Mon premier jet en trois étapes

La toute première fois que j’ai tenté d’écrire un roman — j’avais neuf ans —, j’ai ouvert un cahier et j’y suis allée à la main, uniquement armée d’un stylo. Ça n’a pas duré longtemps (quelques pages). Quand je m’y suis remise, en classe de sixième (française), j’ai essayé d’écrire directement sur l’ordinateur. Nous n’en possédions pas, mais mon père avait droit à un portable dans le cadre de son travail, et je pouvais l’utiliser pendant les périodes où il le rapportait à la maison. (Mes textes étaient enregistrés sur une disquette.)

Cette nouvelle technique m’a permis d’aller beaucoup plus loin dans mes projets. J’ai découvert, non seulement que taper sur un clavier était plus rapide et moins fatigant que d’écrire manuellement, mais aussi que la possibilité de supprimer, de modifier, de tester différentes versions pour les comparer me convenait beaucoup mieux. J’ai toujours été perfectionniste, et écrire à la main me mettait devant l’alternative frustrante de raturer mon texte jusqu’à le rendre illisible, ou de devoir le laisser dans une forme instatisfaisante.

Pour autant, durant toute mon adolescence, j’ai continué à alterner entre les cahiers et l’ordinateur. En effet, nous n’avons eu notre premier ordinateur à nous que quand j’avais presque 15 ans, et encore là, il fallait le partager avec les trois autres membres de ma famille (et écrire dans le salon, au vu de tous). Le papier me donnait la liberté d’écrire où et quand je le souhaitais, sans dépendre de personne. J’y gribouillais aussi mes idées mal dégrossies, mes listes de noms, et mes premières versions pleines de fautes quand j’ai commencé à écrire en anglais. Mon premier brouillon, c’était pour sortir l’histoire, l’enchaînement des actions; puis, en réécrivant à l’ordinateur, j’en profitais pour corriger ma grammaire et mon vocabulaire.

J’ai repris ce fonctionnement en deux temps lorsque j’étais en Pologne (en 2008), et que j’ai sérieusement essayé d’écrire (de la fiction) en anglais pour la dernière fois. Ci-dessus, mon cahier de l’époque.

À part ça, j’avais désormais mon propre ordinateur, et j’ai vite pris l’habitude d’écrire en français directement sur ma machine. Ça va forcément plus vite que d’écrire deux fois plus ou moins la même chose, non? C’est du moins ce que je croyais jusqu’en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause de plusieurs années. J’étais rouillée, et je connaissais assez bien le milieu pour me rendre compte à quel point j’écrivais lentement. Il y a des gens qui abattent mille mots par heure ou plus, et moi, j’étais là, les yeux dans le blanc de ma page, un mot après l’autre, entrecoupés de longues réflexions — non, finalement, toute cette phrase est nulle, je l’efface…

Et il y avait un côté décourageant dans cette lenteur, un côté stressant dans cet écran immobile et trop lumineux qui me renvoyait dans la face, sans jamais ciller, la preuve de mon incapacité. Puis Chloé Duval m’a parlé de Rachel Aaron. Et la façon de faire de cette auteure américaine, même si j’ai dû l’adapter un peu, a changé la donne. Oui, elle m’a vraiment débloquée. Et c’est de ça que je veux vous parler aujourd’hui.

En gros, pour les personnes qui ne lisent pas l’anglais (sinon, je vous invite à cliquer le lien ci-dessus et à lire tout l’article), Aaron évoque trois approches de l’écriture qui ont boosté sa productivité. Le temps — c’est ce qui est le moins pertinent pour moi (j’ai peu de marge de manœuvre en la matière) — revient à tester différentes plages horaires (moment de la journée, longueur des sessions, lieu de travail) pour déterminer celles où vous êtes le plus efficace. Par exemple : matin, après-midi ou soir? à partir de combien de temps adoptez-vous votre rythme de croisière? jusqu’à combien d’heures d’affilée êtes-vous capable de maintenir le rythme? écrivez-vous mieux chez vous, dans un café, ailleurs? Une fois que vous saurez tout ça, essayez au maximum de prévoir vos heures d’écriture en fonction des critères qui vous sont favorables.

Ensuite, il y a l’enthousiasme. On écrit plus facilement (et plus vite) ce qu’on aime… et, comme le monde est bien fait, cette passion est aussi ce qui rendra vos écrits authentiques et accrochera votre lectorat. Donc, au lieu de penser en termes de ce que vous « devriez » écrire, fiez-vous à votre enthousiasme. Si une scène prévue ne vous enthousiasme pas, elle est peut-être nécessaire, mais pas en l’état! Cherchez l’angle, l’élément qui la rendra passionnante à vos yeux, et elle s’écrira toute seule.

Enfin, le facteur le plus important est sans doute la connaissance. C’est-à-dire savoir à l’avance ce que vous allez écrire. Pour moi, cela n’était pas évident, car je me considère plutôt comme une écrivaine jardinière (pantser). Si j’ai un plan trop précis, écrire une histoire que je connais déjà m’ennuie. J’ai besoin de découvrir et d’être surprise par ce qui arrive comme si j’étais une simple lectrice de ma propre histoire. Et pourtant, c’est ce conseil qui a véritablement révolutionné ma pratique d’écriture.

À la base, Rachel Aaron suggère simplement de noter au brouillon, schématiquement, l’enchaînement des différents éléments d’une scène — notamment les actions, ou les arguments échangés dans un dialogue. Peut-être cela vous suffira-t-il aussi. Pour moi, cela n’était pas assez. Si je suis perfectionniste quant à la forme, si j’écris toujours de façon linéaire (du début du roman à la fin), ce n’est pas juste par rigidité psychologique ou par obsession stylistique. C’est parce qu’il ne faut parfois qu’un mot de travers pour déclencher une série de catastrophes…

Pour moi, les évènements interviennent dans une fiction selon une séquence strictement logique. J’ai besoin d’avoir une idée très précise de ce qui s’est passé avant pour en déduire ce qui se passera après. Et cette précision ne passe que par les mots que j’utilise. Je m’interdis, par exemple, de faire réagir un personnage avec colère, si ce qu’a dit son interlocuteur ne justifie pas, à mon sens, cette colère. Il peut s’agir d’un mot, bien ou mal employé, qui provoquera indignation, rancœur ou, au contraire, empathie… Ce n’est pas la même chose!

Il faut donc que chaque mot soit juste, et à sa place. Si un mot est flottant, incertain, s’il peut être sujet à réécriture, alors toute l’histoire qui suit et qui y est suspendue est sujette à devenir caduque. C’est terrible. C’est insoutenable. Or, trouver tous les mots justes et les mettre à leur place tout en improvisant à partir de zéro devant son écran d’ordinateur, voilà qui est une gageure… L’idée de Rachel Aaron, en somme, est de décomposer les différents défis compris dans l’acte d’écrire, notamment les éléments objectifs d’une part, et le choix des mots et des expressions de l’autre.

Ma façon concrète de m’y prendre, actuellement, tient en trois étapes. La première étape est dans ma tête. J’ai une espèce de plan vague et changeant pour mon roman, mais, même si je n’en ai pas, la question de départ est : qu’est-ce qui vient maintenant? Quelle est la scène qui s’impose? (À noter que, dans ma tête, je ne procède pas toujours linéairement. C’est juste au moment de l’étape finale, soit la formalisation des scènes à l’ordinateur, que je respecte scrupuleusement l’ordre chronologique.) Et là, je visualise, je tâtonne, je teste, je recule, je change jusqu’à ce que ça me plaise. Il y a des bouts que je « rédige » dans ma tête, mais les descriptions restent souvent visuelles, et les premières versions de mes dialogues sont généralement en anglais.

