coupable : ma promo est minable. Seulement, voilà — la vôtre l’est tout autant.

J’ai démarré la série en affirmant que la promotion nuisait à vos ventes. C’est une généralisation volontairement provocante; en réalité, bien sûr, toute promotion n’est pas toujours néfaste. Cependant, beaucoup de choses que beaucoup de monde fait le sont. Et notamment toutes les solutions en apparence gratuites offertes par le Web, et qui sont souvent les seuls moyens de promotion accessibles aux personnes comme moi : auteur-e-s, micro-éditeurs/-trices, autoédité-e-s.

Penchons-nous dans un premier temps sur les moyens de communication tels que les réseaux sociaux, les sites Web, les blogues, les listes de courriels. L’idée derrière toutes ces ressources est d’aller à la rencontre de potentiel-le-s lecteurs/-trices. On pense que les gens n’achètent pas notre livre parce qu’illes ignorent son existence et que, si on les en informe, une partie d’elleux au moins l’achèteront. Malheureusement, la technique employée ne résout pas le problème; elle ne fait que le déplacer et même, dans la plupart des cas, le dédouble.

En effet, si notre livre peine à trouver tout seul ses lectrices, qu’est-ce qui nous fait croire que notre blogue, notre site Web, notre compte Twitter ou notre page Facebook trouvera, lui, ce Saint Graal? Est-ce qu’il est plus facile de trouver des lecteurs pour un blogue ou un compte Twitter que pour un roman? Y avez-vous déjà pensé? Car avoir un blogue ou un compte Twitter populaires n’a rien d’aisé; beaucoup en rêvent, beaucoup essaient et beaucoup échouent. Tiens, ça vous rappelle quelque chose… la littérature, peut-être? Avez-vous déjà rencontré des non-écrivain-e-s qui s’imaginent que vendre un livre est banal, qu’il suffit de publier quelque chose pour que ça se vende comme autant de petits pains? Et vous vous êtes bien moqué-e d’elleux, non?

Eh bien, j’ai souvent l’impression de retrouver la même naïveté profane lorsque je vois des auteur-e-s lancer leur blogue, persuadé-e-s qu’illes y trouveront le succès qui fait pourtant défaut à leurs livres. Quand vous démarrez un blogue, un compte Twitter, une page Facebook ou une liste de courriels, vous n’êtes pas en train de vous aider à trouver des lectrices. Au contraire, vous vous assignez une nouvelle tâche en plus de l’ancienne — et aucune des deux n’est simple! Vous devez trouver des lecteurs pour votre blogue, des followers pour votre Twitter, des J’aime pour votre Facebook, des courriels pour votre liste, tout cela parallèlement et en plus de trouver des acheteurs pour votre livre! Vous avez désormais deux montagnes à gravir au lieu d’une seule.

Car une autre idée fausse qui sous-tend l’utilisation de ces canaux de communication, c’est que le public y est le même que notre lectorat cible — et son pendant : que ce qu’on y produit est similaire à ce qu’on propose sous forme de livres. En d’autres termes, que les personnes qui aiment lire notre blogue aimeront naturellement lire nos livres, que celles qui nous suivent sur Twitter ou Facebook seront forcément intéressé-e-s par nos autres écrits, et ainsi de suite. Or, il n’en est rien, surtout dans le domaine de la fiction. Ainsi, la plupart des auteur-e-s de fiction bloguent à propos d’écriture et d’édition, des sujets qui n’intéressent que d’autres auteur-e-s, et pas du tout (à quelques exceptions près*) la masse des consommateurs/-trices de fiction. Et vice versa : en tant qu’éditrice et écrivaine, je lis avec plaisir et intérêt nombre de blogs d’auteur-e-s dont je n’ai néanmoins aucune envie de découvrir la fiction…

Il faut arrêter de songer aux blogs, aux réseaux sociaux, aux sites Web et aux listes de courriels comme à de vulgaires moyens, dont la fin serait de susciter un intérêt pour nos livres. Nous sommes en 2017 et ces « moyens » sont depuis longtemps des fins à eux tout seuls, des supports et média hautement compétitifs, avec leurs propres codes et des standards de qualité très élevés (ou, en tout cas, très spécifiques). On ne peut pas davantage débarquer dans ces milieux, ces univers même, en dilettante, et espérer égaler les professionnel-le-s, qu’écrire son tout premier premier jet et s’attendre à le voir bientôt sur les rayons des librairies.

Mais d’où sort cette idée qu’il est plus facile de faire lire un blogue, un compte Twitter, etc. qu’un livre? De l’ignorance, certes, mais je vous accorde qu’il n’y a pas que cela. À l’heure de la connexion permanente et de l’instantané, un livre, ça paraît beaucoup plus difficile à vendre qu’un article de blog ou un tweet de 140 caractères. Mais surtout… un article de blog ou un tweet, on n’a justement pas à le vendre : c’est gratuit! On suppose donc que notre blog, site Web ou page Facebook attirera plus facilement parce que n’importe qui peut les lire sans rien débourser. Ça tombe sous le sens, non? Moins c’est cher, plus le monde aime; si c’est gratuit, c’est encore mieux!

