Chroniques de l’indésphère : Soir d’orage

J’ai eu un peu d’hésitation à entamer cette chronique, parce que je suis moi-même sous le coup d’un retour qui m’a été fait sur un de mes propres textes (qui, de surcroît, partage quelques points communs avec Soir d’orage, dont le fait de relever de la romance contemporaine, avec des héros qui, du moins en apparence, ont « réussi » et mènent la belle vie). Néanmoins, j’avais annoncé dès ma première chronique que je me lançais là-dedans en ayant conscience que l’on pouvait me « rendre la pareille »; aussi n’est-ce pas le moment de se décourager, au contraire! Et si cela peut m’aider à relativiser mes propos et opinions, grand bien me fasse.

À ce sujet, un mot : beaucoup d’auteur-e-s disent préférer, voire n’accorder de foi qu’aux critiques argumentées ou « constructives ». Pour ma part, sans surprise, je soutiens exactement l’inverse. « J’aime, j’aime pas » est la seule partie d’un avis qui est fondée sur le roc, et dont la véracité ne fait aucun doute. Tout le reste n’est qu’interprétation et suppositions, et l’on sous-estime beaucoup, à mon sens, la difficulté de cet art qui consiste à tenter le diagnostic d’un symptôme.

Ainsi, le fait que mon texte n’ait pas été bien reçu est la seule donnée devant laquelle je me rends sans condition; mais pour ce qui est des raisons avancées, je crois qu’il faut garder sa réserve. Je parle de cela ici parce que, précisément, je m’apprête à formuler au sujet de Soir d’Orage un argument qui contredit ce qu’on m’a suggéré. Cela signifie-t-il que j’ai raison? Cela signifie-t-il que j’ai tort? À tout le moins, il me semble que cela jette un voile sur toute prétention à expliquer pourquoi, dans un texte, quelque chose fonctionne ou ne fonctionne pas.

Soir d’orage est, donc, une romance contemporaine autoéditée. J’ai découvert son auteure, Sybil Lane, une Française, après que celle-ci a publié un hyperlien vers un de mes billets. Ce qui est intéressant avec ce roman (court), c’est que mon jugement global est, cette fois, diamétralement opposé à ce que j’ai pu exprimer dans mes deux premières chroniques (Le Déni du Maître-Sève et Tueurs d’anges). Sur la forme, déjà, c’est un livre qui crie « autoédition » : le texte comporte pas mal de fautes — pas assez pour gêner la lecture, mais assez pour prouver qu’il n’a pas été corrigé. L’ebook n’est pas très beau non plus; les titres ne sont pas centrés, le corps des chapitres n’est pas justifié, les paragraphes ne débutent par aucun retrait (ça pourrait être un choix esthétique, mais je le trouve bof)…

En revanche, je peux affirmer que j’ai lu ce livre en une seule journée. Et ce n’est pas non plus parce que je l’ai adoré (comme la suite de la chronique le démontrera), ni parce que l’histoire était d’une originalité captivante ou d’un suspense haletant. C’est une romance honnête, mais qui ne sort franchement pas des sentiers battus. Comme dans toute romance, on connaît la fin d’avance; il n’y a pas non plus de gros rebondissement inattendu sur le chemin qui mène les protagonistes à leur HEA, c’est juste une petite danse convenue où le héros doit persuader l’héroïne, et celle-ci doit surmonter ses peurs et ses doutes. Enfin, je vous assure que je ne l’ai pas lue vite parce que c’est une romance. Des romances ennuyeuses à mourir que j’ai dû me forcer à finir, ou que je n’ai jamais finies, ça existe aussi.

J’en profite pour faire une petite digression sur la question d’un « label qualité », que beaucoup d’autoédité-e-s appellent de leurs vœux. En dehors de l’aspect pratique de la chose, l’une des raisons pour lesquelles j’y suis réticente est parfaitement illustré par Soir d’orage. Dès que l’on discute de ce que les gens entendent par « qualité », on tombe rapidement sur un dénominateur commun aussi mesquin que mince, à savoir la correction orthographique et technique. C’est en effet le seul aspect objectif d’un texte, qui n’est pas susceptible de faire débat. Mais par là même, selon moi, il n’a aucun intérêt, et risque plutôt d’orienter notre littérature vers une destinée qui fait froid dans le dos, celle de la domination de la forme sur le fond, et de l’expertise sur le talent.

