Kindred : tragédie shakespearienne et investissement émotionnel

Une des choses que j’aime le plus dans l’écriture, c’est de voir des concepts et des idées que j’ai appris il y a longtemps ressurgir spontanément dans mes textes — de manière inconsciente, donc, mais je ne crois pas pour autant que ces éléments seraient là si je n’y avais pas d’abord énormément réfléchi. En quatrième (système français), nous avions étudié Macbeth, et nous devions rendre une « recherche » sur Shakespeare. Ma mère m’avait prêté ses Coles Notes sur Othello, et je me rappelle avoir passé des heures et des heures à lire en anglais, traduire et synthétiser toute l’introduction sur Shakespeare lui-même et son œuvre.

Bien sûr, je n’ai pas eu une très bonne note (ce n’est pas le genre de travail que l’école valorise), mais je me rends compte aujourd’hui à quel point cela n’a pas d’importance. Ce qui en a, c’est que les trois types de tragédie shakespearienne sont restés gravés dans ma mémoire… D’abord, il y a la tragédie de faits, dont la plus connue est Roméo et Juliette : les protagonistes subissent des évènements tragiques liés en grande partie au hasard. Autrement dit, c’est la faute à pas de chance.

Ensuite, il y a la tragédie de caractère : Macbeth, Othello, King Lear, Hamlet en sont des exemples. Cette fois, la tragédie arrive par la faute du héros. C’est le défaut de caractère de ce dernier qui va précipiter la série d’évènements qui, en dernier lieu, va mener à sa perte. Dans Macbeth, ce défaut fatal est l’ambition; dans Othello, la jalousie; dans Hamlet, je ne sais plus… la soif de vengeance? King Lear, je ne l’ai jamais lu ni vu — peut-être la vanité.*

Pendant des années, j’ai considéré la tragédie de caractère comme supérieure, ce qui n’est pas nécessairement vrai; cependant, j’ai toujours adoré l’idée que la tragédie est contenue dans le personnage lui-même, que la fin est contenue dans le début… Je crois qu’il faut une certaine virtuosité pour arriver à maintenir une lectrice ou un spectateur en haleine tout en lui racontant quelque chose d’entièrement prévisible et inévitable — et c’est le sujet véritable de cet article, au cas où vous vous demandiez où je m’en allais avec cette interminable digression! En effet, récemment, j’ai lu par hasard l’un après l’autre deux romans qui ont considérablement éclairé cette problématique.

[Avertissement de spoilers : Kindred est un roman fascinant que je vous recommande. J’en évoque ci-dessous de nombreux points d’intrigue en détail; vous préfèrerez peut-être lire le livre avant de revenir en discuter avec moi.]

Le premier était Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier. Bien qu’ayant passé un moment de lecture agréable, j’ai terminé ce livre en ressentant, par-dessus tout, de l’indifférence. De l’indifférence pour le héros (le Maître-sève) et son sort. Ce paradoxe m’a interpellée, et j’ai commencé à réfléchir. Il m’a semblé identifier un schéma tragique, où le défaut tragique, sans surprise aucune, serait le fameux « déni » du titre… La formule de la tragédie de caractère semblait respectée : le Maître-sève a un défaut, et ce défaut va le pousser à commettre des actions qui vont finir par se retourner contre lui. À priori, ça valait bien Shakespeare! Alors, qu’est-ce qui ne fonctionnait pas?

Je n’en avais honnêtement aucune idée, jusqu’à ce que j’enchaîne avec la lecture de Kindred, d’Octavia E. Butler, qui m’a donné une claque et une leçon de maître en même temps. Ce roman, plutôt atypique dans son œuvre, utilise un prétexte fantastique — le voyage dans le temps — pour nous plonger dans la réalité historique de l’esclavage. Trompeusement simple de prime abord, tant il se lit facilement, tant la langue est claire et moderne, Kindred devient peu à peu complexe et infiniment subtil, nous prenant au piège, avec son héroïne, d’un véritable imbroglio psychologique et émotionnel.