… Ou pas. On le constate de façon éclatante en expérimentant avec les prix, une autre technique de promotion commune et à la portée de tou-te-s. J’ai longtemps eu du mal à admettre qu’un prix bas n’était pas un argument de vente, en partie parce que je suis moi-même une radine et que je boycotte sans hésiter tout livre numérique qui coûte plus de 6 $ CA, et en partie parce que je lis beaucoup de blogues américains et qu’aux États-Unis, il semblerait que ce soit un argument de vente. Eh bien… pas dans le marché francophone. Les prix sont élevés et la tendance est à la hausse. J’ai organisé des dizaines et des dizaines de « spéciaux » et de soldes sur tous les titres des Éditions Laska, et aucune de ces opérations n’a jamais occasionné de réel pic de ventes. Les quelques ventes supplémentaires qui se produisent parfois (pas toujours) ne sont généralement pas suffisantes pour compenser la perte engendrée par le rabais lui-même (exemple : 4 ventes à 0,99 € au lieu d’une vente à 4,99 €; on a bel et bien perdu de l’argent).**

Je ne crois pas que la cause en soit la valeur symbolique véhiculée par le prix, du moins, pas au premier chef. Je suis persuadé-e que les lecteurs/-trices seraient bien aises de payer leurs livres moins cher, si les livres qu’ils voulaient lire l’étaient. Car le prix n’est qu’un seul facteur, et pas le plus important, dans le choix d’un livre. Le prix, c’est ce qu’on se résigne à payer. Par conséquent, le prix n’est jamais trop élevé pour un livre dont on a vraiment envie et, inversement, le prix n’est jamais assez bas pour un livre dont on n’a pas envie…

Il y a toutefois un scénario dans lequel les baisses de prix ont fonctionné pour moi. Ce n’est pas une exception ni un hasard; cela va plutôt dans le sens de mon premier argument concernant les moyens de communication, à savoir qu’on ne s’improvise pas commercial-e. Dans mes deux précédents articles (ici et ici), j’ai décrit les exemples de deux nouvelles (d’auteures différentes) qui ont vendu plus d’exemplaires payants qu’elles n’ont été téléchargées gratuitement. J’ai aussi précisé que l’une de ces auteures vendait déjà des centaines de livres payants alors qu’elle peinait à obtenir 50 J’aime gratuits sur Facebook. Enfin, j’ai mentionné que mon record de ventes avec Laska pour un seul ISBN (que je dois toujours à cette même auteure) a dépassé le chiffre des 2100. Tous ces phénomènes ont un point commun : aucun de ces succès ne sont dus à ma promo ni à celle de mon auteure, mais… aux compétences de nos revendeurs, au premier rang desquels Amazon.

J’ai écrit que ma nouvelle semblait se vendre « toute seule ». J’ai menti. Je sais aujourd’hui parfaitement que, si j’avais mis ma nouvelle en vente uniquement sur mon site Web, elle aurait fait un four monumental. En réalité, c’est Amazon (à un peu plus de 62 %) qui a vendu ma nouvelle (suivi de la Fnac et de Kobo, plus de 12 % chacun). Quant aux 2100 ventes de notre bestseller, il y en a 317 qui ont été réalisées en 24 heures, grâce à une baisse de prix organisée et promue par Amazon. Et qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Après tout, la promotion relève de la vente. Et la vente est leur métier — c’est pour ça qu’on les appelle revendeurs. Au fond, quand on y réfléchit deux secondes, l’idée même qu’un-e auteur-e ou un-e éditeur/-trice puisse concurrencer dans leur domaine des multinationales spécialisées comme Amazon est complètement absurde…***

Je ne peux pas clore cet article sans évoquer les services presse à des blogueurs/-ses, ces exemplaires qu’on envoie gratuitement en échange (ou dans l’espoir) d’une chronique, d’un avis, d’une mention à tout le moins. Malheureusement, ce genre de pratique génère approximativement zéro vente, si j’en crois mes 4 années à faire affaire avec plus d’une cinquantaine de « partenaires » (j’ai aussi testé les lancements sans SP — aucune différence visible). L’explication ici est la même que celle que j’ai fournie plus haut, puisque la majorité de ces « blogolecteurs/-trices » sont, comme vous et moi, simplement des blogueurs/-ses amateurs/-trices qui s’efforcent de réunir à chaque article un maigre lectorat — lectorat qui peut lire, mais beaucoup plus rarement acheter.

Tout cela vous paraît peut-être bien pessimiste. Est-ce qu’il n’y a rien qu’on puisse faire, alors, pour favoriser nos ventes?

À suivre…


* Allô! Oui! Vous êtes une exception! Merci de me lire; je suis flattée!

** Je sais que beaucoup d’auteur-e-s préfèrent penser en termes de lecteurs/-trices que de recettes comptables, et en cela les ventes supplémentaires peuvent leur sembler « valoir le coup ». La stratégie serait pertinente si les ventes supplémentaires se chiffraient au minimum dans la centaine. En-deçà, c’est insignifiant. Je développerai davantage ce sujet dans un prochain article.

*** Ce constat est également crucial en ce qu’il révèle notre dépendance économique vis-à-vis de ces corporations. C’est évidemment quelque chose de très problématique, mais ce n’est pas l’objet de cette série d’articles, et cela n’enlève rien au fait que la vente n’a jamais été le métier de l’auteur-e ni de l’éditeur/-trice et que l’on est en droit de vouloir déléguer cette partie de la chaîne du livre, qui l’a traditionnellement toujours été.


