Mon premier jet en trois étapes

La toute première fois que j’ai tenté d’écrire un roman — j’avais neuf ans —, j’ai ouvert un cahier et j’y suis allée à la main, uniquement armée d’un stylo. Ça n’a pas duré longtemps (quelques pages). Quand je m’y suis remise, en classe de sixième (française), j’ai essayé d’écrire directement sur l’ordinateur. Nous n’en possédions pas, mais mon père avait droit à un portable dans le cadre de son travail, et je pouvais l’utiliser pendant les périodes où il le rapportait à la maison. (Mes textes étaient enregistrés sur une disquette.)

Cette nouvelle technique m’a permis d’aller beaucoup plus loin dans mes projets. J’ai découvert, non seulement que taper sur un clavier était plus rapide et moins fatigant que d’écrire manuellement, mais aussi que la possibilité de supprimer, de modifier, de tester différentes versions pour les comparer me convenait beaucoup mieux. J’ai toujours été perfectionniste, et écrire à la main me mettait devant l’alternative frustrante de raturer mon texte jusqu’à le rendre illisible, ou de devoir le laisser dans une forme instatisfaisante.

Pour autant, durant toute mon adolescence, j’ai continué à alterner entre les cahiers et l’ordinateur. En effet, nous n’avons eu notre premier ordinateur à nous que quand j’avais presque 15 ans, et encore là, il fallait le partager avec les trois autres membres de ma famille (et écrire dans le salon, au vu de tous). Le papier me donnait la liberté d’écrire où et quand je le souhaitais, sans dépendre de personne. J’y gribouillais aussi mes idées mal dégrossies, mes listes de noms, et mes premières versions pleines de fautes quand j’ai commencé à écrire en anglais. Mon premier brouillon, c’était pour sortir l’histoire, l’enchaînement des actions; puis, en réécrivant à l’ordinateur, j’en profitais pour corriger ma grammaire et mon vocabulaire.

J’ai repris ce fonctionnement en deux temps lorsque j’étais en Pologne (en 2008), et que j’ai sérieusement essayé d’écrire (de la fiction) en anglais pour la dernière fois. Ci-dessus, mon cahier de l’époque.

À part ça, j’avais désormais mon propre ordinateur, et j’ai vite pris l’habitude d’écrire en français directement sur ma machine. Ça va forcément plus vite que d’écrire deux fois plus ou moins la même chose, non? C’est du moins ce que je croyais jusqu’en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause de plusieurs années. J’étais rouillée, et je connaissais assez bien le milieu pour me rendre compte à quel point j’écrivais lentement. Il y a des gens qui abattent mille mots par heure ou plus, et moi, j’étais là, les yeux dans le blanc de ma page, un mot après l’autre, entrecoupés de longues réflexions — non, finalement, toute cette phrase est nulle, je l’efface…

Et il y avait un côté décourageant dans cette lenteur, un côté stressant dans cet écran immobile et trop lumineux qui me renvoyait dans la face, sans jamais ciller, la preuve de mon incapacité. Puis Chloé Duval m’a parlé de Rachel Aaron. Et la façon de faire de cette auteure américaine, même si j’ai dû l’adapter un peu, a changé la donne. Oui, elle m’a vraiment débloquée. Et c’est de ça que je veux vous parler aujourd’hui.

En gros, pour les personnes qui ne lisent pas l’anglais (sinon, je vous invite à cliquer le lien ci-dessus et à lire tout l’article), Aaron évoque trois approches de l’écriture qui ont boosté sa productivité. Le temps — c’est ce qui est le moins pertinent pour moi (j’ai peu de marge de manœuvre en la matière) — revient à tester différentes plages horaires (moment de la journée, longueur des sessions, lieu de travail) pour déterminer celles où vous êtes le plus efficace. Par exemple : matin, après-midi ou soir? à partir de combien de temps adoptez-vous votre rythme de croisière? jusqu’à combien d’heures d’affilée êtes-vous capable de maintenir le rythme? écrivez-vous mieux chez vous, dans un café, ailleurs? Une fois que vous saurez tout ça, essayez au maximum de prévoir vos heures d’écriture en fonction des critères qui vous sont favorables.

Ensuite, il y a l’enthousiasme. On écrit plus facilement (et plus vite) ce qu’on aime… et, comme le monde est bien fait, cette passion est aussi ce qui rendra vos écrits authentiques et accrochera votre lectorat. Donc, au lieu de penser en termes de ce que vous « devriez » écrire, fiez-vous à votre enthousiasme. Si une scène prévue ne vous enthousiasme pas, elle est peut-être nécessaire, mais pas en l’état! Cherchez l’angle, l’élément qui la rendra passionnante à vos yeux, et elle s’écrira toute seule.

