Ces scènes que j’adore écrire : les scènes de sexe

La première fois que j’ai consciemment essayé d’écrire une romance (vs un récit avec une histoire d’amour dedans), j’ai commodément évité d’y inclure une scène « hot ». Je n’en avais jamais écrit, et l’idée même m’intimidait. Hélas, les lectrices n’ont pas aimé ma nouvelle « chaste » et, même si ce n’était pas (seulement) dû à l’absence de sexe, leur réaction critique m’a sans doute poussée à me remettre en question et à sortir de ma zone de confort. J’ai donc, par la suite, écrit mes premières scènes de sexe… et j’ai découvert avec surprise que c’était plutôt amusant!

Il y a un an, en écrivant ma première romance après plusieurs années d’interruption, j’ai pourtant retrouvé de vieilles angoisses à l’approche de la scène hot :

  1. Cette scène est-elle vraiment nécessaire? Tout le monde sait comment on baise; ai-je vraiment besoin de le décrire?
  2. Toutes les scènes de sexe possibles ont déjà été écrites des milliers de fois dans des millions de romances. Comment puis-je encore prétendre à écrire quelque chose d’intéressant et d’original? Ne risqué-je pas plutôt de répéter les mêmes clichés éculés?
  3. Même si j’écris de la fiction, je puise beaucoup d’idées dans la réalité et dans mes propres expériences. Comment écrire une scène hot qui sonne juste et vrai, sans pour autant dévoiler ma propre vie sexuelle?

Mais, en fin de compte, ces appréhensions étaient une nouvelle fois infondées. La scène en question m’est venue toute seule, et je l’ai écrite très facilement, en m’amusant comme une folle. Or, je sais que beaucoup d’écrivain-e-s, y compris parmi les auteur-e-s de romance, trouvent les scènes de sexe explicites difficiles à écrire. Si vous en faites partie, ou si vous songez à vous y mettre sans savoir comment vous y prendre… Voici quelques conseils tirés de ma propre expérience.

1. Cette scène est-elle vraiment nécessaire? Tout le monde sait comment on baise; ai-je vraiment besoin de le décrire?

Personnellement, je n’écris pas de romance érotique. Je n’écris pas de sexe pour le sexe*; s’il ne m’apparaît pas utile de décrire l’acte, je ne le décrirai pas. La subtilité consiste ici à définir ce qu’est « l’utilité » d’une scène de sexe. Celle-ci n’a effectivement pas de vocation informative, son but n’est pas d’expliquer ou de décrire aux lectrices comment l’acte sexuel se déroule. Vous n’écrivez pas un manuel ni un documentaire; vous écrivez une histoire. Une scène utile, c’est donc une scène qui est utile à l’intrigue, utile au développement des personnages et de leur relation.

Comment une scène de sexe peut-elle être utile à l’intrigue? Eh bien, parce que le sexe, en vrai, ce n’est jamais l’acte abstrait ou sa théorie (ça, c’est au contraire la partie qui n’a aucune importance…). Si un-e ami-e proche vous demande : « Alors, comme ça, t’as couché avec X hier soir? C’était comment? » On s’entend que vous ne lui répondrez jamais : « Tu sais bien, il a mis son pénis dans mon vagin (ou l’inverse, ou autre), j’ai pas besoin de te faire un dessin. » Parce que je ne crois pas que la question portait là-dessus. La question portait sur les émotions, l’ambiance, et la façon dont cela a peut-être (ou pas, et dans quel sens) bouleversé votre relation avec X.

Dans votre récit, c’est pareil. La scène de sexe est une histoire à elle seule, qui peut changer le cours des choses. Comment tout cela arrive, qui prend l’initiative de quoi, avec quelle idée en tête, quelles intentions, comment les partenaires réussissent (ou pas) à communiquer au sujet de leurs envies, qu’est-ce qu’illes réussissent (ou pas) à faire… et dans quelle humeur tout ça les laisse. Une scène hot n’a pas à être un pivot dans l’intrigue, mais, au minimum, elle peut apporter des éléments-clés pour comprendre les personnages et leur relation. Il n’y a pas de sexe « conceptuel », un genre de vie sexuelle type ou générique qui pourrait être exprimée en un symbole, une ellipse ou une série d’euphémismes. Et cette remarque nous mène à…

2. Toutes les scènes de sexe possibles ont déjà été écrites des milliers de fois dans des millions de romances.

Le sexe n’est pas une idée. Chaque relation sexuelle est différente et unique, en fonction du ou de la partenaire, de la relation, du contexte, etc. Mon conseil, c’est de ne jamais aborder l’écriture d’une scène hot avec ce regard extérieur et objectivant qui dit, justement, « scène hot » (avec tous les enjeux et la pression associés qui flashent comme des gyrophares dans la nuit). Non. C’est juste n’importe quelle scène, une interaction comme une autre entre vos personnages. Laissez-les vous guider où ils veulent aller. Peut-être que la scène va prendre une tournure sensuelle… peut-être qu’ils vont conclure — ou, au contraire, que ça va tourner court.