Suspense vs effet de surprise

Qu’est-ce que le suspense et qu’est-ce que l’effet de surprise? À quoi servent-ils, comment les employer et comment maximiser leur impact?

J’ai l’impression fréquente que beaucoup d’auteur-e-s distinguent mal ces deux procédés l’un de l’autre, et aussi que la valeur du suspense est souvent sous-estimée au profit de l’effet de surprise, dont l’intérêt est à l’inverse exagéré. À titre d’exemple, on reproche parfois à la romance de manquer de « suspense » parce que la fin (le happy ever after) est connue d’avance. Or, il ne s’agit pas ici de suspense, mais plutôt de surprise. On n’a pas la surprise d’une fin à priori inconnue. En revanche, le HEA n’empêche en rien le suspense, et on pourrait même dire que, si c’est bien amené, il y participe, bien au contraire.

Mes définitions du suspense et de l’effet de surprise, je les dois au magazine Synopsis (consacré au scénario), auquel ma mère était abonnée lorsque j’avais 12 ou 13 ans. Je me rappelle encore l’exemple fourni par l’article en question : un groupe de personnages jouent aux cartes autour d’une table. 1) Tout à coup, une bombe explose : effet de surprise. 2) Quelque part dans la pièce, une bombe à retardement a enclenché son compte à rebours : suspense. La surprise, c’est ce à quoi on ne s’attend pas, ce dont on ignore tout avant que cela arrive effectivement. Le suspense, vu sous cet angle, c’est presque l’inverse; c’est la tension qui s’installe avant un évènement donné que l’on connaît, que l’on voit venir.

C’est pourquoi le HEA en romance, même s’il exclut la surprise, peut créer un suspense très efficace : comment les protagonistes vont-ils réussir à finir heureux ensemble alors qu’au début (et sans doute encore au milieu) du roman, tout semble les séparer, ou tant d’obstacles se dressent devant eux? On lit le roman pour le découvrir, de la même façon qu’on veut connaître la suite de cette mystérieuse partie de cartes, pour savoir si et comment les personnages vont bien pouvoir éviter d’exploser avec la bombe. C’est d’ailleurs toujours ce ressort de suspense qui est utilisé dans les séries d’action où le héros ou l’héroïne se met en danger, alors qu’on sait pertinemment qu’il ou elle va s’en sortir à la fin — ne serait-ce que parce qu’il existe une suite…

Pour beaucoup de lecteurs et de lectrices, d’ailleurs, cette fin « heureuse » agit comme un filet de sécurité, qui leur permet paradoxalement de s’immerger plus complètement dans l’action, de ressentir plus profondément les hauts, les bas et le suspense — à l’instar d’un saut en parachute, auquel on ne se risquerait pas sans ledit parachute. C’est l’une des raisons (mais pas la seule) pour laquelle tant de lectrices de romance tiennent à leur HEA. Sans parachute, c’est une tout autre expérience! Mais je digresse…

Pour revenir à l’effet de surprise, j’ai personnellement tendance à m’en méfier. Je n’aime pas particulièrement les surprises, ni dans la vie ni dans mes livres. Selon mon expérience, l’effet de surprise est aussi un procédé souvent artificiel, une grosse ficelle qui se voit un peu trop. Puisque l’auteur-e sait tout et reste maître-sse de son œuvre à tout moment, et que l’effet de surprise repose sur l’ignorance da la lectrice, alors la surprise suppose une manipulation intentionnelle de la part de l’auteur-e, une dissimulation de quelque chose qui n’aurait pas dû l’être.

Mon cas d’école à cet égard, c’est les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie (oui, on passera cette fois sur l’aspect raciste de l’accessoire — les « petits nègres » du titre étant des figurines). On a dix personnes en huis-clos sur une île autrement déserte, et elles se font tuer une par une. À la fin, il est révélé que l’une d’entre elle est le meurtrier et qu’elle avait depuis longtemps tout orchestré — la présence sans témoin de ses futures victimes et le sort qu’elle leur réservait. Tout irait bien si c’était écrit en point de vue limité, avec uniquement les ressentis et réflexions d’un-e des derniers/-ères survivant-e-s, par exemple. Mais non; c’est écrit en mode omniscient, et on entre dans la tête et les pensées privées de tous les personnages — y compris l’assassin! Lequel, comme par hasard, n’a dans ces moments que des pensées « innocentes » et se rappelle même avec juste assez d’étonnement comment il a reçu l’invitation — en réalité écrite et envoyée par lui-même, donc.

Tu parles d’une surprise! C’est que l’auteure nous avait bien trompé-e-s — menti, même. Il n’y a aucun mérite à surprendre dans de telles conditions. Pour moi, l’effet de surprise ne devrait être envisagé qu’en focalisation interne, parce qu’alors on partage simplement la négligence ou l’ignorance d’un ou de plusieurs personnages. Mais, même dans ces cas-là, on peut tomber dans le travers du deus ex machina s’il apparaît peu probable ou crédible que lesdits personnages n’aient pas remarqué, pas songé à ou connu tel élément avant que l’intrigue ne le rende nécessaire ou juste commode.