Enfin, le facteur le plus important est sans doute la connaissance. C’est-à-dire savoir à l’avance ce que vous allez écrire. Pour moi, cela n’était pas évident, car je me considère plutôt comme une écrivaine jardinière (pantser). Si j’ai un plan trop précis, écrire une histoire que je connais déjà m’ennuie. J’ai besoin de découvrir et d’être surprise par ce qui arrive comme si j’étais une simple lectrice de ma propre histoire. Et pourtant, c’est ce conseil qui a véritablement révolutionné ma pratique d’écriture.

À la base, Rachel Aaron suggère simplement de noter au brouillon, schématiquement, l’enchaînement des différents éléments d’une scène — notamment les actions, ou les arguments échangés dans un dialogue. Peut-être cela vous suffira-t-il aussi. Pour moi, cela n’était pas assez. Si je suis perfectionniste quant à la forme, si j’écris toujours de façon linéaire (du début du roman à la fin), ce n’est pas juste par rigidité psychologique ou par obsession stylistique. C’est parce qu’il ne faut parfois qu’un mot de travers pour déclencher une série de catastrophes…

Pour moi, les évènements interviennent dans une fiction selon une séquence strictement logique. J’ai besoin d’avoir une idée très précise de ce qui s’est passé avant pour en déduire ce qui se passera après. Et cette précision ne passe que par les mots que j’utilise. Je m’interdis, par exemple, de faire réagir un personnage avec colère, si ce qu’a dit son interlocuteur ne justifie pas, à mon sens, cette colère. Il peut s’agir d’un mot, bien ou mal employé, qui provoquera indignation, rancœur ou, au contraire, empathie… Ce n’est pas la même chose!

Il faut donc que chaque mot soit juste, et à sa place. Si un mot est flottant, incertain, s’il peut être sujet à réécriture, alors toute l’histoire qui suit et qui y est suspendue est sujette à devenir caduque. C’est terrible. C’est insoutenable. Or, trouver tous les mots justes et les mettre à leur place tout en improvisant à partir de zéro devant son écran d’ordinateur, voilà qui est une gageure… L’idée de Rachel Aaron, en somme, est de décomposer les différents défis compris dans l’acte d’écrire, notamment les éléments objectifs d’une part, et le choix des mots et des expressions de l’autre.

Ma façon concrète de m’y prendre, actuellement, tient en trois étapes. La première étape est dans ma tête. J’ai une espèce de plan vague et changeant pour mon roman, mais, même si je n’en ai pas, la question de départ est : qu’est-ce qui vient maintenant? Quelle est la scène qui s’impose? (À noter que, dans ma tête, je ne procède pas toujours linéairement. C’est juste au moment de l’étape finale, soit la formalisation des scènes à l’ordinateur, que je respecte scrupuleusement l’ordre chronologique.) Et là, je visualise, je tâtonne, je teste, je recule, je change jusqu’à ce que ça me plaise. Il y a des bouts que je « rédige » dans ma tête, mais les descriptions restent souvent visuelles, et les premières versions de mes dialogues sont généralement en anglais.

Par rapport au plan, c’est le moment où je dois définir tous les détails concrets. Par exemple, si mes protagonistes sont censés se disputer, c’est à ce stade que je détermine le sujet précis de leur dispute, l’élément déclencheur, les circonstances. La dernière chose que je veux, c’est de devoir réfléchir à cela devant mon ordinateur, alors que l’heure tourne et que la page blanche me nargue — c’est presque une garantie de se rabattre inconsciemment sur la première idée qui vient, qui risque fort d’être un cliché, un stéréotype et, en tout cas, n’a aucune raison d’être la meilleure. Cette première étape, purement mentale, peut se faire en parallèle de toute activité non intellectuelle, comme marcher, être coincé-e dans les transports en commun, faire le ménage ou la vaisselle.

En général, une page de format lettre ou A4 me fournit matière pour environ 3000 mots.

Dès que je tiens les éléments concrets de ma scène, ma deuxième étape est de les noter sur une feuille. Pourquoi passer par le papier, alors que la scène est dans ma tête? Parce qu’il y a beaucoup de choses dans ma tête, et que le seul fait de reconstituer toute une scène (voire deux, trois ou quatre; je prends parfois beaucoup d’avance) de mémoire est un effort en soi. Or, le mot d’ordre est : décomposer. Lors du brouillon sur papier, je fais cet effort d’extraction, mais sans me mettre aucune pression quant à la forme. La syntaxe est déglinguée, c’est plein de répétitions; si je ne trouve pas un mot, je mets une approximation ou le terme en anglais, j’abrège, et d’une manière générale, je n’inclus que ce que je suis susceptible d’oublier.