Rester aux côtés de mes personnages, les laisser être eux-mêmes, c’est la façon pour moi de m’assurer que je ne suis pas en train de répéter un schéma scripté à l’avance et lu ailleurs. De savoir qu’au-delà des gestes et des positions qui n’ont plus rien d’original, c’est la personnalité de mes héros et de mes héroïnes qui transparaît, leur degré d’intimité, la confiance qu’ils ont (ou pas) l’un dans l’autre, etc.

Il paraît que certaines auteures et/ou lectrices n’aiment pas le préservatif, parce que ça « casserait » la scène (ou la sensualité de la scène). Du coup, faites ce que vous voulez de mon conseil (je ne prétends pas écrire des trucs qui plaisent à tout le monde), parce qu’en tant qu’écrivaine, c’est précisément ce que je recherche : ces cassures, ces ruptures, ces moments de vérité où l’on dérive du script, où l’on improvise, où l’on se trompe, où l’on s’expose… Pour moi, c’est ce qui fait la différence fondamentale entre la porno et la romance, laquelle est avant tout un genre psychologique.

Enfin, une anecdote : parfois, quand on a peur d’écrire une scène hot trop banale, déjà vue cent fois, on est tenté-e de… disons, d’épicer un peu le contenu. D’ajouter des accessoires, des jeux, ce genre de choses. Surtout que c’est très à la mode. Moi-même, j’ai déjà eu cette tentation. Heureusement, je l’ai surmontée (lire : j’ai jeté la scène à la poubelle et l’ai réécrite en mode vanille). Pas que la scène était mauvaise en soi; seulement, elle n’avait pas été écrite pour des raisons honnêtes, conformes à l’histoire et aux personnages, mais parce que j’ai eu un moment de panique en tant qu’auteure…

Si votre scène manque de tension ou d’intérêt, résistez à la facilité de rajouter du kink, et cherchez plutôt son défaut du côté de la tension dramatique : quel est le conflit? quels sont les enjeux? En d’autres termes, une scène de sexe est comme n’importe quelle autre scène. Le conflit, c’est la tension qui existe entre ce qu’un personnage désire et la réalité. Les enjeux, ce sont les conséquences si le personnage réussit ou échoue à obtenir ce qu’il désire. Toute scène, qu’elle soit ou non à caractère sexuel, devient plate et ennuyeuse si elle ne présente ni conflit ni enjeu.

3. Comment écrire une scène hot qui sonne juste et vrai, sans pour autant dévoiler ma propre vie sexuelle?

Cette crainte tient à ma démarche personnelle, et ne vous concernera peut-être pas. Le fait est que je n’ai jamais eu beaucoup d’imagination, et j’ai tendance à piocher pas mal de mes idées dans mon propre vécu (ce qui ne veut pas dire que je me mets moi-même en scène; souvent, ce sont des choses que j’ai vues, entendues ou qu’on m’a racontées). De plus, je compte aussi là-dessus pour éviter de trop m’inspirer de ce que d’autres ont écrit avant moi. Mon but est d’apporter mon propre point de vue, ma propre expérience; c’est à ce prix que j’ai l’impression d’avoir quelque chose à dire.

Une partie de ma méthode a toujours été de mêler le réel et la fiction de façon assez subtile pour que le résultat ne puisse être rapporté directement à l’existant. Donc, oui, il m’arrive de glisser des détails de ma propre expérience sexuelle dans mes écrits, mais ce sont de petits éléments ici et là, déformés, réinventés, associés à du fictif, de telle sorte que personne à part moi ne pourrait les reconnaître ou les départager du faux.