En ce qui concerne leur utilisation, je pense que le suspense est important, et même indispensable en fiction dite commerciale. Le suspense peut être plus ou moins fort, plus ou moins intense, mais il n’est finalement que ce qui nous pousse à continuer à lire, à tourner les pages. Et, d’après moi, le défaut principal d’un récit qui manque de suspense, c’est de ne pas en dire assez — peut-être sous le prétexte erroné de vouloir, justement, garder la surprise. La plupart du temps, lorsque je ne finis pas une lecture, c’est que je ne vois pas avec suffisamment de clarté où l’histoire s’en va. Car on ne peut pas éprouver de l’intérêt pour, ou s’investir émotionnellement dans quelque chose dont on ne sait rien. Vous devez donner au lecteur de quoi se projeter dans la suite, lui suggérer quelque chose à y chercher. Et, à ce propos, la seule certitude d’un HEA en romance ne suffit pas…

Comme on l’a vu plus tôt, le suspense consiste en effet à dévoiler, à l’inverse de la surprise qui consiste à dissimuler. D’une manière générale, plus vous donnez d’informations, plus le suspense s’en trouve aiguisé, parce que les informations précisent l’enjeu et les risques. Exemple : une femme marche seule dans la rue, la nuit. Effet de surprise : soudain, quelqu’un l’agresse et la tue. (En raison de l’absence d’implication émotionnelle — hors facteur choc — dans l’effet de surprise, ce genre de scène sera généralement réservé à une femme anonyme et utilisé dans le cadre du « show, don’t tell ».) Si on veut au contraire créer du suspense (et notamment si la femme en question a un rôle important dans l’intrigue), il faut qu’on donne des indices à la lectrice avant que l’évènement ne survienne.

Cas a : quelqu’un épie et suit notre femme seule. Cas b : on sait qu’un tueur est en liberté dans la ville. Dans les deux cas, on aura produit du suspense, donnant au lecteur l’envie de lire la suite pour apprendre a) qui est le rôdeur et ce qu’il veut, ou b) si la femme va se faire agresser et/ou tuer. Maintenant, imaginons un troisième cas où l’on combine les deux informations : on révèle à la fois qu’un inconnu observe la femme et qu’un tueur sévit dans le coin. Le suspense, loin d’être dilué, est multiplié par deux!

Si vous lisez des retours de lecture en anglais, vous avez peut-être rencontré le terme « foreshadowing ». C’est lorsque l’auteur fait allusion à la suite par des annonces du type : Elle était loin de se douter à quel point elle se trompait… La suite allait lui donner raison au-delà de ses pires appréhensions… Mais cela n’allait pas durer. etc. Certain-e-s lecteurs/-trices n’aiment pas cela, parce qu’au fond, c’est une façon de faire monter le suspense sans y travailler trop fort. J’estime pour ma part que c’est inutile; ça sous-entend aussi que le narrateur s’est momentanément retiré de l’action pour prendre du recul, ce qui n’est pas forcément une bonne chose.*

Cela étant dit, il y a en réalité une bonne raison pour laquelle suspense et effet de surprise sont souvent confondus. C’est qu’un suspense efficace est magnifié et « récompensé » par une bonne petite surprise bien sentie. J’hésite toutefois à parler d’effet de surprise, car il ne s’agit pas nécessairement d’une surprise calculée pour avoir un maximum d’effet, surtout si le type de récit n’exige pas un suspense haletant — par exemple une romance contemporaine ou historique classique. Cela n’a pas besoin d’être surprenant autant qu’imprévu, et le but n’est pas tant de stupéfier la lectrice que de maintenir son intérêt éveillé et, notamment, de permettre l’enchaînement vers la prochaine péripétie.

Le suspense fonctionne toujours grâce à un habile dosage entre ce que l’on sait et ce que l’on sait pas. Il joue sur notre imagination et nos émotions, nous donnant juste assez de pistes et d’éléments pour présager, espérer, craindre ou simplement avoir hâte à la suite. Mais ce sont autant de promesses qu’il faut ensuite, pour l’écrivain-e, tenir. Si un problème se résout d’une façon trop simple, trop évidente ou encore trop improbable, la déception sera inversement proportionnelle au suspense qu’on a souffert pour en arriver là. Tout l’art d’écrire de la fiction revient donc à combler les attentes des lecteurs/-trices d’une façon qu’illes n’avaient pas vue venir… Cela peut paraître contradictoire de prime abord, mais je vous assure que, si vous y parvenez, c’est le succès garanti.


* Ça dépend évidemment du type de récit et de narration que l’on a choisi. En fiction commerciale, cependant, on obtient généralement le maximum d’impact en restant au plus près de l’action et des émotions en cours.


Comment j’ai vendu 1895 livres sans aucune promotion

La semaine dernière, j’ai raconté comment j’ai vendu 360 exemplaires d’une nouvelle sans le faire exprès, presque par accident. C’était le tout premier titre que je publiais, et peut-être en effet n’était-ce qu’un accident de parcours, difficile voire impossible à reproduire.

Durant l’été de cette année-là — 2013 —, j’ai édité quelques autres nouvelles à télécharger gratuitement sur notre site Web. Il s’agissait de textes ayant déjà été soumis à l’œil du public lors de concours, censés attirer les lectrices sur notre site et, potentiellement, promouvoir d’autres publications inédites des mêmes auteures. Une des auteures, Pauline Libersart, n’avait encore rien publié, mais nous avions signé un contrat pour un petit roman à paraître fin septembre.