Par rapport au plan, c’est le moment où je dois définir tous les détails concrets. Par exemple, si mes protagonistes sont censés se disputer, c’est à ce stade que je détermine le sujet précis de leur dispute, l’élément déclencheur, les circonstances. La dernière chose que je veux, c’est de devoir réfléchir à cela devant mon ordinateur, alors que l’heure tourne et que la page blanche me nargue — c’est presque une garantie de se rabattre inconsciemment sur la première idée qui vient, qui risque fort d’être un cliché, un stéréotype et, en tout cas, n’a aucune raison d’être la meilleure. Cette première étape, purement mentale, peut se faire en parallèle de toute activité non intellectuelle, comme marcher, être coincé-e dans les transports en commun, faire le ménage ou la vaisselle.

En général, une page de format lettre ou A4 me fournit matière pour environ 3000 mots.

Dès que je tiens les éléments concrets de ma scène, ma deuxième étape est de les noter sur une feuille. Pourquoi passer par le papier, alors que la scène est dans ma tête? Parce qu’il y a beaucoup de choses dans ma tête, et que le seul fait de reconstituer toute une scène (voire deux, trois ou quatre; je prends parfois beaucoup d’avance) de mémoire est un effort en soi. Or, le mot d’ordre est : décomposer. Lors du brouillon sur papier, je fais cet effort d’extraction, mais sans me mettre aucune pression quant à la forme. La syntaxe est déglinguée, c’est plein de répétitions; si je ne trouve pas un mot, je mets une approximation ou le terme en anglais, j’abrège, et d’une manière générale, je n’inclus que ce que je suis susceptible d’oublier.

Le but est de fixer un squelette que je remplumerai au moment de l’étape finale. Il m’arrive aussi de ne pas me souvenir de tout lorsque je rédige à la main, mais je ne m’en soucie pas. Si je me rappelle quelque chose plus tard, j’ajoute une astérisque et je le note plus loin. Parfois, ça ne me revient qu’une fois devant l’ordinateur, ou bien je pars finalement dans une toute autre direction, et c’est là aussi l’intérêt d’une étape supplémentaire : plus j’ai d’occasions de repasser sur ma scène, plus j’ai de chances de la rendre exacte. Enfin, avoir un brouillon au papier est aussi une solution logistique au fait que je ne peux pas travailler sur l’ordinateur lorsque mon fils (4 ans) est dans les parages. Ça me permet de mettre à profit des petites fenêtres de temps libre qui seraient autrement perdues.

Quant à la dernière étape, elle est la plus évidente : sur la base de mon brouillon, je tape à l’ordinateur une version lisible et complète de ma scène. On en est alors à la troisième itération de la même chose; vous vous demandez peut-être si je n’en suis pas lassée. Eh bien, non! C’est là le pouvoir magique de l’enthousiasme. Je ne l’ai pas raconté ici, mais il y a deux semaines encore, après un accès de panique — mon roman publié vaut-il quelque chose? les gens qui m’en ont dit du bien ne l’ont-ils fait que pour me faire plaisir, ou parce qu’ils ont des goûts de chiotte? —, j’ai voulu en relire un bout, et je me suis à nouveau couchée après minuit parce que je n’arrivais pas à m’arrêter.

J’aime tellement ce que j’écris, je trouve ça tellement excellent, que me le raconter encore et encore est un plaisir dont je ne me lasse pas. (Oui, je sais, c’est très bizarre. Je ne prétends pas l’expliquer.) À titre de comparaison, quand je retombe par hasard sur mon roman med-fan de 2016 (jamais publié), j’ai honte, je me dis : Oh la la, cette tournure est tellement maladroite… et là, ce passage, ça ne veut carrément rien dire… Donc, non, je n’aime pas tout ce que j’écris, loin de là. (Sinon, je n’en serais pas à la cinquième réécriture d’un roman commencé il y a un an…) Mais, une fois que j’ai trouvé le truc qui me plaît, j’ai l’impression que ça me plaît à vie. Je m’y vautre, je m’y complais…

Bien sûr, j’ai conscience qu’il y a des écrivain-e-s dont la méthode est à l’opposé de la mienne, et peut-être trouverez-vous mon processus aussi hérétique que me paraît le vôtre (écrire les scènes dans le désordre, par exemple, ou tout réécrire après avoir mis le point final). C’est ça qui est amusant! J’espère en tout cas avoir satisfait votre curiosité et, qui sait, vous avoir inspiré de quoi expérimenter à votre tour.


Vivre de sa plume : bilan 3e trimestre

Le 22 janvier 2018, j’ai publié les premiers épisodes de mon premier roman (l’intégrale était uniquement disponible sur mon propre site Web dans un premier temps; je l’ai ajoutée le 15 février sur toutes les plateformes). Chaque trimestre, je fais le point sur les ventes, pour les comparer à mon objectif personnel de vivre un jour de ma plume. Vous pouvez lire mes bilans précédents ici et ici.

1) Ventes au 30 septembre

Le total de mes revenus issus du roman atteint 1387,18 €. Là-dessus, la vente de l’intégrale seule représente 1138,91 €. (Les chiffres sont en euros parce que mon distributeur est en France et me paie en euros.)

Le premier épisode (à découvrir gratuitement) a désormais été téléchargé 1987 fois, dont 761 fois sur l’iBookstore et 689 fois sur Amazon. J’ai vendu 201 exemplaires de l’intégrale, dont 142 sur Amazon, 24 chez Apple et, pour la première fois, un sur mon propre site (merci Jess!! :-)). En termes de proportions, les ventes Amazon ont davantage ralenti dans ce dernier trimestre que celles de l’iBookstore.

L’épisode 2 enregistre un total de 121 ventes, dont 68 via Amazon et 34 via l’iBookstore. À compter de l’année 2019, j’ai décidé de retirer les épisodes individuels 3 à 11 de la vente. Ils seront remplacés par trois compilations de trois épisodes chacune.

2) Analyse et réflexion

Déjà, vous me permettez : 200 ventes pour mon roman? Youhou!!! Ça ne représente rien en soi, on n’arrive pas encore à l’équivalent du salaire horaire minimum, mais c’est rond et ça claque quand même pas mal… Enfin, 200, quoi! Merci.

À part ça, comment se fait-il que plus de téléchargements du premier épisode chez Apple correspondent à moins de ventes finales, par rapport à Amazon? Est-ce qu’on peut émettre l’hypothèse selon laquelle le taux de conversion est plus fort chez Amazon (plus de 20 %) que chez ses concurrents (à peine plus de 3 % chez Apple)? C’est-à-dire que les acheteurs/-ses Amazon seraient plus susceptibles de passer à l’achat après avoir été appâté-e-s, ou avoir manifesté de l’intérêt. Si c’est le cas, c’est un point de plus pour la multinationale de Jeff Bezos…

À titre de comparaison, le troisième revendeur chez qui le premier épisode compte le plus de téléchargements est Leclerc, avec 102 — au niveau des ventes de l’intégrale, on est à 4 (3,9 %). Chez Bookeen, avec 90 téléchargements pour 6 ventes, on obtient un taux de 6,6 %. Cultura, 60 pour 2, on retombe dans les 3 %. Google Play est l’autre plaisante exception : avec des chiffres de 37 et 6, on culmine à 16 % (en même temps, l’échantillon est faible, donc à prendre avec des pincettes).

Bref, il semblerait qu’Amazon jouisse de deux arguments de poids pour des auteur-e-s comme moi : non seulement il occupe une grosse part du marché des livres numériques, mais les personnes qui utilisent le site achètent pour vrai. Ce ne sont pas des freeriders ou freeloaders, uniquement à l’affût de l’ebook gratuit ou de la bonne promo. (Je n’ai encore fait aucune baisse de prix depuis la mise en vente de mon roman.)