Toutefois, avec la pratique, j’affine aussi ma technique. Et, de plus en plus, je me rends compte que ce fameux « vrai » auquel je tiens, cette authenticité, ce réalisme, ne tiennent pas tant aux faits objectifs qu’aux ressentis. Bon, alors, oui, je reste attachée au réalisme anatomique et physiologique; notamment, j’essaie de traiter les positions et les surfaces avec honnêteté, de même que la présence et la quantité de sperme et d’autres sécrétions… Mais, en dehors de ça, la plupart des détails factuels (où, quand, comment, sur quoi, dans quel ordre, etc.) peuvent être complètement inventés. Ils sonneront juste à condition que les émotions et les sensations qu’ils suscitent chez les personnages, eux, soient réels.

Pour conclure, un dernier mot sur la dichotomie entre actes et émotions : en effet, quand on parle de scènes hot, j’ai souvent entendu des auteures ou des lectrices opposer l’aspect concret et objectif de l’acte sexuel, et les émotions ou sensations subjectives. Or, pour moi, il n’y a pas de contradiction; les deux vont au contraire de pair. Mon approche via les émotions est ce qui me permet d’écrire des scènes graphiques, détaillées et explicites — parce que les actes véhiculent, trahissent et causent des émotions. Je vous renvoie à ce sujet au conseil général « show, don’t tell ». Dans cet article, j’espère juste vous avoir démontré que ce n’est pas dans le contenu sexuel en soi que réside l’intérêt de la scène, mais dans tout ce que ce contenu permet d’exprimer et de révéler des personnages.


* Pas que l’érotique soit forcément ça non plus, mais cette tendance ou cette tentation vient quand même avec le genre.


Ces scènes que j’adore écrire : les dialogues

En 2004, je suis allée au cinéma voir Before Sunset, de Richard Linklater. Je n’ai aucun souvenir de ce qui a pu m’en donner l’idée, puisque je n’avais pas vu Before Sunrise, dont c’était la suite. Quoi qu’il en soit, j’en suis ressortie à la fois surprise et charmée. Surtout, je venais de découvrir quelque chose à mon sujet : j’adore les dialogues qui sonnent vrai et juste, les dialogues sans fin, les dialogues même au détriment de l’action.

En effet, Before Sunset est ce drôle de film qui suit les personnages de Julie Delpy et Ethan Hawke lors d’une après-midi à Paris, où ils se retrouvent 9 ans après avoir partagé une nuit passionnée. Ils font un peu de tourisme, vont au restaurant, embarquent sur un bateau-mouche, mais tout cela n’a pas réellement d’importance; ce n’est que le décor. À vrai dire, il ne se passe à peu près rien dans ce film. On a juste droit à ce long dialogue entre les deux protagonistes.

Même si le style est très différent, ça m’a rappelé Zooey, de J. D. Salinger, qui venait de devenir mon livre préféré cet été-là. Là aussi, même s’il y a une progression invisible qui culmine dans l’épiphanie que vit Franny à la fin de la nouvelle, il n’y a presque pas d’action et, à la place, une suite de longs dialogues pleins de répétitions et de digressions, d’abord entre Zooey et sa mère, puis entre Zooey et Franny, puis Zooey et Franny à nouveau, et Zooey et Franny encore (Zooey est supposé se préparer pour sortir, mais la nouvelle se clôt et il n’a toujours pas quitté la maison!).

Mais c’est une chose d’aimer lire des dialogues — les écrire, c’est une autre paire de manches. Un dialogue, c’est difficile à écrire; je ne le nierai pas. Pourtant, depuis que je me suis remise à l’écriture l’année dernière, je constate avec surprise que les dialogues sont ce que je préfère écrire. Qu’une fois dedans, je ne manque pas d’inspiration, au contraire. C’est souvent là que les mots me viennent le plus vite. Peut-être que les dialogues ne sont difficiles qu’à priori, parce qu’on les appréhende, à tort. Je me suis ainsi aperçue qu’au lieu d’aborder un dialogue avec confiance, je me laissais souvent inquiéter par les interrogations suivantes :

  • Comment écrire un dialogue qui semble naturel, étant donné l’écart entre la langue orale et la langue écrite en français?
  • Comment rendre les voix distinctes des différents personnages?
  • Comment ne pas ennuyer la lectrice dans un passage où, la plupart du temps, il n’y a pas beaucoup d’action?

Je ne sais pas si j’ai la recette pour écrire des dialogues géniaux, mais, en tout cas, j’ai celle pour s’amuser, se faire plaisir en écrivant des dialogues — et je suis convaincue que l’enthousiasme de l’auteur-e transparaît un peu à la lecture. À tout le moins, puisqu’on ne contrôle pas le ressenti du public, l’écrivain-e a tout intérêt à trouver son compte dans l’écriture. Voici quelques trucs que j’ai observés et développés dans ma pratique :

1) Les dialogues doivent être utiles, mais pas forcément dans le sens auquel on pense d’abord.