Ayant constaté ce qui s’était passé avec ma nouvelle gratuite, je décidai de mettre ces nouvelles en vente, juste au cas où… Bien m’en a pris! La nouvelle de Pauline allait devenir ce qui est resté pendant 3 ans ma meilleure vente, avec un total de 1895 exemplaires écoulés au jour où j’ai rendu ses droits à l’auteure. C’était le même scénario qu’avec ma nouvelle, mais avec beaucoup plus d’ampleur : aucune promotion (de la version payante, en tout cas), et des ventes qui décollaient toutes seules. Il était plus clair que jamais que ces acheteurs mystérieux ne connaissaient ma maison d’édition ni d’Ève ni d’Adam; si cela avait été le cas, ils auraient su que la nouvelle était gratuite sur notre site!

Alors, je sais que Pauline Libersart est un grand nom aujourd’hui, une valeur sûre de la romance francophone. Mais, à l’époque, elle n’était personne. Elle n’avait jamais rien publié avant (la nouvelle avait déjà dépassé les 500 ventes lorsque son premier roman est paru à l’automne) et, contrairement à ce que certaines personnes ont pu croire, elle n’avait pas de plateforme ou de réseau d’amies-lectrices qui l’auraient artificiellement boostée. En fait, je me rappelle au contraire que sa page Facebook, démarrée par la suite, est restée pendant longtemps avec très peu de mentions J’aime (moins de 50)… Cela me faisait un peu pitié, mais pas vraiment non plus, parce qu’à côté de ça, elle vendait des livres par centaines, et je crois que c’est ce qui a de la valeur pour un-e auteur-e, pas les fans sur Facebook.

J’espère, avec ces deux exemples, vous avoir convaincu-e-s que la promotion n’est ni une obligation ni une fatalité, qu’on peut très bien vendre (et même vendre très bien) un livre sans. Cela dit, vous vous demandez peut-être si, avec de la promotion, je n’aurais pas pu vendre ces deux nouvelles encore mieux. Soit, un livre peut se vendre tout seul, mais la promotion, c’est un petit coup de pouce toujours appréciable, non? Bien que j’aimerais le croire, rien dans mon expérience ne me permet de donner foi à cette idée. Même si je ne peux pas comparer la réalité avec un univers parallèle où ces nouvelles auraient bénéficié d’une vraie promotion, j’ai en revanche la possibilité de comparer entre eux les cent et quelques livres que j’ai édités en 5 ans.

Parmi eux, on ne compte pas moins de 7 autres titres de Pauline Libersart, dont 2 autres nouvelles au même prix — dont une située dans le même univers que la nouvelle « gratuite ». Voilà qui devrait nous autoriser quelques comparaisons. Ces 7 autres titres ont été promus normalement (site Web, Newsletter, réseaux sociaux, services presse, baisses de prix périodiques, impression de cartes postales pour quelques-uns). Or, comme je l’ai déjà mentionné plus haut, aucun ne s’est aussi bien vendu que la nouvelle initiale « gratuite ». Si, aujourd’hui, c’est un de ses romans qui détient le record avec un total qui dépasse les 2000 ventes, il faut préciser qu’il est en vente depuis plus de 3 ans — contre les 2 ans pendant lesquels j’ai pu exploiter la première nouvelle.*

En fait, ses 1895 ventes sont impossibles à distinguer des autres chiffres de vente de Pauline. Ce qui tend à me faire penser que la promotion ne sert à rien, qu’elle ne fait simplement aucune différence. On peut en faire ou ne pas en faire, le résultat sera le même. Pour l’anecdote, le roman qui s’est vendu à plus de 2000 exemplaires est sorti (avec un jour de retard imprévu) exactement 10 jours après que j’ai accouché de mon fils sans anesthésie. Je ne pouvais pas déléguer la parution elle-même, donc j’ai fait ce qu’il fallait, dans l’état que vous pouvez imaginer; s’il y a un livre dont j’ai bâclé la promotion et le lancement, c’était celui-là. Et aujourd’hui, c’est ma meilleure vente…

À ce propos, j’ai toujours tenu à offrir le traitement le plus égalitaire possible à toutes mes publications. Je n’ai jamais eu de budget promotionnel calculé sur la base de prévisions de ventes, juste une liste d’actions à mener qui était la même pour tous les titres. En réalité, j’ai pu en faire un peu plus ou peu moins selon la situation dans laquelle je me trouvais au moment de la sortie (comme dans l’exemple donné plus tôt), mais je n’ai jamais pour autant observé la moindre corrélation avec le succès ou l’insuccès d’un livre… Pour mon plus grand chagrin, d’ailleurs, puisque Dieu sait que j’aurais aimé posséder la formule magique pour conjurer les méventes!

Alors, certes, il n’y a pas que la promotion de l’éditeur; il y a aussi — et peut-être avant tout — celle de l’auteur-e. Surtout dans les débuts, je suivais d’assez près les efforts promotionnels de mes auteur-e-s; mais là non plus, aucun lien visible à l’horizon. J’ai déjà parlé du cas de Pauline Libersart. En plus de Pauline, j’ai 9 autres auteur-e-s dont au moins une des publications s’est vendue à plus de 800 exemplaires. J’aimerais attribuer ces succès au talent de promoteur/-trice des auteur-e-s, sauf que… Parmi elleux, 7 ont publié plus d’un titre avec moi, et au moins l’un de ces autres titres peut être qualifié de mévente (moins de 100 ventes), ou du moins de vente très en-dessous de leur meilleur succès (moins de 250 ventes). Si le succès était dû à la présence en ligne et à la visibilité de l’auteur-e, comment expliquer ces flops et, surtout, tant de disparité entre les différentes parutions d’une même personne? (Et, inversement, si les méventes étaient dues à un défaut de promotion, comment alors rendre compte du succès de livres qui ont été promus de façon similaire, voire moins et moins bien?)