Le but est de fixer un squelette que je remplumerai au moment de l’étape finale. Il m’arrive aussi de ne pas me souvenir de tout lorsque je rédige à la main, mais je ne m’en soucie pas. Si je me rappelle quelque chose plus tard, j’ajoute une astérisque et je le note plus loin. Parfois, ça ne me revient qu’une fois devant l’ordinateur, ou bien je pars finalement dans une toute autre direction, et c’est là aussi l’intérêt d’une étape supplémentaire : plus j’ai d’occasions de repasser sur ma scène, plus j’ai de chances de la rendre exacte. Enfin, avoir un brouillon au papier est aussi une solution logistique au fait que je ne peux pas travailler sur l’ordinateur lorsque mon fils (4 ans) est dans les parages. Ça me permet de mettre à profit des petites fenêtres de temps libre qui seraient autrement perdues.

Quant à la dernière étape, elle est la plus évidente : sur la base de mon brouillon, je tape à l’ordinateur une version lisible et complète de ma scène. On en est alors à la troisième itération de la même chose; vous vous demandez peut-être si je n’en suis pas lassée. Eh bien, non! C’est là le pouvoir magique de l’enthousiasme. Je ne l’ai pas raconté ici, mais il y a deux semaines encore, après un accès de panique — mon roman publié vaut-il quelque chose? les gens qui m’en ont dit du bien ne l’ont-ils fait que pour me faire plaisir, ou parce qu’ils ont des goûts de chiotte? —, j’ai voulu en relire un bout, et je me suis à nouveau couchée après minuit parce que je n’arrivais pas à m’arrêter.

J’aime tellement ce que j’écris, je trouve ça tellement excellent, que me le raconter encore et encore est un plaisir dont je ne me lasse pas. (Oui, je sais, c’est très bizarre. Je ne prétends pas l’expliquer.) À titre de comparaison, quand je retombe par hasard sur mon roman med-fan de 2016 (jamais publié), j’ai honte, je me dis : Oh la la, cette tournure est tellement maladroite… et là, ce passage, ça ne veut carrément rien dire… Donc, non, je n’aime pas tout ce que j’écris, loin de là. (Sinon, je n’en serais pas à la cinquième réécriture d’un roman commencé il y a un an…) Mais, une fois que j’ai trouvé le truc qui me plaît, j’ai l’impression que ça me plaît à vie. Je m’y vautre, je m’y complais…

Bien sûr, j’ai conscience qu’il y a des écrivain-e-s dont la méthode est à l’opposé de la mienne, et peut-être trouverez-vous mon processus aussi hérétique que me paraît le vôtre (écrire les scènes dans le désordre, par exemple, ou tout réécrire après avoir mis le point final). C’est ça qui est amusant! J’espère en tout cas avoir satisfait votre curiosité et, qui sait, vous avoir inspiré de quoi expérimenter à votre tour.


Contre le syndrome de l’imposteur

Il y a plusieurs mois, je décrivais avec enthousiasme ma découverte d’un état d’esprit où je me sentais enfin sincère, authentique dans mon écriture (lire Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »). J’ai terminé le texte sur lequel je travaillais à l’époque, puis, toute fière, je l’ai fait lire à trois personnes différentes. Aucune n’a aimé. J’étais atterrée.

Pas tant à l’idée d’avoir pu pondre un mauvais texte — je ne me crois pas si bonne! — qu’à celle de ne l’avoir pas du tout anticipé, au contraire. J’avais cru à ce texte. J’avais cru très fort qu’il était bon. J’avais eu du plaisir à l’écrire. Et, par-dessus tout, j’avais été convaincue que ce que j’avais plaisir à écrire, d’autres ne pouvaient qu’avoir plaisir à le lire… En somme, ce n’était pas mon échec en tant que tel qui me perturbait, mais l’effondrement de mes certitudes, de mes repères. Pendant des mois, j’ai oscillé entre deux perspectives également douloureuses et également insatisfaisantes :

1) Mon ressenti est valable, et on ne peut pas plaire à tout le monde.

Après tout, même les chefs-d’œuvre de grand-e-s écrivain-e-s auront toujours leurs détracteur-ices. Ce que j’écris est peut-être trop unique, trop singulier pour plaire et parler à un grand nombre de personnes. Et penser cela ne se limite pas à se prendre pour un génie incompris; il se trouve que, dans la vraie vie, la plupart des gens me trouvent réellement étrange, anormale, et me fuient. Si mon œuvre me ressemble, est-il étonnant qu’elle connaisse le même sort?