Le rôle premier d’un dialogue n’est pas d’introduire de l’information cruciale et de faire avancer l’intrigue. Pour cela, la narration convient tout aussi bien, et peut même être préférable. En effet, dans la vie, on ne se parle pas avec un objectif aussi clair et utilitariste; par conséquent, un dialogue trop « utile » risque de sonner faux, de paraître artificiel. Pour moi, le but principal d’un dialogue doit être d’apporter vie et chair aux personnages, de les rendre humains, réels, tridimensionnels. Pour cette raison, il ne faut pas hésiter à écrire des dialogues longs, avec des détails en apparence « inutiles », des digressions, toutes sortes de choses dans lesquels les personnages se révèlent véritablement.

Alors, certes, on dit que les actions valent mieux des mots, mais un dialogue n’a pas à être limité aux paroles, et il faut penser aussi aux paroles comme à des actes (ce qu’on dit, ce qu’on ne dit pas, comment on le dit). Un dialogue qui n’est fait que de répliques n’est pas un bon dialogue. C’est un dialogue qui attend d’être joué. Or, en prose, en fiction, c’est vous qui êtes les acteurs/-trices, et aussi le metteur en scène, le caméraman, le monteur. Quelle est la situation d’énonciation et comment influence-t-elle l’échange? Comment se comportent les personnages tout au long du dialogue? Quelles sont leurs expressions, leurs gestes, leur ton? Une même phrase peut avoir plusieurs sens, y compris diamétralement opposés, selon le contexte, la façon dont elle est énoncée.

Je crois enfin que l’une des raisons fréquentes de notre laconisme, c’est notre ignorance, notre défaut d’expérience de première main. On cantonne les personnages à leur valeur objective vis-à-vis de l’intrigue, parce qu’on ne s’est jamais trouvé soi-même dans cette position, et il est plus facile de se passer d’imaginer à quoi cela ressemblerait, réellement. Mais faites attention, la prochaine fois que vous êtes au sein d’un groupe, ou même avec une seule autre personne : est-ce que tout le monde parle uniquement du problème en cours? Et, même quand c’est le cas, est-ce que tout le monde n’ouvre la bouche que pour être sérieux, constructif, pertinent et facilement compréhensible par des profanes? Bien sûr que non! Chaque milieu a son jargon, ses « private jokes », ses préjugés, ses doléances et ses débats récurrents qui viennent parasiter et pimenter la moindre conversation.

NB : Comme dans tout, la modération, le juste milieu est la clé. Le risque existe de fournir trop de détails ayant trop peu de rapport avec l’intrigue. Plus spécifiquement, il s’agit d’adapter ce conseil à votre manière d’écrire. Si vous êtes du genre très prolifique, à écrire beaucoup, très vite, et ensuite devoir couper pas mal lors des révisions et corrections, ne pensez pas en termes d’anecdotes ou de digressions à rajouter, mais plutôt de « best of » à conserver (tandis que vous supprimerez le reste, le superflu et les répétitions).

2) Jetez aux oubliettes votre intention de retranscrire fidèlement la réalité.

À moins que cela constitue pour vous un exercice de style délibéré — mais alors, c’est un paradoxe en soi, car la réalité n’a pas de « style » et toute volonté stylistique s’oppose par définition au réel —, il y a une très bonne raison de ne pas chercher à reproduire telle quelle la langue orale : celle-ci serait, le plus souvent, incroyablement pénible à lire. Mieux vaut l’épurer, la simplifier un peu afin de la rendre plus lisible, dans la forme comme dans le propos.

Ça peut paraître contradictoire à première vue avec ce que j’ai recommandé plus tôt, mais, en réalité, c’est parfaitement complémentaire. Ce que vous perdez en naturel en rendant vos répliques un peu plus « littéraires » passera inaperçu, si c’est adéquatement compensé par la dose de réalité véhiculée par les paroles et les attitudes des personnages. De plus, quel que soit le style que vous avez choisi, parlé, courant ou soutenu, tant qu’il est constant et cohérent tout au long du texte, la lectrice finira par s’y habituer et par mettre de côté toute première impression d’artifice.