Au stade où nous en sommes, ce n’est plus seulement Amazon lui-même qui crée son propre succès, mais les gens qui le choisissent. Et la question, c’est : quel contrepoids propose-t-on? Quel soutien sonnant et trébuchant offre-t-on aux écrivain-e-s pour les convaincre qu’Amazon (et surtout l’exclusivité Amazon, via KDP Select) n’est ni la seule ni la meilleure solution?

Je me suis engagée cette année à acheter environ un livre autoédité par mois (ce qui n’est sans doute pas assez, mais je lis peu ces temps-ci), et la moitié d’entre eux n’est d’ores et déjà disponible que sur Amazon. La bataille est-elle déjà perdue? (Pourtant, je m’obstine, trimestre après trimestre.) Les dés sont-ils pipés, parce qu’on ne peut pas espérer gagner sur le terrain financier avec des bons sentiments? (Ça s’appelle aussi « la limite de la gauche réfo ».)

3) Promotion

De mon côté, la nouveauté de ce dernier trimestre, c’est que j’ai décidé de promouvoir mon livre… en tout cas, d’utiliser des outils que j’associe à la promotion. Ainsi, je me suis créé une page Facebook et un compte Wattpad (vous pouvez même me suivre sur Instagram, que j’utilise pour l’instant surtout comme retoucheur de photos pour Facebook — tout ce que je publie sur Insta est aussi partagé sur ma page). Pourquoi ce changement de cap?

En réalité, j’essaie de rester fidèle à ma ligne « antipromotionnelle », dans le sens où je ne considère pas cette présence en ligne comme autant de moyens de vendre mon livre. L’instant où je me laisserai aller à espérer que mes abonné-e-s passent à la caisse, je sais que je me prendrai un mur violent dans la face… Ces pages et comptes ont un tout autre but : communiquer sur mon activité. Je le fais déjà ici, mais d’une manière toujours assez abstraite, théorique, voire anonyme. Forcément, c’est plus confortable. On ne se mouille pas. On n’offre pas son travail au regard et donc à la critique de ses interlocuteur-ices.

Au fond, je me suis rendu compte qu’une partie de mes positions contre la promotion n’avaient rien de rationnel, et relevaient au contraire de mes propres appréhensions et travers. Ne pas se livrer, ne pas donner de sa personne, ne rien laisser dépasser qui me mettrait en péril, ou que quelqu’un pourrait utiliser contre moi. J’ai toujours vécu d’une façon assez autarcique (dans le genre I Am Rock, de Simon & Garfunkel, vous voyez?), sans forcément m’en rendre compte, parce que j’ai aussi une tendance contradictoire à l’oversharing

Or, que vaut la vie si on ne prend pas de risque, si on ne se rend jamais vulnérable? Ça fait quelque temps que je constate mon incapacité à réunir une communauté autour de moi, et je croyais m’y être résignée. Comme on se connaît mal, hein? Moi, me résigner à quoi que ce soit? Laissez-moi rire! Surtout, j’ai soudain compris que, si j’avais du mal à m’entourer, à créer des liens, cela venait sans doute d’abord de moi et de ma difficulté à donner aux autres — à donner vraiment, sans peur de ce qu’illes penseront, sans ce besoin panique de réciprocité sans laquelle j’ai l’impression de valoir moins que rien…

Pour résumer, l’autopromotion comme thérapie? Apprendre à parler de soi, apprendre à parler aux autres, non parce qu’il le faut ou parce que j’en verrai les retombées en argent ou en célébrité, mais parce qu’à quoi bon écrire si on n’arrive pas à être humaine? Je me suis longtemps raccrochée à ce rêve d’écrire et de publier pour échapper à la vie réelle, mais la vérité, c’est que les livres n’ont aucun sens pour moi s’ils ne parlent pas de la vie, s’ils ne m’aident pas à retourner à la vie… J’ai besoin de cette dialectique.

À quoi bon Proust, à quoi bon savoir ce que faisaient et pensaient des humains si on ne vivait plus avec eux?

— Albert Cohen, Belle du Seigneur


Chroniques de l’indésphère : Marisa, Sinnerman, Les Oiseaux

Sur Page 42, le site de Neil Jomunsi, ce sont souvent les mêmes qui reviennent commenter. On finit par retenir quelques pseudos. Halv, j’avais souvenir de l’y avoir déjà croisé quand (une recherche rapide me suggère que ça pourrait remonter à 2015! ça me paraît extrêmement loin…) il a eu le malheur de révéler le fond de sa pensée : celle d’un libéral, d’un mec de droite. Moi, si vous me lisez depuis quelque temps, vous savez que je suis très anti-libérale et que je me considère très à gauche. D’où clash, forcément, réaction épidermique de dégoût. J’ai pris sur moi pour ne rien répondre (polémique fatalement vaine, et puis sur un blogue qui n’est pas le mien), mais, à partir de ce jour, Halv était fiché, catalogué, blacklisté dans ma tête, enfermé dans une petite boîte avec un cadenas par-dessus et balancé aux oubliettes.

En 2017, je suis retournée sur Twitter, et je ne peux pas ne pas suivre Neil (même si, lui aussi, Dieu sait qu’il m’a exaspérée et qu’on n’a pas toujours été d’accord!). À la grâce des retweets, Halv se pointe dans mon feed — la petite boîte que j’avais jetée à la mer qui, avec la marée, revient s’échouer sur la grève. Avec un soupir, je prends la boîte et, en la retournant, je découvre qu’il écrit de la fiction sous le nom de Blaise Jourdan. Mais non… je la repose, parce que la vie est trop courte pour lire des mecs de droite.

Les mois passent, la petite boîte reste là avec son cadenas, et moi, stoïquement, je l’ignore ou feins de l’ignorer. Je remâche mon grief — je suis quand même bonne à ça. Parfois, il m’aide en sortant des trucs qui m’agacent. Mais, d’autres fois, il nous sort Alain et là, je suis sans défense. À part mon père (qui en est fan et qui m’a refilé son bouquin) et ma sœur, je ne connais personne qui ait lu Alain, sans même parler de le citer en conversation! Décidément, la philo, c’est mon point faible, c’est mon talon d’Achille…

Parallèlement, il y a le fait que, depuis que je suis exposée à la « gauche Twitter », et notamment dans le sillage de #MeToo, je me sens de moins en moins en phase avec le courant dit de « justice sociale », qui m’avait intéressée au début. En particulier, j’ai du mal à réconcilier ce que je lis ici et là avec ma pratique d’écriture de romance… Or, des deux, ce n’est pas la justice sociale qui me rend heureuse, qui me donne de l’espoir. C’est l’autre. C’est la possibilité de vivre ensemble en tant qu’égaux, sans renoncer à nos différences ni à nos désaccords, mais en nous pardonnant sans condition l’un-e à l’autre, non seulement le passé mais l’avenir, jour après jour. (C’est cela que la romance représente pour moi, et pourquoi je l’aime autant.)

Voilà le contexte. Un jour, je découvre via Halv qu’Alain était antisémite. Et là, la vérité tombe : je préfère lire Alain, un antisémite, plutôt que les âneries politiquement correctes des gens qui sont supposément de mon bord… En fin de compte, je ne sais pas qui j’essayais de duper; j’ai toujours eu une pensée hyper-hétérodoxe, et j’ai tenté en vain de le cacher par pur désir conformiste, par désir d’appartenance.

(Tiens, je réalise en écrivant cela que c’est sans doute la raison pour laquelle je l’aime un peu trop, Halv, pour laquelle je m’accroche un peu à lui. C’est à propos de moi, et non à propos de lui, évidemment. C’est toujours la même histoire, comme celle de mon équipe tchèque de foot : il y a des gens qui te donnent des choses qu’ils n’ont pas conscience de te donner, qu’ils n’ont même pas fait exprès de te donner; mais moi j’en fais des talismans. Je garde la petite boîte précieusement, j’allume une bougie à côté et puis je prie devant. Plus rien de mal ne peut m’arriver.)