Et non, il n’y a pas d’autre schéma qui pourrait commodément faire sens de ces grands écarts. Dans certains cas, la mévente a précédé le succès; dans d’autres, elle l’a suivi. Dans d’autres encore, le succès a été pris en sandwich entre deux méventes, et j’ai même un cas qui semble s’acheminer vers l’inverse (une vente faible prise en sandwich entre deux succès). Parfois, la mévente peut s’expliquer par un changement de sous-genre et donc de style, mais dans au moins 3 cas, la/les mévente(s) et le(s) succès ont eu lieu non seulement dans un même sous-genre, mais dans une même série! Et encore une fois dans toutes les configurations que vous pouvez imaginer : succès suivi d’une mévente, succès suivi d’un succès puis d’une mévente, mévente suivie d’un succès… C’est à n’y rien comprendre!

À moins que la raison pour laquelle je n’ai jamais vu les effets de la promotion, c’est que ma promotion comme celle de tou-te-s mes auteur-e-s a toujours été désespérément mal pensée, mal ciblée et insuffisante?

À suivre…


* Il y a une raison de plus à son succès, mais je la dévoilerai dans un futur article. Indice : elle n’a rien à voir avec une quelconque promotion orchestrée par moi ou l’auteur-e.


Comment j’ai vendu 360 livres sans aucune promotion

Si vous vous mêlez d’écrire ou d’éditer des livres, voici l’information la plus précieuse que j’ai à vous donner : la promotion nuit à vos ventes. Oui, vous avez bien lu; j’ai bien dit que la promotion non seulement n’aidait pas à vendre des livres, mais que, le plus souvent, elle empêchait d’en vendre. Vous voilà perplexe, sceptique certainement, et pour cause! Partout, depuis toujours, vous avez lu et entendu le contraire : que sans promotion, un livre était condamné. À la rigueur, vous êtes prêt-e à admettre que la promotion n’est pas magique, qu’elle n’est pas une garantie, mais ça tombe quand même sous le sens qu’elle ne peut pas faire de mal, que du bien, n’est-ce pas?

Plutôt que de répondre tout de suite à cette question — vous ne me croiriez probablement pas, de toute façon —, je vous propose de me suivre dans une série d’articles que j’ai catégorisés sous le terme « Antipromotion ». J’ai beaucoup d’arguments, mais pour être entendus, ils doivent être correctement exposés. Nous procèderons donc graduellement, un élément d’explication après l’autre. Chacun pris isolément, ils ne sont pas des preuves en soi; ensemble, j’ose prétendre qu’ils fondent ma théorie de façon assez convaincante.


En 2012, lorsque j’ai créé ma maison d’édition, je n’avais jamais auparavant publié de livre numérique. J’avais donc besoin de me faire la main sur un ebook test, une publication qui compterait « pour du beurre ». J’ai choisi pour cela une de mes propres nouvelles, celle qui me semblait la moins pire, que j’avais écrite dans le cadre d’un petit défi amical et qui demeurait en accès libre depuis plus d’un an sur un forum de lectrices.

Je l’ai relue pour les coquilles, mais mon but était surtout de m’entraîner sur les différents aspects techniques : réalisation des fichiers ePub, Mobi, de la couverture… J’ai mis le résultat en téléchargement libre sur mon site Web, puis j’ai invité les gens à en profiter et, surtout, à faire remonter tous les éventuels bugs rencontrés. Je ne cacherai pas qu’il y avait aussi un petit côté « promotion » dans la manœuvre — sinon, j’aurais aussi bien pu remplir le fichier de lorem ipsum. Mais la promotion ne concernait pas tant la nouvelle en question (offerte gratuitement) que ma maison d’édition en général. J’avais envie de lancer la machine, de donner un avant-goût de ce qu’on allait publier, de quelle façon et avec quel niveau de qualité, non seulement aux lectrices, mais aux écrivain-e-s potentiellement intéressé-e-s.

Je venais aussi de signer un contrat avec le distributeur Immatériel et, même si la mise en vente via leur backoffice paraissait simple, c’était une fois de plus l’occasion de la tester en vrai, de voir quand et comment mes livres apparaîtrait sur les sites des revendeurs. J’ai donc mis ma nouvelle test en vente le 25 janvier 2013, juste pour l’expérience, sans aucun espoir de réaliser de vraies ventes — à cette époque, faute d’être mieux avisée, je croyais en effet comme tout le monde qu’un livre sans promotion n’était qu’une aiguille dans une botte de foin. Ma maison d’édition était toute neuve, mon nom était inconnu au bataillon des auteur-e-s, de romance ou autre (je n’avais jamais rien publié avant — ni depuis, d’ailleurs)… Je songeais avec amusement qu’il résulterait peut-être de cet exercice une ou deux ventes mystères, effectuées par des inconnu-e-s tombé-e-s par hasard sur mon livre…

La première semaine, rien ne se passa. Et puis, le huitième jour, surprise : le compteur affiche des ventes. Pas une, pas deux, mais trois. Et le lendemain, ça continue. Et le surlendemain. Et chaque jour, c’est plus d’une vente. Au 25 février, soit un mois après sa publication, ma petite nouvelle test a atteint les 50 ventes. Pour moi, c’est à la fois incroyable et inexplicable. À cinquante ventes, on a dépassé le seuil de l’anecdotique et de l’insignifiant… Qui diable sont ces cinquante personnes?