Sauf que les faits ne collent pas. Ce n’est pas une, ni deux de mes lectrices qui n’ont pas aimé, mais les trois! Et ce sont des lectrices que j’ai choisies et que je respecte : ni trop difficiles, ni en dehors de mon lectorat-cible, et pas non plus formatées au point de n’aimer qu’un seul type d’histoires. En d’autres termes, leurs arguments n’étaient pas de la pisse de chat, du genre « le héros est plus petit que l’héroïne, ça casse le fantasme » (véridique : mon héroïne fait 5’9" et mon héros, 5’8"). Non, j’ai bien compris qu’elles n’avaient simplement pas « accroché » — une possibilité d’autant plus sérieuse que c’est le reproche le plus fréquent que je fais moi-même aux livres autoédités.

De plus, cela aurait certainement sauvé mon orgueil de pouvoir me draper dans ma dignité offensée, de m’enfermer dans ma tour d’ivoire; sauf que c’est le contraire de ce que l’art représente pour moi et de ce que j’attends de la vie. À savoir : témoigner, partager, toucher un public. Si c’est pour faire doublon avec l’incompréhension et la solitude auxquelles je me heurte déjà au quotidien, à quoi bon me donner tout ce mal? Pour moi, écrire de la fiction est précisément une façon de communiquer tout ce que je ne parviens pas à exprimer autrement. Qu’il y ait réception et bonne réception est crucial; c’est ce qui donne son sens au processus entier.

2) Mon ressenti n’est pas valable, et les autres savent mieux que moi ce qui est bon.

Il est impératif de se rappeler que les lecteur-ices n’ont accès qu’au résultat, et ne critiquent donc jamais nos intentions réelles. Nos intentions peuvent être excellentes, mais c’est tout l’art de réussir à les rendre intelligibles à d’autres! Aussi, il est difficile pour un-e auteur-e d’être objectif/-ve quant au résultat, car, à l’inverse, nous ne pouvons faire abstraction de l’intention qui le sous-tend. Ainsi, je ris souvent de certaines de mes phrases que je trouve très fines, parce qu’elles contiennent des références subtiles à des anecdotes connues de moi seule — mais il est évident qu’aucun-e lecteur-ice ne pourra y trouver la même richesse d’interprétation.

Tout cela, je l’accepte. Mais de là à songer que mon jugement ne vaut rien! Que même une conviction intime et profonde peut être à ce point à côté de la plaque! Cela non plus ne sied pas à ma vision de l’art. Car, si les autres savent mieux que moi ce qu’il aurait fallu écrire, alors ce sont elleux, les vrai-e-s artistes, et pas moi. Si je ne suis qu’une exécutante au service des attentes du lectorat, si je n’ai pour m’orienter que les opinions de la foule, alors je n’appelle plus ça de la littérature, mais de la rédaction commerciale. Et cela ne m’intéresse pas (pas pour tout l’or du monde).

J’étais donc prisonnière de ce dilemme, lorsque quelqu’un a reparlé du syndrome de l’imposteur, et qu’une illumination m’a saisie.

Depuis que j’ai entendu parler du syndrome de l’imposteur, je m’en méfie. Et depuis que tout le monde semble s’y reconnaître, cette idée a perdu tout intérêt à mes yeux. Quelle peut être la pertinence d’un concept aussi englobant? Toutefois, ce n’est que récemment que j’ai compris ce qui me hérissait : cela instaure une distance entre notre ressenti (de n’être pas légitime, de n’avoir pas les compétences, de risquer d’être démasqué-e) et une réalité supposée. Le syndrome de l’imposteur ne dit rien d’autre que : rien de ce que vous ressentez n’est valable; vous devez vous tromper.

Et le remède préconisé contre ce fameux syndrome consiste à refouler notre instinct, nos sentiments, à les dévaloriser (drôle de façon de se revaloriser, soi-disant), et à s’auto-persuader d’autre chose. Je trouve ça absolument atroce et délétère, et ne peux imaginer rien de bon à la clé, qu’un combat perpétuel contre soi-même, et une existence tributaire des applaudissements d’autrui et des accomplissements « objectifs » (par exemple, avoir publié un livre à compte d’éditeur et/ou qui s’est vendu à X exemplaires vs avoir publié un livre dont on est personnellement, réellement heureux/-se en dépit de toute raison).

Pourtant, j’ai vécu la dépression; je sais parfaitement que tous nos ressentis ne sont pas valables, et qu’il faut parfois se contenter de les écraser, de les surmonter. En fait, le syndrome de l’imposteur, je l’ai connu, par rapport à la vie même : l’impression d’être un gâchis de matière et de gaspiller l’oxygène des autres, avec le syndrome du Christ en sus — ma mort sauvera l’humanité. Oui, mais. Je ne me suis jamais reposée sur l’opinion des autres, sur des raisons « objectives », et surtout pas sur un article du Web qui prétendait m’expliquer ma maladie, pour décider que j’avais le droit de vivre.