J’ouvre le cadenas. J’ouvre la boîte, et ce que j’y trouve est beau. Si c’est comme ça… Alors, d’accord. Et pour ne pas faire les choses à moitié, je lis l’interview de Blaise Jourdan chez Valéry Bonneau, où il conseille de lire sa nouvelle Marisa en premier. Comme je suis obéissante, je l’ai fait.

Marisa est le nom de la femme dont le narrateur est amoureux, avec qui il se met en couple. Elle a une sorte de manie, de pulsion de prouver que tout ce qui nous entoure est factice, que la réalité n’existe pas, que le monde n’est qu’un décor peuplé de figurants (un peu à la The Truman Show; du moins, c’est ma référence culturelle en la matière). Elle y croit sans y croire, elle se traite de folle sans pouvoir s’empêcher de douter, de vérifier… jusqu’au jour où ils trouvent la fameuse preuve, et que le monde commence effectivement à se déliter autour du narrateur.

Cette nouvelle m’a beaucoup plu. L’idée de base est simple (et familière, non? qui ne l’a jamais pensé, ressenti?), mais très bien rendue. J’aime le choix des éléments qui nous révèlent peu à peu cette autre vérité, mais aussi leur agencement qui mène au climax puis au dénouement. Il y a un détail notamment qui m’a conquise : lorsque le narrateur redécouvre des photos de lui; l’instant où ça bascule, où la réalité se dédouble. Je me rends compte que j’adore ça, que ce soit chez Witold Gombrowicz, Philip K. Dick ou Albert Cohen, trois auteurs qui, chacun à leur manière, ont l’art de superposer en une phrase le sens et le non-sens, le symbole et l’absurde, la banalité et la folie. Ce n’est peut-être pas fort à ce point dans Marisa, mais il y a quelque chose de cela; un aspect à creuser, je pense.

En somme, c’était une nouvelle presque parfaite, si ce n’est… trop, justement. J’ai eu l’impression d’une sorte de retenue, comme une peur de mal faire, un style qui se regarde un peu lui-même et qui, de ce fait, sonne parfois comme l’imitation d’un beau style, plutôt qu’un beau style à part entière. Il y a également des motifs qui m’ont paru sous-exploités, laissés à l’état d’intentions : une sorte de philosophie de l’action qui sous-tend l’intrigue, la suggestion (?) que c’est dans et par l’art que le monde existe vraiment… On voit vaguement cela passer, mais ça ne s’imprime pas en nous. Il aurait peut-être fallu un format plus long pour développer correctement autant d’idées.

Enthousiaste, j’ai enchaîné avec Sinnerman. J’ai choisi ce texte au hasard, puisque j’ai l’intention de tous les lire; c’est le titre qui m’a intriguée, une référence à une chanson de Nina Simone que je ne connaissais pas. Cette nouvelle est très courte, du genre intense et percutant, et j’ai à nouveau eu le coup de cœur. C’est complètement différent de Marisa (et des Oiseaux), mais tout aussi réussi. C’est à peine fantastique, ou alors dans le sens littéraire traditionnel. Rose est possédée par la musique — au sens propre ou figuré?

Et puis j’ai lu les Oiseaux. (Après ça, je me suis arrêtée en réalisant que j’avais déjà largement matière à remplir un long article.) Les Oiseaux est une nouvelle à l’image de sa couverture : blanc/noir… Ça commence comme de la littérature blanche, avec un narrateur issu de la droite identitaire, qui voit son idéologie mise à mal par l’expérience d’une relation romantique avec Lise, qui est noire. Et puis, soudain, on bascule dans la SF, dans le noir, avec ce trou noir qui avale peu à peu la surface du monde…

Encore une fois, c’est bien vu, bien écrit — de toute façon, à ce stade, je constate qu’il faut le DM, ce type, pour qu’il consente à ne pas bien écrire; tu lis même ses tweets, ses commentaires sur les blogues, c’est toujours beau immaculé… La différence, c’est que dans Les Oiseaux, il nous livre franco ses convictions philosphiques; c’est presque un peu didactique, je trouve. C’est aussi parfaitement transparent quand on le suit sur Twitter, où il professe les mêmes idées. Or, le raisonnement qui m’avait paru se tenir sur Twitter, à mon avis, ne ressort pas à son avantage du test de la fiction. C’est pourquoi j’aime autant la littérature, et pourquoi je l’ai choisie en fin de compte au détriment de la philo : la réalité, l’existence n’y est pas subordonnée à l’idée, à la « vérité ». Même ici, alors que l’auteur tente d’imposer son idée, ça ne prend pas, la supercherie se révèle.

Lise n’est pas un personnage réel, elle n’est qu’un concept. Cela passe presque inaperçu, parce que les hommes ont l’habitude de représenter les femmes ainsi — même dans Marisa, il y a un peu de ça, mais on évite l’écueil tout juste, on le frôle, c’est bien manœuvré. La femme comme perfection pure qui transforme l’homme. Lise est parfaite : elle aurait pu être une victime; pourtant, elle réussit à n’être qu’elle-même, c’est merveilleux. Comme quoi, tout est possible, il n’y a aucun déterminisme, chacun-e est un individu libre de faire le bien, le mal, et tout le reste au milieu. Ce n’est pas que je ne suis pas d’accord (peut-être Blaise Jourdan m’a-t-il fait redécouvrir ce que signifie être libre, alors, tu vois, on ne remerciera jamais assez quelqu’un pour ça). Mais c’est simpliste — comme Lise elle-même est simpliste.

Moi, je pense à la lutte de Jacob avec l’ange. Je suis fascinée par cette histoire, j’y réfléchis depuis longtemps, et je crois que sa signification est là, que son paradoxe apparent permet précisément de lever celui qui oppose la liberté individuelle à l’évènement qui nous façonne. Ce qui me gêne dans Lise, c’est qu’elle ne boîte pas, d’aucune façon. Or, tout le monde boîte, à fortiori si l’on a vu Dieu et qu’on s’est battu avec. Et être soi-même, c’est bien cela, la lutte suprême… Personne ne ressort indemne de s’être vu soi-même (Dieu étant notre image), réellement vu.

Pour résumer : Les Oiseaux, bien, mais. Il y aurait eu matière à être plus fin. Le format de la nouvelle toutefois n’y encourage pas — voilà pourquoi je n’aime pas tant les nouvelles. À quand ton roman, Blaise Jourdan? 😉 (En attendant, j’ai encore ses autres nouvelles à lire.)


Vivre de sa plume : bilan 2e trimestre

Si vous ne me suivez pas depuis longtemps, je vous invite à lire mon précédent bilan, qui plante le décor avec plus de détails que n’en demandiez…

Depuis ce dernier billet, je n’ai rien publié de nouveau (et, surtout, je n’ai rien écrit de publiable, ce qui est un peu plus stressant). Les titres en vente sont donc exactement les mêmes, et se rapportent à un seul projet, un seul roman. Par rapport au premier trimestre, j’ai profité d’avoir levé mon anonymat pour faire quelques tests d’autopromotion : un tweet ici, un lien dans un groupe Facebook là… J’ai noté les dates pour vérifier à posteriori si cela avait occasionné le moindre pic de ventes dans les jours suivants; vous serez intéressé-e d’apprendre que non, aucune différence ne m’a sauté aux yeux.

1) Ventes au 29 juin

Mes revenus cumulés s’élèvent à présent à 1127,64 €. Là-dessus, l’intégrale seule m’a rapporté 918,72 et les épisodes tous ensemble, 208,92.