Dana, une femme noire contemporaine (le roman, publié en 1979, situe le présent en 1976), se retrouve à plusieurs occasions successives, et pour des durées indéterminées, dans une plantation d’avant-guerre. À son deuxième voyage, elle comprend qu’elle se trouve en face de ses propres ancêtres, et que sa « mission » est de les garder en vie, de s’assurer que leur descendance existe afin qu’elle-même puisse exister. Sauf que, petite complication : son ancêtre Rufus Weylin, qu’elle rencontre d’abord enfant, puis adolescent, avant de le retrouver adulte, est Blanc. Et son défaut tragique, c’est d’être le fils du propriétaire de la plantation…

L’un des messages puissants du livre est, évidemment, d’affirmer qu’être propriétaire d’esclaves, plus qu’un simple statut ou position sociale, est bel et bien un défaut de caractère. Il ne peut en effet y avoir d’esclavagiste « gentil », et ce, non parce que toutes les personnes nées de cette classe sont en soi ou d’emblée mauvaises — elles sont, au contraire, des humain-e-s très ordinaires —, mais parce que la nature même du système les force à l’être ou à le devenir. Le mythe de l’esclavagiste décent, qui traite ses esclaves comme des employé-e-s, est en fait fondé sur un autre mythe : qu’une personne peut accepter d’être esclave. Or, c’est le propre de l’humain que de vouloir être libre…

Le désir de liberté peut être étouffé, écrasé, malmené, vaincu, mais jamais complètement supprimé. Tou-te-s les esclaves, s’illes avaient eu le choix, auraient toujours, toujours, toujours choisi la liberté. Un propriétaire d’esclaves « décent », c’est quelqu’un qui ne serait pas resté propriétaire bien longtemps (donc un oxymore), car ses esclaves en auraient profité pour s’enfuir. La seule façon de mater ce désir de liberté est la force, la violence. Et quand on sait à quels risques et périls les esclaves s’exposaient pour un espoir de liberté, on peut mesurer l’intensité de l’horreur nécessaire à les y faire renoncer.

Pour revenir au Déni du Maître-sève, il m’est apparu à posteriori que l’un des problèmes du roman était l’ambiguïté de point de vue introduite par le titre. La lectrice entame sa lecture en connaissant d’avance le défaut tragique du Maître-sève — le titre nous en informant sans détour, il est extrêmement aisé de déceler dans le récit les indices de ce déni, de même que de présager de son importance pour l’intrigue. Or, le principal concerné, lui, n’en est pas conscient (ce qui, je suppose, est le principe même du déni… LOL).

Mais ce n’est pas le seul fait que la lectrice en sache davantage que le personnage qui est en cause (après tout, c’est aussi le cas dans la tragédie, dont la fin est connue d’avance). Le plus gênant, je crois, c’est que le récit est écrit de son point de vue. Le résultat, c’est qu’on n’est jamais sur la même longueur d’onde que le héros dont on est censé-e partager les préoccupations et les sentiments. Il y a comme un décalage entre les intentions transparentes de l’auteur de nous préparer au dénouement, et le fil narratif qu’il a concrètement choisi de suivre, qui ne nous y prépare pas du tout. Le lecteur aimerait s’investir dans cette menace tragique, mais le texte l’en empêche, l’entraînant sans cesse sur un autre chemin, celui des pensées innocentes et sans rapport du héros.

Dans Kindred, Rufus ne perçoit pas forcément non plus son « défaut tragique »; cependant, c’est le point de vue de Dana que nous partageons, et celle-ci n’en a, au contraire, que trop conscience… Nous sommes totalement embarqués à ses côtés dans le dilemme tragique : qu’est-ce qui l’emportera, de l’humanité de Rufus ou de son « défaut » d’être l’héritier d’une plantation? En effet, comme tout héros tragique, Rufus a certes des qualités, des arguments qui plaident en sa faveur. Mais, à nouveau, le génie de Butler est d’avoir fondé tous ces éléments dans l’enfance. C’est en tant qu’enfant, dénué de tout pouvoir socialement institué, que l’on peut s’attacher à Rufus, camarade de jeux des enfants noirs et familier lui aussi du fouet de son père.

À peine devient-il adulte, et devrait-on dire homme adulte, il ne peut s’empêcher de faire usage de ce pouvoir qui lui est conféré par la société, le pouvoir des hommes sur les femmes, alors qu’il tente de violer la femme qu’il aime (je souligne bien ici que cette agression n’a rien à voir avec l’esclavagisme, puisqu’il n’est à ce stade pas encore propriétaire de la plantation, et que la femme en question est libre, et non une esclave). En fait, j’ai été littéralement bluffée par la façon dont Butler réussit à humaniser ce personnage et à nous faire espérer sa rédemption, sans pour autant jamais l’excuser ni minimiser la violence de ses actes. Et cela n’est pas juste une observation artistique. En faisant cela, Butler révèle surtout la vérité méconnue du système, à savoir qu’il n’a aucunement besoin de « méchants » pour l’alimenter, et qu’il s’accommode au contraire des gentils à la perfection…