Du reste, si ç’avait été le cas, j’aurais sûrement fini par faire une TS comme tou-te-s les autres. Mais je ne l’ai pas fait, parce que j’avais passé un marché avec moi-même. Je ne sais pas à quoi ressemble la dépression chez les autres; chez moi, ça se déclarait par épisodes. Pendant plusieurs jours, jusqu’à quelques semaines, une sorte d’interrupteur faisait passer toutes mes pensées du jour à la nuit. C’était comme un démon qui aurait pris possession de mon esprit, un virus qui aurait corrompu mes données. Ma raison fonctionnait à l’envers, tous mes raisonnements conduisaient inexorablement à la mort (c’est pourquoi je n’ai qu’une considération limitée pour la raison humaine, et que je n’y identifie pas l’intégralité de mon être — je sais qu’elle peut se retourner contre moi et ordonner ma propre destruction).

Si bien qu’il m’est souvent arrivé de me demander : comment savoir qui je suis véritablement? Comment puis-je être sûre que la vraie « moi » est celle qui veut vivre, plutôt que celle qui veut mourir? Après tout, les deux logent dans mon cerveau, les deux logent dans mon corps. La vérité, c’est que je ne le sais toujours pas, pas d’une façon irréfutable. Tout ce que je sais, c’est qu’en moyenne, je veux plus souvent vivre que je ne veux mourir. Et, surtout, que je suis heureuse quand je veux vivre, alors que souhaiter mourir est toujours à la fois résultat et cause d’une grande souffrance. Et moi, je ne suis qu’humaine, je suis programmée à chercher la lumière, à chercher le bonheur…

En réalité, ce sont nos raisonnements qui nous trompent. Ceux qui nous disent : tu n’es pas compétente, donc tu ne mérites pas d’être écrivaine. Mais nos ressentis… non, jamais, je ne crois pas, pourvu qu’on sache les écouter et les comprendre. Ainsi le ressenti qu’est la souffrance est-il une vérité plus haute que le raisonnement qui nous mène à la mort; et si l’on était bon-ne avec soi-même, et compréhensif/-ve, on saurait écarter la pensée parasite, autodestructrice, mais sans se flageller pour le ressenti légitime — et, au contraire, l’on saurait se consoler, s’aimer dans la douleur. On saurait se dire : tu n’es pas compétente, mais ton désir d’apprendre t’honore, et il sera récompensé. Sois patiente, bientôt la lumière.

Je n’aime pas le syndrome de l’imposteur, parce qu’il jette le bébé avec l’eau du bain. Il est normal de souffrir; pourquoi les gens ne veulent-ils pas souffrir? Il n’est pas normal de vouloir se tuer à chaque fois que l’on souffre — c’est là qu’est la vraie maladie. Or, à notre époque, on supporte de moins en moins de souffrir, on a de plus en plus de mal à trouver en soi-même une façon de vivre la souffrance; aussi l’on préfère chercher le moyen d’éliminer la souffrance, perçue comme la racine du mal. Si vous doutez de votre art et que cela vous mène aux conclusions les plus fantasques (je ne suis pas légitime!), cessez de douter, et cela vous guérira. Cessez de penser, cessez de ressentir, au fond; c’est plus commode.

Cette vision du monde est si prégnante qu’on s’y laisse piéger, malgré tout notre esprit critique. J’ai repensé à mon texte raté, et me suis rendu compte avec stupéfaction de la chose suivante : ce n’est pas vrai que je le crois excellent, dépourvu de fautes, et que je n’ai jamais douté. Ce n’est pas vrai. Pourquoi me suis-je raconté ce récit, pourquoi m’y suis-je accrochée? Mais parce que nous respirons la religion de l’anti-critique, parce que le doute est traité comme une boîte de Pandore, parce qu’il est interdit de se juger. Parce que la raison a plus de prestige que le cœur, et qu’on attribue toujours le défaut de la première à une faiblesse du second.

(Même dans les courants d’inspiration féministe où l’on prétend réhabiliter le ressenti, cette réhabilitation est souvent sélective, limitée aux ressentis qui viennent confirmer la théorie toute-puissante. Si votre ressenti est contraire à la grille d’analyse accréditée, vous êtes certainement aliéné-e, contaminé-e par le système d’oppression en vigueur.)