Le premier épisode, qui est toujours gratuit, a été téléchargé 1667 fois en tout, dont 641 fois sur l’iBookstore, soit plus que sur Amazon (592 fois) — la tendance s’accuse. Or, c’est l’intégrale qui affiche désormais le plus de ventes, à savoir 162, dont une écrasante majorité (117) réalisées sur Amazon, contre seulement 17 sur l’iBookstore. Il est fascinant de noter que les proportions sont restées étonnamment stables : 117, c’est exactement 3 fois plus que 39, le chiffre au 31 mars, et 17, c’est juste un de moins de 3 x 6, les ventes du premier trimestre chez Apple.

Par comparaison, l’épisode 2, soit le premier épisode payant, est à la traîne avec 103 ventes, dont 60 provenant d’Amazon et 28, de l’iBookstore. Si je ne mentionne que ces deux revendeurs, ce n’est pas parce que mes publications ne sont pas disponibles ailleurs — elles le sont —, mais parce que ce sont les deux sites sur lesquels j’ai vendu le plus. Enfin, je rappelle à toutes fins utiles que je vends l’intégrale à 9,99 € sur ces plateformes, et les épisodes à 0,99 € chacun.

L’intégrale est également en vente à 6 € ou 8,60 $ CA sur mon site d’auteure, mais le compteur de ces ventes-là reste, hélas, à zéro.

2) Réflexions

Au niveau des revenus, je suis satisfaite. Plus satisfaite qu’il y a 3 mois. À l’époque, les chiffres étaient trop récents pour que j’en déduise un modèle ou un comportement global. Aujourd’hui, je peux dire que mes vœux sont exaucés, que cela confirme toutes mes hypothèses, et que j’envisage l’avenir avec espoir.

Mon intégrale au prix prohibitif de 9,99 € s’est vendue davantage durant son deuxième mois d’exploitation que pendant le premier. Il faut dire que je n’ai fait aucun lancement, aucune annonce; j’ai laissé mon livre trouver son lectorat, et le fait que les 50 lectrices suivantes aient été plus facile à convaincre que les 50 premières est pour moi le plus beau des compliments, la plus belle des victoires.

Pourtant, ces chiffres sont modestes; ce n’est pas avec eux que j’atteindrai le top 100 — et cela tombe bien, car je ne le souhaite pas! Il est tout à fait possible d’exister dans l’ombre, de construire son petit succès loin des projecteurs. Il est également possible de ne pas tout miser sur la sortie, sur les pré-commandes (je n’en ai pas proposées), sur l’actualité. D’ailleurs, en termes de finances, n’est-il pas préférable de voir ses ventes s’étaler tranquillement sur des mois, des années, plutôt que de connaître des revenus en dents de scie, avec la crainte de ne plus rien gagner dès que l’on publie moins?

Le bémol, c’est que cela ne semble possible… que grâce à Amazon. Et voilà la raison pour laquelle, contrairement à ce que le discours bien-pensant autour de #AuteursEnColère prétend, dans le système capitaliste et néo-libéral où nous évoluons, le souhait d’être mieux rémunéré-e renforce les gros acteurs requins et sans scrupule (qu’ils soient éditeurs, diffuseurs ou revendeurs), car eux seuls sont à même de nous donner les conditions de travail que nous revendiquons.

Si, par hasard, nous réussissions à leur arracher quelques avantages, ils se contenteraient de répercuter ces pertes ailleurs (par exemple, en coupant carrément les contrats des auteur-e-s jugé-e-s moins bankable — vous croyez sérieusement qu’une baisse forcée de la production ira dans quel sens? vers plus d’expérimentation et de diversité? LOL)*… Dans quel univers pensez-vous qu’on puisse faire renoncer une entreprise privée à la croissance, sans abolir l’intégralité du capitalisme en même temps? À ce stade, ce qu’il faut impérativement comprendre, c’est que la direction d’une entreprise n’est même plus entre les mains des « méchants actionnaires », mais qu’eux-mêmes sont soumis à une logique qui les dépasse et sur laquelle ils n’ont aucun contrôle!

Vous-même, si je vous faisais un chèque de dix mille, dites-moi sincèrement que vous iriez le déposer dans une banque qui vous annoncerait : « Chez nous, votre argent va perdre de la valeur, alors que le reste du monde autour va continuer à être de plus en plus cher »? Les gens sont humains, et vous n’êtes pas meilleur-e qu’eux. C’est le système qui est inhumain, et qui tourne à présent en roue libre, sans que personne, pas même les soi-disant « capitalistes », n’ait seulement besoin de le vouloir! Ce sont toutes les règles du jeu qui sont à revoir, et non le détail insignifiant de qui devrait profiter ou perdre un peu plus ou peu moins pour maintenir ce jeu inique à flot.**

Alors, que faire? Surtout, ne pas croire que le salut viendra du marché et du secteur privé. Cesser d’espérer quoi que ce soit des éditeurs ou d’Amazon; boycottez-les, ou bien assumez à qui vous avez serré la main. Vous pouvez surfer sur leur succès, récupérer des bénéfices marginaux lorsqu’ils deviendront plus gros, plus forts et plus incontournables, mais jamais, jamais, tant que vous ferez affaire avec eux, vous ne pourrez gagner contre leur intérêt. Jamais. La seule solution que je vois, donc, c’est de minimiser notre dépendance à ces structures. Et c’est là le seul point noir de ce bilan, pour moi : le fait d’être toujours à 100 % dépendante de mon distributeur, et à plus de 71 % d’Amazon.

Mon but, je ne vais pas vous le cacher, c’est de réussir à me faire connaître pour que des lecteurs s’informent sur ma démarche et, en bout de ligne, acceptent de me financer directement plutôt que de donner 40 % de leur argent à des entreprises dont je ne peux pas garantir les engagements éthiques. Or, depuis janvier, j’en suis à approximativement 26 € de revenus « indépendants » (via mon compte Liberapay). Ce n’est pas avec ça que je vais pouvoir lâcher Amazon… Et le symptôme de cela, j’imagine, c’est que j’ai toujours zéro abonné à ma mailing-list, et que personne ne m’a jamais contactée après avoir lu mon roman (par opposition aux personnes avec qui j’étais déjà en contact avant) pour me dire qu’il ou elle l’avait aimé.

J’ai l’impression qu’il y a, d’un côté, des inconnu-e-s qui sont prêt-e-s à mettre 10 € dans mon roman numérique, mais qui se moquent paradoxalement de qui je suis et de la façon de me soutenir réellement, sur le long terme (c’est d’autant plus évident que le financement direct leur permettrait de réduire leur dépense, à elleux aussi)… et, de l’autre, du monde qui semble partager mes préoccupations, mais pas au point de me soutenir personnellement.

En disant cela, attention, je ne fais de procès à personne : individuellement, je sais qu’il peut y avoir toutes sortes de raisons qui justifient de faire ou de ne pas faire quelque chose (comme M.Blop qui n’a pas réussi à utiliser mon lien PayPal, et qui est justement passé par les revendeurs pour me soutenir quand même — merci!!! —, ou encore un simple manque d’argent, de temps ou d’intérêt pour ce que j’écris). Je parle de façon globale, statistique, parce qu’il y a de quoi s’interroger sur l’intersection quasi-nulle entre ces deux ensembles…

Dois-je attendre que plus de monde me découvre? (Après tout, mes ventes sont encore très modestes.) Y a-t-il un problème de visibilité des moyens de financement alternatifs auprès des consommateur-ices? Un problème de conscience par rapport à la difficulté des auteur-e-s à vivre de leur plume? À cet égard, le mouvement #AuteursEnColère lance certainement un débat nécessaire; dommage cependant que le discours dominant s’en tienne à un face à face conservateur avec les plus gros acteurs du marché, entérinant par là même que les autres (qui, dans la logique marchande actuelle, ne pourront jamais s’aligner avec les revendications financières brandies) n’ont pas de place dans l’avenir que les auteur-e-s défendent.