Je déconseille également de recourir, pour identifier et différencier vos personnages, à des tics de langage ou à des modes d’expressions savamment décortiqués et reconstruits. À mon avis, le risque de tomber dans le ridicule et le stéréotype offensant est bien plus grand que l’intérêt du concept. Déjà, il y a fort à parier que l’aspect factice de l’entreprise transparaîtra — alors que, paradoxalement, c’est l’authenticité que les auteur-e-s recherchent en procédant ainsi. Ensuite, parce que ces langages particuliers sont forcément mis en contraste avec un langage considéré, lui, comme « normal »; or, cette normalité n’existe pas. Elle est peut-être celle de l’auteur-e, mais pas forcément celle du lecteur — et ce décalage suffit à faire s’écrouler tout l’échafaudage.

Je reviens à mon argument précédent : mettons que vous ayez un personnage peu éduqué, issu de la classe populaire. Au lieu de singer un langage que vous vous figurez comme étant celui de ces gens-là (à moins que vous en fassiez vous-même partie, que vous en soyez très familier/-ère — comme Cavanna qui fait parler les Ritals de son quartier, et notamment son père, comme il les entendait parler enfant*), mieux vaut communiquer cette identité à travers son comportement et ses idées. Vous aurez moins de chance de tomber dans le cliché et le carton-pâte. Autre exemple : avec les enfants, il n’est pas nécessaire de reproduire toutes leurs fautes de grammaire et leurs approximations phonétiques, et bien plus important de saisir leur logique et leur perception du monde si singulières… D’une manière générale, concentrez-vous sur le fond, et la forme en découlera.

3) Laissez vos personnages s’exprimer, au lieu de parler à leur place.

J’hésite à qualifier ce dernier point de « conseil », car c’est peut-être une perception très subjective que j’ai de l’écriture. Cependant, si d’autres s’y reconnaissent, ma mission est accomplie!

Par certains côtés, j’aime bien préparer mes histoires, prévoir l’enchaînement des actions et comment elles se rattachent aux motivations des personnages — ne serait-ce que parce que j’haïs par-dessus tout la perspective de reprendre un texte en profondeur après qu’il est écrit. Je peux régler des problèmes spécifiques, mais si l’intrigue ou la structure du récit est faible ou mauvaise, j’en perds carrément ma motivation pour le projet. Cela dit, les dialogues font exception à cette planification. Je laisse les dialogues me venir le plus librement possible, sans essayer de les diriger, de les forcer à se conformer à des idées préconçues.

En fait, pour cette raison, je commence en principe à imaginer les dialogues-clés avant de travailler sur les détails de l’histoire. Je dirais même que je laisse les dialogues me suggérer les éléments plus pointus de l’intrigue, à travers ce qu’ils me révèlent de mes personnages. Je mets ces derniers dans une situation donnée et, à partir de là, j’attends de voir comment ils vont réagir et interagir, ce qu’ils vont ressentir. Ces dialogues restent parfois uniquement dans ma tête; tous n’ont pas forcément vocation à se retrouver dans le manuscrit. Mais, comme passer du temps avec des personnes réelles, cela me permet de me familiariser avec la personnalité, les habitudes, les croyances, l’histoire de mes protagonistes.

Ça ne veut pas dire que je ne rectifie jamais le tir à posteriori. En effet, le seul inconvénient de cette méthode, c’est qu’elle fait ressurgir tous nos stéréotypes et images mentales inconscients. Dans certains cas, c’est parfait, parce que celles-ci sont basées sur nos expériences vécues, et c’est ce qui confère à nos personnages cette saveur de réel si précieuse. Mais il peut arriver qu’on tombe dans le cliché : un type de comportement qu’on a vu trop de fois dans la culture populaire et qu’on ressort instinctivement, alors qu’il n’a parfois que peu d’assise dans la réalité. Ou, enfin, il se peut simplement qu’on se répète : un protagoniste, qui semblerait original et crédible pris isolément, s’avère servir de modèle à tous les personnages qui se retrouvent plus ou moins dans son rôle ou sa situation.

Et vous? Les dialogues, vous aimez? Lire ou écrire? Je m’aperçois que je ne me suis pas du tout penchée sur la question des incises et des verbes de parole, parce que ce n’est pas quelque chose qui me pose personnellement problème. Par contre, je corrige énormément cela chez les autres; j’avais écrit un immense commentaire à ce sujet en réponse à un article de Viviane Faure et, si ça vous intéresse, je pourrai essayer de le reprendre au clair ici.


* Dans ce cas, la retranscription phonétique a aussi pour fonction de représenter la perception du narrateur et le filtre de ses souvenirs : elle ne se veut en aucun cas « neutre ».