J’avais pourtant eu du plaisir à écrire ce texte. En gros. Cela n’était pas un mensonge. Cependant, ici et là, des doutes et des questions affleuraient. C’est un peu trop « tell » et pas assez « show », non? Est-ce que j’écris trop de dialogues inutiles? Comment concilier les défauts concrets de mes héros avec la nécessité de les rendre suffisamment attachants, attirants? Mais je me reprochais d’être perfectionniste — le mieux est l’ennemi du bien. Je me reprochais de chercher des prétextes pour ne pas écrire, de trop analyser, de trop réfléchir (péché mortel dans notre civilisation de la jouissance!). De ne pas avoir confiance en moi. D’être faible, alors qu’il faudrait agir.*

Voilà bien le système qui modèle nos comportements en dépit de nous-mêmes. J’ai beau haïr l’idéologie productiviste, je sais bien que les velléitaires — celleux qui pensent à écrire plutôt qu’illes n’écrivent — sont universellement conspué-e-s, moqué-e-s, et que seul-e-s celleux réussisant à produire un manuscrit fini ont droit aux lauriers des vainqueurs. C’est pourquoi, lorsqu’un doute frémit à la surface de notre conscience, menaçant d’arrêter net notre bel élan d’écriture, il est plus facile de le faire taire que de lui prêter une oreille attentive. Or, tout doute mériterait une oreille attentive, d’être pris au sérieux, d’être cajolé même, car qu’est-il sinon la manifestation de notre cœur, de notre singularité d’artiste?

Écouter ses doutes, laisser parler notre critique intérieur, envisager qu’on fait de la merde, qu’on n’est pas à la hauteur, ce n’est pas manquer de confiance en soi — au contraire, c’est se faire suprêmement confiance. Au fond, nous n’avons pas besoin de bêta-lecteur-ices. Nous savons déjà tout. Nous sentons déjà tout, même quand nous ne savons pas l’expliquer. Allons, laborieux/-ses accoucheurs/-ses de prose… courage! Voici un secret : le bonheur n’est pas d’être doué-e ou compétent-e, ni d’avoir du succès, ni de « mériter » quoi que ce soit; c’est de trouver ses propres solutions à ses propres problèmes.


* En fait, l’on aurait tort de réduire l’action à l’alignement de mots et, plus généralement, à l’agitation des corps; et quand je parle d’action comme valeur masculine, je crois qu’il y a plus d’action dans une réflexion bien menée que dans n’importe quels mouvements vains.


Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »

Les anglo-saxons ont ce terme qu’ils utilisent beaucoup dans le milieu littéraire : « author’s voice », ou la voix de l’auteur-e. Ils vont dire des choses comme, « les éditeurs ne cherchent pas un livre au style parfait ou l’histoire la plus originale; ce qu’ils veulent, c’est une voix ». Mais qu’est-ce que cette fameuse voix? En vérité, c’est quelque chose de presque indéfinissable, car intangible, et j’ai passé de nombreuses années dans une grande perplexité face à ce concept.

La voix n’est pas le style, ni le ton, ni la narration, ni l’esprit, ni le contenu. Et, en même temps, c’est un peu de tout cela à la fois… Il y a quelques semaines, j’ai eu une épiphanie, un de ces instants « eurêka! » où j’ai soudain compris ce qu’était la voix. Ce n’est ni plus ni moins que le Graal de l’auteur-e, cet élément magique qui rend l’écriture facile, qui en fait une joie et un bonheur pour l’écrivain-e, et qui la rend en retour susceptible de toucher le public, de laisser une impression. C’est aussi l’antidote ultime — et même le seul véritable, dans mon cas — à tous les blocages et syndromes de la page blanche imaginables. Mais commençons par le commencement…

La première fois que j’ai eu la sensation de saisir à peu près ce que pouvait être la « voix », c’était en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause forcée (et extrêmement frustrante) de plus de 4 ans. Depuis toujours, j’ai une tendance en écriture, celle de commencer des tas de projets et de les abandonner après quelques pages, voire quelques paragraphes (c’est ce qui m’a frappée en me replongeant dans mes fichiers de 2009 à 2011, le nombre de projets démarrés qui n’allaient pas au-delà des 1000 mots). Pendant près de 20 ans, j’ai cru que c’était un défaut de personnalité : je ne suis pas persévérante, pas disciplinée, pas sérieuse, paresseuse, et je m’éparpille beaucoup trop. Et ce n’est pas complètement faux, parce que c’est effectivement mon portrait, bien au-delà de l’écriture.

Néanmoins, en 2016, quand, après avoir rongé mon frein pendant 4 ans, j’ai écrit une page et me suis rendu compte que je ne l’aimais pas — et, donc, que je n’avais pas envie de continuer —, je me suis forcée à m’arrêter et à regarder mon sentiment en face, à l’examiner, à l’analyser. Parce que, cette fois, je savais que ce n’était pas de la paresse. J’étais plus que jamais déterminée à écrire; ces 4 ans d’arrêt avaient cristallisé et solidifié mon désir d’écriture en quelque chose d’inflexible et d’acéré, prêt à tailler en pièces tous les obstacles sur mon passage.