* Ou encore, en envoyant les livres se faire fabriquer en Chine. En tant que parent, j’ai découvert avec stupéfaction que 99 % des albums jeunesse francophones comme anglophones sont désormais faits en Chine…

** Et certes, je ne nie pas que certaines personnes touchent des montants astronomiques, et qu’elles pourraient aisément en reverser une partie sans même sentir la différence. Mais c’est au système global et extérieur qu’il revient de réaliser cette répartition des richesses, à posteriori et sur des montants effectifs! Imposer des contraintes internes à priori à toutes les maisons d’édition, par exemple, ne fera que précipiter vers la sortie toute structure un peu fragile (et donc, en premier lieu, toutes les petites maisons qui font la richesse du paysage littéraire et/ou qui prennent des risques en faisant fi du marché)…


Pourquoi je vends mes livres

Lorsqu’il s’agit de vendre ses œuvres, certain-e-s artistes sont rebuté-e-s ou inquiets/-iètes. Soit illes sont mal à l’aise à l’idée d’exiger de l’argent en échange de leur art (ce qui revient à une forme de syndrome de l’imposteur-e, surtout s’illes acceptent par ailleurs de dépenser leur propre argent dans les créations des autres). Soit illes redoutent que cela les coupe d’une partie du public potentiel. Souvent, ces deux appréhensions vont de pair, puisqu’on pense d’autant plus facilement qu’un prix risque de décourager le public si l’on craint par ailleurs que notre œuvre ne soit pas à la hauteur de ce prix.

En face, il y a des artistes qui revendiquent de vendre leurs œuvres. Généralement, leurs raisons tournent autour de la professionalisation et de la valeur qu’ils attribuent à leur temps et à leur travail. Récemment, j’ai lu le billet de Leslie Héliade à ce sujet : Pourquoi je n’offre pas mon livre? Je me reconnais assez dans ses motivations. Toutefois, aujourd’hui, j’aimerais vous proposer trois raisons supplémentaires dont on parle assez peu et qui, plutôt que de s’inscrire dans une démarche différente de celle du gratuit, ont des fondements identiques… mais, à travers une autre analyse de la situation, mènent à des conclusions opposées.

1) Pour être correctement diffusée et trouver mes lectrices.

Pour remplir cette mission, je dois préciser que la condition n’est pas seulement de fixer un prix, mais aussi d’accepter d’être distribué-e sur le maximum de plateformes de vente.

J’en ai déjà parlé dans mon billet De quoi la culture libre est-elle la solution? 2/2 : un prix, surtout s’il est raisonnable, voire symbolique, constitue bien moins une « barrière » à la découverte de votre œuvre que le fait que personne ne sache même que votre œuvre existe… Or, en faisant le choix du gratuit, beaucoup d’écrivains se condamnent à ce second sort. (Cela n’est pas forcément aussi vrai pour d’autres types d’art, qui peuvent plus facilement devenir « viraux » du simple fait d’être légalement « partageables ». Mais un roman, et même la plupart des nouvelles ne deviendront jamais viraux de la même façon, parce que la lecture est aux antipodes de la culture d’immédiateté qui sous-tend le concept même de viralité.)

J’ai également partagé ici et ici mes diverses expériences où j’ai vendu un livre en parallèle d’en proposer le téléchargement gratuit sur un site perso (enfin, « perso »… c’est celui de ma maison d’édition, que j’ai tenté de promouvoir à tour de bras pendant des années, à l’aide d’une page Facebook et d’un compte Twitter comptant plus de 1000 abonné-e-s chacun!). Les ventes ont toujours dépassé les téléchargements gratuits. Quant à la triste période durant laquelle j’ai tenté de vendre les livres sur ma propre boutique, euh… Malgré des prix moins élevés que chez les revendeurs (je suis au Canada, donc la loi sur le prix unique ne me concerne pas!), c’était la fête si on arrivait à vendre un seul titre par mois! (Sur un catalogue de quelques dizaines de titres.)

Alors, oui, je paie mon distributeur et les revendeurs. Ensemble, ils prennent 40 % de mon chiffre d’affaires hors taxes (en même temps, c’est un forfait fixe sur tous les prix, et je peux aussi publier du gratuit, ce qui est très cool pour une stratégie de loss leader permanente; en gros, je préfère donc ce 40 % partout aux chipoteries de KDP). Mais il faut dire qu’il font un sacré boulot — un boulot que, malgré tous mes efforts, j’ai jusqu’ici toujours échoué à égaler… et de loin! Pour moi, vendre et se faire revendre, c’est du pragmatisme, et on peut difficilement y couper quand on est un-e écrivain-e inconnu-e et débutant-e. Pouvoir faire du gratuit directement depuis son site, ça, c’est le rêve, la consécration… Le jour où ça m’arrivera, je saurai que je suis célèbre.

2) Parce que mes livres ne sont pas des produits essentiels, indispensables, mais bien une forme de luxe et de superflu.

L’absurdité de l’économie de marché, c’est que plus la demande croît, plus le prix peut monter aussi. Donc, plus une chose est utile, plus elle risque de devenir chère. Or, je refuse de souscrire à cette aberration. Je crois dans les services publics et dans les communs; pour moi, tout ce qui est nécessaire à mener une vie décente devrait être accessible à tou-te-s. Aussi, d’une manière générale et abstraite, oui, la Culture doit être accessible.

Mais cela ne signifie pas que chaque élément qui relève de la Culture doit être accessible. C’est même un non-sens; puisque cela dépasserait de si loin la capacité de quiconque à en jouir, que toute référence à la nécessité en deviendrait ridicule… Il faut qu’un nombre suffisant d’objets culturels, offrant une diversité suffisante, soient accessibles, et cela concerne notamment les objets dont l’intérêt et l’utilité sont reconnus — que ce soit par une masse critique, par l’épreuve du temps, par une élite académique… Peu importe!

Mais mon roman qui vient de sortir, qui n’a encore convaincu personne et qui ne fait que s’ajouter à la masse déjà impressionnante des ouvrages publiés, sous quel prétexte le traiterait-on d’emblée de produit de première consommation, de contribution indispensable à la diversité culturelle? Personne n’a besoin de lire mon livre. Lire mon livre n’est pas un droit, pas davantage que claquer 1000 $ de cocaïne en une nuit. Il y a des gens qui voudront le faire, et s’ils en ont la possibilité, ils le feront. Mais le but des luttes sociales n’est pas de rendre cette activité accessible à tou-te-s!

En tout cas, le jour où un-e fan m’écrira que mon livre lui a sauvé la vie et que tout le monde devrait le lire, je saurai que j’ai atteint la gloire…

3) Pour ne pas monopoliser une trop grosse part de marché.

Parlons un peu de l’économie de l’attention. L’économie de l’attention désigne la situation où, d’une part, il y a surabondance de l’offre et, de l’autre, le temps est la première donnée limitante, avant l’argent. Cela ne signifie en aucun cas que le temps est devenu l’équivalent d’une monnaie, puisque, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas (encore) payer son loyer ou ses courses en temps. Donc, le temps que vos lectrices passent à vous lire, s’il n’est pas accompagné d’une contribution en vraie monnaie, continue à ne rien valoir du tout, dans la vraie économie.*

Ce que cela veut dire, en revanche, c’est que l’immense majorité des gens — ou, du moins, des gens connectés que l’on cherche à toucher via une présence sur le Web — ont moins de temps que d’argent. Ils ont les moyens de payer pour tout le divertissement qu’ils consomment (surtout si, encore une fois, les artistes proposent des prix raisonnables), mais ils n’ont pas le temps de consommer au-delà d’un certain seuil limité.

Pour cette raison, renoncer à être rémunéré-e ne permet en rien à vos lectrices de découvrir ou de soutenir davantage d’artistes. Pour cela, elles auraient besoin de davantage de temps. Et, en fait, via le gratuit, c’est le contraire qui se passe. Chaque lecture gratuite de votre œuvre prend du temps, cette donnée rare et limitée, mais, comme elle ne rapporte rien, elle vous oblige (si vous voulez malgré tout gagner de l’argent) à augmenter votre lectorat, ce qui ajoute une pression supplémentaire sur le marché, une pression qui est ressentie par tou-te-s les autres auteur-e-s dont le lectorat diminue mécaniquement dès que le vôtre augmente.