Une façon dont elle s’y prend est qu’elle ne nous demande pas, en réalité, de ressentir de l’empathie pour Rufus. C’est plutôt à travers l’empathie pour Dana et les esclaves, ses victimes, que nous lui souhaitons jusqu’au dernier moment de bien tourner, de changer, de s’opposer au système. C’est donc là que réside notre investissement émotionnel. De plus, celui-ci joue à plusieurs niveaux : déjà, il est logique que plus Rufus assume son rôle de planteur, plus ses esclaves risquent de souffrir… Mais la position particulière de Dana implique aussi d’autres formes de souffrance qui lui sont propres : d’abord, celle de savoir Rufus son ancêtre, de savoir sa lignée sans doute issue d’un viol; et, par conséquent, d’une manière très vicieuse, celle de devoir personnellement faciliter ce viol pour garantir sa propre existence future…

Pour conclure, il m’est apparu que, pour qu’un schéma tragique** fonctionne, pour que le lecteur se sente émotionnellement investi dans les évènements qui se déroulent, le dilemme tragique doit constituer l’enjeu explicite non seulement du livre, mais, surtout, des pensées et des actions du personnage dont nous partageons le point de vue. Je note également que celui-ci n’a pas à être identique au porteur ou à la porteuse du défaut tragique. L’important est plutôt de choisir le point de vue qui va faire « monter les enchères » au maximum.

Dans le cas de Kindred, on pourrait débattre du fait que Dana est celle qui a le plus à perdre ou à gagner du sort de Rufus (probablement pas, dans l’absolu). Cependant, elle est le meilleur angle narratif : d’une, en tant que femme contemporaine, la lectrice peut plus facilement s’identifier à elle; de deux, ce n’est pas juste l’intensité objective des conséquences qui importe — ce serait verser dans le sensationnalisme, dans l’horreur gratuite —, mais aussi, comme je l’ai décrit, leur nature, leur sophistication, leur capacité à perturber le lecteur, à jouer avec ses nerfs et à bousculer ses valeurs, ses préjugés, ses certitudes.

Voilà pour l’instant l’état de ma réflexion; sûrement parcellaire, encore ouverte… J’accueille volontiers toute opinion sur le sujet (comme je l’ai dit en ouverture, pour moi, l’intérêt de comprendre ces mécanismes est d’arriver à en tirer profit dans mon écriture).


* Pour info, le troisième type, c’était la tragédie historique, Richard III, etc.

** Je dis « schéma tragique » parce qu’il peut être utilisé ailleurs qu’en tragédie — comme l’illustrent Le Déni du Maître-sève autant que Kindred, qui ne sont pas des tragédies, et auxquels j’ai néanmoins appliqué cette grille d’analyse. J’ai aussi ouvert l’article en évoquant mes propres écrits, et j’écris de la romance optimiste! Seulement, même en romance, les protagonistes ont parfois à surmonter de petites tragédies, et construire ces obstacles d’une façon qui va engager le lecteur est primordial. En romance, on parle d’ailleurs souvent de l’importance du « conflit interne », et il me semble que cela colle tout à fait à la définition du dilemme tragique. (En termes de tonalité ou de registre, à cause du HEA, la romance correspondrait plutôt au pathétique qu’au tragique, mais les deux partagent le même développement initial; seule l’issue diffère.)


The Blind Assassin, de Margaret Atwood

Réédition du 09/05/2014

Avec quelque retard, je vous présente ma chronique de la lecture d’avril dans le cadre du défi « Un genre par mois »… Ce mois-là, c’était le roman historique à l’honneur.

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Qui n’a pas entendu parler de Margaret Atwood, cette célèbre romancière canadienne? Pour ma part, je ne sais plus où ni quand, mais je connaissais son nom, et avais dès lors l’impression diffuse que la lire manquait à ma culture. Le résumé de la quatrième de couverture de The Blind Assassin me tentait plus ou moins, d’où les années qu’il a passées intact dans ma PAL, mais, comme dirait Richard Griffen, I picked it up for a song dans une librairie d’occasion.