Il m’est alors apparu que je n’écrivais pas avec la bonne « voix ». En fait, trop impatiente, je m’étais lancée dans l’écriture sans réfléchir, avec seulement une idée d’histoire et des personnages. Et ce qui était sorti sous ma plume, spontanément, était du passé simple, un style soutenu classique, une longue description plate du contexte… Parce que j’en ai lu tellement, des livres écrits comme ça, que c’est presque une seconde nature. C’est ce qui me vient les yeux fermés, dans mon sommeil. C’était mon style par défaut… mais était-ce pour autant le style qui correspondait, qui convenait au projet en question? (Une trilogie YA post-apo à la 1e personne.)

Ma première page n’était pas objectivement mal écrite, mais je ne ressentais rien, parce que je n’y avais rien mis de moi. J’avais laissé l’accumulation de toutes mes lectures passées parler à travers moi, comme si je n’étais qu’un vaisseau. En réalité, à l’époque, je n’ai pas réussi à formuler les choses aussi clairement. J’ai écrit un autre début que j’ai détesté tout autant, et je n’ai jamais continué ce projet. Plus tard, la même année, j’ai à nouveau été confrontée à cette difficulté avec un autre projet. Cette fois, après avoir tenté quatre débuts différents, j’ai trouvé une voix qui m’allait à peu près, et j’ai terminé le manuscrit en me forçant (mon tout premier roman achevé — qui ne vaut au final pas grand-chose et aurait besoin d’être intégralement réécrit).

En 2017, au contraire, j’ai eu de la chance : tout ce que j’ai écrit (une novella inachevée et un roman-feuilleton, désormais publié) m’est venu facilement, du premier coup, et leur écriture m’a procuré énormément de plaisir. Sur le moment, on se dit que c’est l’expérience, que ça finit par payer… Et puis en février (de cette année), après une interruption due aux Fêtes et à la publication de mon roman, alors que j’essaie de me remettre à écrire… paf! la panne. Rien de ce que j’écris ne me plaît. J’enchaîne quatre projets différents, quatre tons, quatre styles différents, mais rien à faire : ce n’est pas le projet, c’est bel et bien moi.

J’ai beau changer de genre, de style, d’intention, de niveau d’ambition, ça me poursuit. Tout ce que j’écris est plat, sans intérêt ni saveur. En un mot, mauvais. Et le pire, c’est qu’avant tout, c’est moi qui m’ennuie en l’écrivant… Je suis loin encore de songer à de potentiel-le-s lecteur-ices, et il ne s’agit pas de doutes ou d’incertitudes, mais bien d’un fait implacable, presque matériel : je perds le goût, je n’ai pas envie d’écrire si c’est pour écrire ça. Jusque-là, mon intuition rapprochait la voix d’une sorte de style spécifique à un projet — or, voilà ce qui me mystifie : j’ai un projet commencé (dont fait partie la novella inachevée), et j’ai la certitude d’écrire toujours, sur la forme, dans le même style — lequel, du reste, est un style simple, passe-partout, facile à imiter et pas spécialement « personnel » (je l’appelle « American pop », self-explanatory).

L’an passé, c’était le style parfait pour ce projet, j’avais la sensation grisante de le maîtriser à son sommet. Cette année, je déteste chacune de mes phrases sans pouvoir l’expliquer rationnellement. C’est le style qui me maîtrise; je me sens petite, marionnette. Je débite des clichés. J’ai l’impression que je pourrais complètement arrêter de penser et que ça continuerait à s’écrire tout seul, ce recyclage de platitudes que je crois avoir déjà lues ailleurs… Ce n’est pas moi qui écris ça; c’est le souvenir de ce que d’autres ont écrit. J’ai conscience que c’est un problème de cœur — tout est toujours un problème de cœur. Je n’écris pas avec mon cœur. J’aimerais le faire, mais c’est comme si la porte était barrée. Je n’arrive plus à l’ouvrir.