Et ça ne s’arrête pas là. Le 25 mars, on est à 100 ventes exactement. Après ça, le rythme va lentement diminuer, tout en restant relativement régulier. En un an (du 25 janvier au 25 janvier), j’ai vendu 358 exemplaires, soit une moyenne de 30 ventes par mois (j’ai par la suite retiré l’ebook de la vente, mais 2 ventes de plus ont été comptabilisées après le fait).

Alors, 360 ventes, ce n’est pas mirifique. Il n’y a pas de quoi se vanter en soi. Ce n’est pas un bestseller. Mais si vous connaissez un peu les chiffres réels de l’édition… c’est quand même pas mal. Surtout en numérique. J’ai des chiffres de vente sur plus d’une centaine de titres que j’ai publiés depuis avec Laska, et je peux vous affirmer qu’on est loin d’être rendu à 360 ventes avec toutes nos publications — même pas avec la majorité, en fait : c’est presque exactement un tiers de nos titres qui ont franchi ce seuil. Et, surtout, c’est la régularité des ventes qui m’interpelle. Même si la tendance était à la baisse d’un mois sur l’autre, j’ai de bonnes raisons de penser que, si j’avais laissé cette nouvelle en vente au-delà d’un an, elle aurait pu atteindre sans problème les 500 ventes.

Mais bon, 360, 500, ça reste du même ordre de grandeur. Au fond, ce n’est ni peu ni énorme; l’intérêt est que j’y suis arrivée sans le moindre effort de promotion. J’avais publicisé un peu le fait que la nouvelle était téléchargeable sur notre site Web — mais qu’elle était en vente où que ce soit à 0,99 € (1,99 $ CA), cela, jamais. À personne. C’était juste un test, et cela n’aurait eu aucun sens que j’encourage les gens à l’acheter en parallèle du téléchargement gratuit. En tout cas, je n’avais aucun désir de créer la moindre confusion, qu’on puisse me soupçonner d’être une profiteuse, cupide, non-professionnelle ou mégalo — c’était une nouvelle écrite par moi, en plus!

Certaines personnes considèrent que la mise en ligne gratuite est un procédé de promotion en soi. Mais je ne crois pas que quiconque savait la nouvelle gratuite l’aurait achetée. Les fichiers étaient exactement identiques. Il y avait sur notre site une version ePub, une version Kindle, toutes deux sans DRM. Et c’était clair que les fichiers n’étaient que des tests, des prototypes qui pouvaient présenter des défauts. Pourquoi aller l’acheter par après, par derrière? Pour nous soutenir? Hum. J’aurais préféré que les gens achètent nos vraies publications, une fois qu’elles ont commencé à sortir (confession : cela n’a pas été le cas). Du reste, je n’ai pas noté le chiffre exact, mais je me souviens parfaitement que ma nouvelle gratuite n’a pas été téléchargée 360 fois sur notre site Web. Même pas 100, et sans doute pas autant que 50 fois, en fait. Enfin, nulle part ne se trouvait de mention selon laquelle « si vous avez aimé ce livre, nous vous serions reconnaissant-e-s de donner votre argent à Amazon ».

Sur le site d’Amazon France, d’ailleurs, ma pauvre nouvelle s’est rapidement récolté un commentaire dénigrant assorti d’une note d’une étoile. Tout le monde parle tellement de l’importance des commentaires positifs et des bonnes notes, que j’étais sûre que cela signerait la fin du succès inattendu de mon livre. Que nenni! Si les ventes ont continué à diminuer graduellement, je n’ai observé aucune chute notable; mes ventes se sont toujours maintenues à un minimum de quelques-unes par semaine, même dix, onze mois après la parution.

Cette expérience précoce a été la première faille dans ma foi en la promotion. J’avais lu partout qu’il fallait promouvoir, qu’il n’existait aucun autre moyen de se faire remarquer dans la masse, et voilà qu’un livre que j’avais tout juste pris la peine de mettre en vente (une formalité, grâce à Immatériel), que je n’avais à vrai dire pas pensé ni voulu vendre*, se vendait pour ainsi dire tout seul. C’était un sacré contre-exemple à la soi-disant règle d’or de l’édition… Cependant, je restais une modeste novice dans le monde du livre, et je n’osais pas offrir d’interprétation à cette apparente anomalie. Peut-être n’était-ce que l’exception qui confirmait la règle?

À suivre…


* Je ne vais pas nier que voir un livre avec mon nom dessus se vendre m’ait causé quelque fierté. Mais l’euphorie de me sentir écrivaine n’a pas duré. C’est la raison pour laquelle j’ai fini par enlever ce titre de la circulation; je n’étais au fond pas prête à publier, à lancer ma carrière, et je regrette aujourd’hui d’avoir publié cette nouvelle sous mon vrai nom.