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En fin de compte, le résumé est très fidèle au contenu du livre, et j’ai beaucoup aimé ce dernier. Le livre s’ouvre sur l’annonce que Laura, la sœur de la narratrice, s’est tuée (lire : suicidée) dans un accident de voiture dix jours après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

À quatre-vingt-douze ans, Iris Chase Griffen vit à Port Ticonderoga, la petite ville de l’Ontario qui l’a vue naître et grandir, et où sa famille a eu pendant quelques générations une influence considérable. Aujourd’hui, elle est surtout connue comme étant l’épouse de l’industriel Richard Griffen et la sœur de Laura Chase, l’auteure du sulfureux roman posthume The Blind Assassin. Celui-ci raconte la liaison clandestine entre une jeune femme aisée et un fugitif qui, lors de leurs rencontres, élaborent une histoire de science-fiction.

Il y a donc quatre niveaux de récits dans ce roman : le présent d’Iris, une vieille dame désabusée qui lutte pour conserver un semblant d’indépendance; son enfance et sa jeunesse dans l’entre-deux-guerres aux côtés de son eccentrique petite sœur Laura; l’histoire des deux amants, qui apparaît vite inspirée de faits réels; et les aventures de l’assassin aveugle du titre et de la jeune fille muette sur la planète Zycron (un récit métaphorique?).

Ensemble, ces différents fils parallèles s’assemblent peu à peu comme les pièces d’un puzzle et répondent aux questions qui dirigent le récit : qui était réellement Laura Chase? pourquoi est-elle morte? et qui sont les protagonistes de The Blind Assassin? Je pense que ce sont ces petits mystères, savamment distillés, qui ont su me captiver, me faire entrer complètement dans l’intrigue et me donner envie de continuer à lire ces six cents et quelques pages.

Mais il ne faut pas non plus sous-estimer la façon brillante dont le roman est écrit, et qui le rend tour à tour touchant, étrange, mordant. J’ai l’impression que c’est le premier livre depuis longtemps où j’avais envie de noter un tas de citations.

What people remember isn’t the book itself, so much as the furor: ministers in church denounced it as obscene, not only here; the public library was forced to remove it from the shelves, the one bookstore in town refused to stock it. There was word of censoring it. People snuck off to Stratford or London or Toronto even, and obtained their copies on the sly, as was the custom then with condoms. Back at home they drew the curtains and read, with disapproval, with relish, with avidity and glee — even the ones who’d never thought of opening a novel before. There’s nothing like a shovelful of dirt to encourage literacy.

L’aspect historique est discret; plutôt un contexte pour l’évolution des personnages qu’une véritable fresque d’époque. L’auteure a néanmoins bien su rendre les mentalités qui régnaient alors, et évoque les évènements avec l’esprit qui les acueillit alors, et non celui que nous avons acquis avec le recul. Par exemple, la chasse aux communistes, la façon banale dont Hitler était perçu dans les années 30, la confiance qu’on n’en viendrait pas à la guerre…

J’ai également trouvé pas mal de plaisir à lire les aventures fantastiques sur la planète Zycron. C’est drôle, ces fenêtres de science-fiction au milieu d’un roman qui n’a rien à voir.

Why does he crank out this junk? Because he needs to — otherwise he’d be stony flat broke, and to seek other employment at this juncture would bring him further out in the open than would be at all prudent. Also because he can. He has a facility for it. Not everyone does: many have tried, many failed. He had bigger ambitions once, more serious ones. To write a man’s life the way it really is. To go in at the ground level, the level of starvation pay and bread and dripping and slag-faced penny-ante whores and boots in the face and puke in the gutter. To expose the workings of the system, the machinery, the way it keeps you alive just so long as you’ve got some kick left in you, how it uses you up, turns you into a cog or a souse, crushes your face into the muck one way or another.
The average working man wouldn’t read that kind of thing, though — the working man the comrades think is so inherently noble. What thoses guys want is his stuff. Cheap to buy, value for a dime, fast-paced action, with lots of tits and ass.

Enfin, un autre aspect qui m’a parlé dans ce livre, c’est qu’on sent qu’il est l’œuvre et le point de vue d’une femme. Margaret Atwood, mais aussi Iris Chase, la narratrice, ainsi que tous les autres personnages féminins de premier plan qui peuplent le livre : la grand-mère Adelia Chase, la mère, Laura, Reenie, même Winifred… Les personnages masculins sont tous, d’une certaine manière, moins profonds, ou appréhendés de l’extérieur, depuis ce fameux point de vue féminin : le père qui revient traumatisé de la Grande Guerre, Richard Griffen, le mystérieux « il » dans The Blind Assassin

Cela m’a donné envie de lire davantage d’auteures femmes « classiques », et aussi plus d’auteurs canadiens. Peut-être le sujet de futurs défis de lecture?