À ce stade, je suis désespérée, prête à tout essayer. En général, j’ai confiance en mon propre jugement, mais j’en viens à me demander : est-ce mon humeur du moment? suis-je actuellement incapable d’aimer ce que je produis? Ou bien est-ce que j’écris vraiment, objectivement de la m*rde? Pour en avoir le cœur net, j’ose enfin relire mes écrits passés, ceux que j’ai aimé écrire, ce que je me suis amusée à écrire, ceux dont j’étais fière alors que je les écrivais (si vous ne devez retenir qu’une chose de cet article, c’est ce conseil : relisez-vous à votre meilleur pour réussir à mettre le doigt sur ce qui vous manque). La fameuse novella inachevée, que j’avais peur de toucher parce qu’elle était inachevée…

Eh bien, figurez-vous ça : je l’adore toujours autant, je sautille en la lisant et m’exclame sur mon propre génie. (En vrai, je sais que c’est faux, mais mes écrits sont un peu comme une immense private joke que je partage avec moi-même. C’est presque dommage que personne d’autre ne puisse saisir le niveau de subtilité de mes références cachées, car je pense que vous ririez autant que moi.) Le verdict tombe : je suis tout à fait capable d’écrire quelque chose d’intéressant et d’aimer ce que j’écris. Mais là, depuis février, j’écris de la m*rde. Et ce n’est pas une question de style… J’essaie de comprendre.

Dans ma novella, il y a une sorte d’optimisme, d’enthousiasme, de joie qui ressort des pages. Alors que, dans ce que j’écrivais récemment, je ressens de l’hostilité, du cynisme, une sorte de désabusement (un problème objectif, d’ailleurs, parce que j’étais totalement bloquée à essayer de faire coucher mes personnages ensemble, avec un état d’esprit pareil!). Bon. Alors, une question de ton, de contenu? Mais je creuse plus profond, et je m’aperçois que ce n’est pas le cas non plus. Ma novella s’ouvre sur l’héroïne qui entre dans un gym, et la première chose que je décris, c’est l’odeur (désagréable) de transpiration. Et tout subit le même traitement : je n’occulte pas les détails moins glamour, je n’essaie pas d’embellir. Les choses y sont décrites telles qu’elles sont. Et, plus loin dans le récit, le ton change, je parle de difficultés de couple et de souffrance…

Mais voilà : j’en parle avec amour. Tous les détails laids, stupides et désagréables du quotidien (et des personnes) sont là, mais je ne les juge pas. Je les accepte, je les accueille, et on se fait un petit group hug tou-te-s ensemble. Au contraire, dans le roman, j’ai pris la voix d’un-e autre et, au lieu d’écrire ces détails avec sincérité, tels que je les vois, je n’ai décrit que les ombres menaçantes auxquelles d’autres les assimilent — la raison pour laquelle tant d’auteur-e-s se sentent tenu-e-s de les supprimer de leurs écrits, en passant. Une de mes amies polonaises, après qu’on eut abordé plusieurs sujets de conversation et que je m’étais exclamée à chaque fois « oh! j’aime ça aussi! », m’a dit un jour, en se moquant gentiment de moi : « Mais Jeanne… tu aimes tout! » Je n’y avais jamais pensé, mais c’était vrai…

Je n’écris pas de fantasmes, mais je n’écris pas non plus la réalité comme quelque chose de dur et de laid qu’il faudrait exposer ou dénoncer. J’écris le réel comme un ami que j’admire passionnément — et pour lequel j’ai peut-être un peu le béguin, aussi. C’est cela, ma voix. C’est mon regard sur le monde, qui fait que j’ai beau n’écrire que des choses en somme ordinaires, ce n’est pas et ce ne sera jamais la même chose qu’un-e autre écrira — et à un niveau très profond, très puissant, si tant est qu’on croie qu’un livre peut changer une vie. L’instant où j’ai compris cela, la porte s’est ouverte et j’ai pu écrire à nouveau. Pour de vrai.

Trouver sa voix est peut-être un processus qui vient plus facilement à certain-e-s qu’à d’autres. Pour les gens comme moi, très réservés en public, habitués à se cacher, ça peut être particulièrement difficile. Car notre voix, au fond, c’est nous-mêmes. Écrire avec sa voix, c’est oser se mettre à poil, c’est décider d’écrire des pages et des pages où on se dévoile sans fard et sans filtre… (Oui, même quand on écrit de la pure fiction! Surtout quand on écrit de la fiction!) Et ça, ce n’est pas évident. Ça l’est encore moins dès qu’on se laisse distraire par l’idée d’une publication future, par la possibilité que d’autres personnes viennent regarder.

Enfin, même si c’est jouissif, c’est aussi émotionnellement exigeant. Et il y a des jours où ça ne veut pas. Il y a des périodes où on est trop à fleur de peau, où on n’a pas le courage, où la porte est fermée, barricadée. Ce n’est pas une question de régularité d’écriture ou de cul sur la chaise (j’haïs tellement ces concepts qui veulent faire de l’écriture un travail mécanique!), mais c’est vrai qu’il faut prendre l’habitude de donner autant de soi, d’aller chercher aussi profond, y compris là où ça fait mal, là où personne n’a jamais posé les yeux.