Comment je me suis mise à l’écriture

J’ai raconté la semaine dernière comment je me suis initialement intéressée à la romance pour des raisons purement mercenaires, soit avec l’espoir d’en écrire et d’y gagner de l’argent (voir Comment je me suis mise à la romance). Il y a des auteur-e-s que l’idée d’écrire pour le marché horrifie ou scandalise; pas moi — et je ne crois pas que cela soit dû à un défaut de sens moral, mais plutôt à la façon dont j’envisage l’écriture et mon rôle d’écrivaine. L’appel de l’écriture ne m’est pas venu du dedans, comme un besoin irrépressible d’expression qui aurait trouvé à sortir; l’appel est arrivé du dehors, comme un défi ou une invitation, une parole qui n’était d’abord pas la mienne et qui demandait une réplique — la mienne?

J’ai écrit dès que j’ai su écrire, vers 4, 5 ans (j’ai effectivement tenu mon premier journal à cet âge, en italien), mais ce n’étaient d’abord que des poèmes, plus rarement quelques histoires très courtes où je plagiais allègrement mes lectures préférées*. L’idée d’écrire une « vraie histoire », originale, comme celles qu’on trouvait dans les livres, ne m’est venue qu’à 9 ans.

C’était au début de l’année de CM2. Une de mes camarades, nouvelle dans notre école, a demandé à notre prof de « publier » un conte de fées qu’elle avait écrit l’année précédente dans le cadre d’une activité scolaire. Nous avons passé des mois à le relire, le corriger, le mettre en page, l’illustrer et l’imprimer. Une partie de moi trouvait le projet très chouette et avait contribué avec enthousiasme aux illustrations (j’étais à l’époque plus dessinatrice qu’écrivaine). Cependant, une autre partie enviait tout le flan qu’on faisait autour de ce texte, qui ne me semblait du reste pas si bon**. Une suite de clichés — j’étais sûre de pouvoir faire aussi bien, sinon mieux.

Je me suis donc lancée avec la première idée qui m’est passée par l’esprit. Bien sûr, j’ai vite abandonné. D’une part, j’avais une situation initiale, une situation finale, mais pas d’intrigue pour relier les deux. Je me suis arrêtée pour réfléchir, et puis je n’ai jamais continué. D’autre part, comme je l’ai dit, j’avais l’habitude des dessins et des poèmes, ces « œuvres » qu’on commence et achève en une seule séance, en quelques minutes à quelques heures. Le résultat comme la gratification sont immédiats ou presque. Trouver la motivation et la foi de poursuivre un même but sur des semaines, voire des mois, c’est autre chose. Et c’était trop pour moi.

Pendant l’année suivante, j’ai tenté une réécriture de ce projet, en le tapant cette fois directement à l’ordinateur. J’ai aussi commencé d’autres manuscrits dont j’ai vu les problèmes — et que j’ai par conséquent laissés tomber — presque immédiatement. À ce moment-là, ça ne m’inquiétait pas de ne rien finir; j’avais toujours de bonnes raisons. Quand on grandit, notre vision des choses évolue vite, on apprend et on découvre sans cesse, nos idées qu’on croyait géniales peuvent devenir obsolètes du jour au lendemain. Ce qui serait étonnant, ce serait de conserver la même approche et les mêmes ambitions d’une année sur l’autre. Après tout, l’année de ma sixième, c’est l’année où j’ai lu pour la première fois Théophile Gautier, Jules Vernes, Jack London, Paul Féval, Alexandre Dumas…

J’avais donc commencé à écrire, à vouloir écrire, mais je ne pensais pas encore à impressionner qui que ce soit au-delà de mon entourage. Être à la place de ma camarade de CM2 me paraissait une gloire suffisante. La plupart de mes premiers projets sont d’ailleurs nés dans le but d’être offerts à mes amies, en hommage à nos jeux, à nos intérêts communs et aux livres qu’on se prêtait entre nous.

Mais l’année de mes 11 ans, c’est aussi celle où nous avons eu la télévision. Ma mère a entrepris de faire notre culture cinématographique et, à l’automne 1998, elle a emprunté au vidéoclub du coin un film intitulé en France Le Cercle des poètes disparus. Je n’ai qu’un vague souvenir de l’histoire, mais, sur le coup, ce visionnage m’a beaucoup marquée. Et ce, à deux niveaux : d’abord, il y avait le message du film, qui valorisait le désir artistique, et puis le film en lui-même, produit concret de ce même désir. C’est ce jour-là que s’est cristallisé en moi le désir d’écrire comme vocation, comme carrière — sur le moment, en fait, j’ai parlé de l’envie de « raconter des histoires » (le médium m’importait peu à l’époque : cinéma, littérature, bande dessinée… tout se valait à mes yeux).

Ce n’est pas le besoin d’exprimer une histoire ou une idée spécifique qui m’a donné envie d’écrire. C’est l’envie d’écrire qui est venue en premier, et la question de savoir quoi écrire a toujours été secondaire. Écrire, pour moi, c’est entrer dans cette infinie conversation interculturelle et intergénérationnelle, c’est ajouter un nœud dans le réseau intertextuel qui se tisse, en public, en secret, en dépit de la distance et du temps. Mon écriture n’est pas un cri, un appel; c’est une réponse, c’est un argument… c’est même parfois une reprise, pour le plaisir d’enfoncer le clou.


* La série du petit Nicolas de René Goscinny, les romans pour la jeunesse de Roald Dahl, de la comtesse de Ségur…

** Je comprendrais plus tard que ce texte avait en réalité un grand mérite : celui d’être achevé.