Mettons en effet que la moitié de votre lectorat ne vous paie pas. Pour gagner un montant X, vous allez avoir besoin de toucher le double de lecteurs que si 100 % de ceux-ci vous payaient! Et c’est pour la même raison qu’il peut être plus modeste de fixer votre prix un peu plus haut, plutôt qu’un peu plus bas. Personnellement, je ne veux pas avoir besoin de 10 000 lectrices juste pour pouvoir vivre (ce qui est le cas si vous vendez votre roman à 2 €)… 10 000 lectrices feraient vivre facilement 5 auteur-e-s différent-e-s! Et moi, je préfère partager.**

Ça vous paraît peut-être artificiel de songer au public en ces termes et, bien sûr, dans la réalité, ce ne sera jamais aussi propre et égalitaire. Mais on peut décider de pousser dans ce sens… ou dans le sens inverse. Je pense au contraire, pour ma part, que c’est le phénomène de bestsellerisation qui est artificiel, et que si l’on avait une réelle politique de diversité, plutôt qu’une attitude de conquête et de domination du marché (y compris via le gratuit, qui est l’un de ses instruments les plus agressifs), 10 000 lecteurs iraient naturellement vers plusieurs auteur-e-s, plutôt que de lire tous la même chose, comme des moutons.

La seule exception à ce que je viens de décrire, c’est si vous êtes capable, par le gratuit, d’attirer à la lecture des personnes qui n’étaient pas lectrices à la base.*** Dans ce cas, vous ne piquez pas du lectorat aux autres auteur-e-s, mais certainement des consommateurs/-trices à une autre activité (attention au backlash! ha ha ha!). La seule façon de dépasser la situation de concurrence, ce n’est pas de l’ignorer, mais de limiter consciemment la place que vous prenez afin d’en laisser davantage aux autres. Pour moi, vendre ma création, y compris à un prix qui paraîtra prohibitif à certaines personnes, est une façon de limiter la place que je suis susceptible de prendre dans le marché de l’attention.

En conclusion, j’aimerais dissiper certains préjugés faussement associés à la vente, comme l’idée que la vente s’appuie nécessairement sur la propriété privée et la limitation des droits d’autrui, ou encore celle selon laquelle la vente s’oppose essentiellement à l’accessibilité. Il n’en est rien, et la façon dont je mets mes œuvres à disposition du public en est la preuve. Mes œuvres sont à vous, et vous en faites ce que vous voulez. Si vous me payez, c’est parce que vous le souhaitez du fond du cœur; c’est aussi en échange du travail que j’ai fourni, et rien d’autre. (Voir Comment mes livres sont-ils financés? sur mon site d’auteure.)


* Je ne veux pas qu’on me fasse un procès sur la base d’une méprise : dans la vie qui devrait être réelle, c’est la lecture, l’échange culturel et intellectuel lui-même qui a de la valeur, car du sens, alors que l’échange de monnaie n’en a aucun. Je me situe ici par rapport à la problématique de la précarité des auteur-e-s et de leur capacité à vivre de leur plume. Du reste, la question de l’économie de l’attention mériterait tout un article si je voulais dévoiler le fond de ma pensée. Pour moi, l’économie de l’attention est le dernier avatar de la colonisation de nos êtres par le capitalisme; il est impératif de lutter contre et de ré-ancrer au maximum l’économie dans la monnaie (même si l’idéal serait de revenir encore en-deçà, dans une économie sans argent).

** Oui, il y a carrément un aspect vampirique dans la façon dont l’économie nous lie à notre lectorat… mais pas moins si l’on fait du gratuit! Je dirais même qu’offrir du gratuit, pour un-e auteur-e vivant-e qui aspire à faire de l’écriture son métier, serait l’équivalent pour un vampire de ponctionner du sang à ses victimes, mais sans pouvoir s’en nourrir, sans en être jamais rassasié.

*** Chapeau si vous arrivez! Cela dit, clairement, ce n’est pas le cœur de cible de toutes les campagnes de promo que je vois passer, y compris celles qui prétendent célébrer « la lecture ». Si vous voulez encourager les gens à lire, taisez-vous et laissez les gens lire ce qui existe déjà, plutôt que d’ajouter un énième texte à leur PAL, à la façon d’un prof vicieux qui vous ajoute un devoir supplémentaire à la dernière minute…


Chroniques de l’indésphère : Tueurs d’anges

Après Le Déni du Maître-sève, dont je vous invite à lire mon avis ici, je continue mes chroniques de livres autoédités (rappel : j’ai pris la résolution d’en acheter au moins un par mois, pas de SP) avec Tueurs d’anges, de Rozenn Illiano.

Un peu de contexte, parce que c’est toujours intéressant de savoir comment on tombe sur les livres des un-e-s et des autres, et ce qui nous pousse à l’achat… J’ai croisé l’autrice sur Twitter; c’est elle qui cherchait mon handle en rapport avec un de mes articles qu’elle avait vu passer (c’est suffisamment rare pour que ça se fête!). Quelqu’un d’autre le lui a donné, d’où tag et apparition dans mes notifications. J’ai jeté un œil à son profil puis à son site, j’ai aimé ce que j’ai vu, et l’affaire était dans le sac. C’est aussi simple que ça.

J’ai en réalité mis plusieurs mois avant d’acheter son roman. Entretemps, j’ai pu apprécier sa démarche, ses billets de blogue, ses tweets; aussi, quand j’ai reçu son livre (elle ne proposait que la version papier à ce moment-là), j’avais très envie de l’aimer. Cela me fait d’ailleurs songer à une raison pour laquelle certain-e-s auteur-e-s se fréquentent parfois et hésitent pourtant à se lire : par peur d’être déçu-e et que cela ne gâche la relation. Un peu comme quand on se retient de transformer une amitié en relation amoureuse, de crainte de mettre la première en péril en cas de rupture…

Mon verdict global s’approche étonnamment de ce que j’ai pu écrire il y a deux semaines au sujet du roman de Stéphane Arnier. À savoir que sur la forme, d’une part, le produit est tout à fait conforme aux standards de l’édition professionnelle : c’est bien écrit, bien corrigé; la maquette est bien faite. Rien à redire sur ce plan. Sur le fond, en revanche… malgré un début prometteur, j’ai encore une fois eu du mal à m’immerger réellement dans l’histoire, à m’attacher aux personnages, à m’impliquer émotionnellement. Et c’est d’autant plus problématique qu’il s’agit du premier tome d’une série.

Les points communs s’arrêtent là. Mis à part que c’est encore de la SFFF, le texte n’a pas grand-chose à voir avec Le Déni du Maître-sève. Il s’agit d’une histoire à la fois post-apo et pré-apo — est-ce qu’on peut dire simplement « apocalyptique »? Une catastrophe a ravagé la terre et ses occupants, mais l’Apocalypse finale qui détruira tout est cédulée six cents jours plus tard, au terme de douze « heures » symboliques qui rythment l’action au fil des pages. Par convention, ça se rangerait donc dans la SF, mais on notera également la présence des anges du titre, qui ajoutent une dimension fantasy.

Tout le début me rappelait malgré moi The Walking Dead, entre ces villes abandonnées, la route (qu’on retrouve d’ailleurs sur la couverture), et même la rencontre avec les futurs fondateurs de Town (le nom de la série), qui tentent en dépit de tout de vivre, de reconstruire une communauté. Sauf qu’ici, ce ne sont pas les zombis qu’il faut éviter et tuer, mais des anges exterminateurs, véritables terminators ailés. Peu à peu, les similitudes se sont estompées, mais pas forcément dans le sens positif. Car, bien que je n’aie jamais été fan de la série TV en question, on n’y trouvait pas non plus les défauts qui m’ont gênée dans ce livre.

Le premier que je mentionnerai, c’est une sorte d’uniformité dans le sentiment, qui découle peut-être en partie de l’intrigue. En effet, si les personnages se trouvent dans un entre-deux, une sorte de sursis, l’impression qui domine la majorité du livre est celle du désespoir et de l’impuissance. L’Apocalypse apparaît comme une fatalité. En réalité, personne même ne la comprend, alors imaginer une façon de l’empêcher… Il n’y a pas assez d’équilibre ou d’oscillation assez forte entre espoir et désespoir — or, comme j’en faisais état dans ma dernière chronique, il me semble extrêmement difficile d’accrocher une lectrice sans une promesse qui en vaut la peine.

Toujours est-il que, concrètement, j’ai surtout éprouvé des sensations négatives à ma lecture. Certes, on pourrait y voir une réussite de l’auteure, puisqu’elle a bel et bien su me transmettre ces émotions-là, véhiculer cette ambiance-là. Mais il s’agirait d’une déformation poétique… Sur quelque chose de très court, d’instantané, il est normal qu’un sentiment s’impose, et celui-ci peut être aussi désagréable qu’on le souhaite. Mais, dans un roman, non seulement cela devient lourd — on finit par devoir se forcer à rouvrir le livre, appréhendant le malaise dans lequel il va nous replonger —, mais cela crée à la longue un effet anesthésiant tout à fait contre-productif.

En effet, je ne veux pas qu’on se méprenne : je n’ai rien contre les histoires qui abordent des sujets durs, douloureux ou tristes. J’adore les films de guerre, et je suis pour toujours marquée par les récits de survivants des camps nazis et du Goulag (ayant étudié le polonais, j’ai eu droit aux deux, et j’en ai versé des torrents de larmes). Seulement, si on me ressert toujours le même mal-être, j’ai aussi un réflexe de survie qui consiste à instaurer une distance automatique entre moi et le sentiment en question, voire à fermer ma carapace. De même que, si tu m’attaques toujours au même endroit, je vais finir par saisir, et je n’aurai qu’à parer cette attaque-là pour neutraliser tout ton jeu.

Une romancière se doit de maîtriser une variété de registres — parce que la variété, c’est ce qui trompe l’ennui —, mais aussi et surtout l’art de la manipulation sadique. Vous devez m’amadouer, m’embobiner, me persuader de sortir de ma coquille, d’ouvrir ma carapace — et à ce moment-là seulement frapper! Et là, je vous garantis que vous aurez une réaction. De même que votre effet sera décuplé si la chute arrive après la montée d’un grand huit. Il faut avoir construit pour détruire, avoir profité du jour pour éprouver la nuit dans toute sa noirceur. Il faut donc, encore une fois, varier, jouer sur plusieurs tableaux, trimballer le lecteur d’un sentiment à l’autre de façon imprévisible, afin de briser ou de devancer ses défenses.

Ce problème est également répercuté dans le traitement des personnages et de leurs relations. Pour commencer, j’ai retrouvé dans Tueurs d’anges une erreur qu’on m’a moi-même reprochée, soit une tendance à l’introspection et à la description des sentiments, au détriment de leur mise en scène. Je m’explique : quelle est la manière la plus efficace de faire ressentir au lecteur l’émotion d’un personnage? Instinctivement, on aurait envie de répondre : en le mentionnant, en le décrivant. En réalité, cela ne me semble vrai que pour des sentiments complexes, inhabituels, singuliers. Pour toutes les émotions primaires, joie, peur, amour, déception, indignation, il est préférable de confronter directement la lectrice à la cause de l’émotion.

Par exemple, ressentirez-vous davantage de surprise si je vous explique en long et en large la façon dont la surprise se manifeste chez mon héroïne… ou si, tout simplement, je réussis à vous surprendre pour de vrai? Aurez-vous plus peur si je vous raconte dans ses moindres détails la peur que ressent mon héros, ou si je vous donne une bonne raison d’avoir peur aussi? Partagerez-vous l’affection de mon héroïne pour son love interest si je vous affirme et vous répète qu’elle l’aime, ou si je vous convaincs qu’il ou elle est aimable?

Dans ce roman, j’aurais voulu beaucoup plus de scènes « actives », voir les personnages dans leurs interactions de tous les jours, et pas seulement quand il y avait une crise, ou quelque chose d’utile à dire. (J’exagèrerais en prétendant qu’il n’y avait que ça, mais ça prévalait trop, à mon avis.) Il y a ainsi des aspects entiers de l’intrigue qui passent à la trappe, comme si l’auteure avait décidé que là n’était pas son sujet. Or, je vais dire quelque chose qui semblera peut-être étrange, mais ce n’est pas à l’auteur-e de décider cela! L’intrigue a ses exigences auxquelles il faut satisfaire; il faut écrire ce qu’il faut écrire — et non ce que l’on voudrait écrire…

Par exemple, il y a à un moment un petit motif romantique, mais à peine effleuré, vraiment réduit à une existence rachitique. Et ce n’est pas parce que je suis une lectrice de romance que j’aurais aimé en savoir beaucoup plus! C’est parce que cette relation — et peu importe au final qu’elle soit amoureuse ou autre — est la clé d’un tas d’émotions contenues dans la suite. Un évènement survient plus tard qui m’a laissée froide, comme devant un coffre hermétique et solidement cadenassé. Il y a beaucoup de choses dans ce coffre, c’est écrit : des fantômes, des cauchemars, de la douleur… Mais ce ne sont que des mots sur une page, et mon cœur reste vide, car l’auteure a oublié de me donner la clé.

J’ai d’ailleurs ressenti le même manque, la même frustration face à l’amitié entre Anaëlle et Élias (et, plus tard, face à la relation entre Anaëlle et Chester). On nous dit qu’ils sont devenus amis, mais nous devrons jusqu’au bout nous contenter de cette ellipse. Le récit nous parachute là où les ennuis commencent. Et, à cet égard, je ne peux m’empêcher de soupçonner un parti pris, un préjugé commun à une grande partie de notre culture, selon lequel ce qui est heureux et ce qui va bien n’a pas d’histoire, et seuls les problèmes et les perturbations seraient de véritables péripéties, dignes d’être racontées. Personnellement, je m’oppose évidemment à cette vision des choses.

Déjà, je ne crois pas au bonheur sans mélange, au bonheur sans conflit. Tout se prête au récit, car rien n’est tout blanc, pas plus que tout noir. Ensuite, sans vouloir me répéter, c’est encore et toujours une question de variété… Ce qui va mal devient banal et perd de sa force, si ce n’est mis en contraste avec quelque chose de bon et de beau. Il y a pourtant des passages plus légers que l’ensemble, quelques tentatives d’humour même, mais c’était trop peu, trop tard, je ne sais pas — je ne les ai pas vécus comme des répits suffisants. Il faut que la lutte soit égale. Même à la fin, lorsque l’intrigue acquiert une nouvelle dimension, une nouvelle épaisseur, je suis restée sur le sentiment général d’un potentiel sous-exploité.

Si je devais assigner une note à Tueurs d’anges, ce serait à nouveau 3/5 (qui, en gros, correspond à « bien, mais… »).

Et je sais, je m’appesantis beaucoup plus sur le négatif; on dirait que c’est nul ou que je n’ai pas aimé, ce qui est faux… Je parle de ce qui me vient à l’esprit, tout simplement. J’écris aussi, je sais combien c’est difficile, et c’est pourquoi je tiens à aller au fond des choses. Vous me pardonnerez si j’analyse les écrits des autres avec la même sévérité que je tente d’appliquer aux miens.