Si un tel label qualité entrait en vigueur, Soir d’orage échouerait au test, au contraire des deux premiers romans que j’ai chroniqués. Et pourquoi? Est-il moins bon? Moi, je lui donnerais 3/5, comme aux autres. Pour d’autres raisons, certes, mais qui peut dire quelles raisons sont supérieures aux autres? Quand on est écrivain-e, est-il plus important de posséder une connaissance du français impeccable, ou de bien savoir mener une histoire, et de réussir à intéresser, à interpeller la lectrice? N’y a-t-il pas tromperie à vouloir réduire l’idée de « qualité » en littérature au seul premier critère?

En ce qui me concerne, j’y vois une dérive, une dégénérescence de notre époque, portée à célébrer par-dessus tout ce qui est mesurable, ce qui est objectif, au détriment de l’art et de la créativité, nécessairement subjectifs. Le désir de se raccrocher à des certitudes, c’est toujours la renonciation de la pensée. Nous vivons dans un monde optimisé, efficace, où notre plus grande crainte en tant que lecteurice est de perdre notre temps à lire un mauvais livre — ou un livre qui bousculerait notre idée préconçue de ce que sont un bon et un mauvais livres? On n’a plus de temps pour l’erreur, plus de temps pour la remise en question, plus de temps pour la réflexion. C’est bien triste.

Pour revenir à Soir d’orage, il y a quand même certains points qui ne m’ont pas convaincue. D’abord, je mentionnerai le traitement du consentement sexuel. Je suis loin d’avoir une opinion tranchée sur la question de savoir ce que la romance doit représenter, car je pense que ce genre recouvre un spectre qui va du réalisme le plus honnête au fatasme le plus inavouable (et oui, beaucoup de femmes ont des fantasmes érotiques de viol; c’est bien correct, et ne vous laissez surtout pas dire par quiconque que vos fantasmes sont malsains ou pervers — quand est-ce qu’on arrête la culpabilisation de la sexualité féminine? moi, je propose aujourd’hui!). Souvent, le malaise vient d’un mélange indifférencié des deux; or, l’essentiel de la romance relève justement de ce mélange, et Soir d’orage n’y fait pas exception.

Il y a un passage où le frère du héros embrasse l’héroïne de force, et si cet incident sert de pivot à un rebondissement précis, sa portée en tant qu’agression sexuelle est par ailleurs complètement annulée. Que l’héroïne n’ait aucune séquelle, j’y crois tout à fait; en revanche, à aucun moment, l’acte en soi n’est explicitement condamné, ou ne semble porter atteinte à la réputation du frère ou aux rapports que les autres personnages entretiennent avec lui. Or, ce n’est pas un type de passage qui appartient au passé et qu’on peut choisir de mettre derrière soi; c’est le frère du héros — c’est le beau-frère de l’héroïne! Mais non, tout va bien, personne ne s’inquiète de devoir le recadrer, et aucun malaise n’est présumé s’ensuivre dans les futures réunions de famille. En toute franchise, je dois préciser qu’il ne réapparaît pas dans la suite de l’intrigue, mais cela en soi ressemble à un boucle non bouclée, à quelque chose qu’on a ouvert et oublié de refermer.

Au fond, le frère remplit surtout le rôle de repoussoir, à côté duquel le héros peut faire contraste. Le héros, c’est le gars sérieux, responsable, respectueux, attentionné… Du moins, c’est ce qu’on nous dit, c’est ce qu’on veut nous faire croire, mais les faits qu’on nous décrits ne sont pas toujours cohérents avec cette image. C’est là qu’on tombe dans le fantasme, peut-être, parce que le héros a une idée fixe, qui est de persuader l’héroïne à unir sa vie à la sienne… et la façon dont il s’y prend flirte avec le harcèlement. Par exemple, il se pointe de façon répétée chez elle après qu’elle lui a fait savoir qu’elle ne voulait pas le revoir, et se permet même d’entrer sans qu’elle l’y ait invité la fois où elle ne l’entend pas frapper!

Cela dit, je veux bien reconnaître que j’ai tendance à avoir une lecture puritaine et littérale de la romance, alors qu’il faudrait sans doute la lire avec une sorte d’interrupteur réalité/fantasme, et convenir que cette scène relève de la suspension d’incrédulité et du concept érotique, au même titre qu’un scénario de vidéo porno qu’on n’imagine pas deux secondes se produire dans la vraie vie… C’est un sujet qui me travaille en ce moment; ça mériterait d’être creusé dans un article entier!

Enfin, ce qui m’a davantage gênée, c’est que l’héroïne elle-même ne fasse pas de différence entre son désir et son consentement; comme s’il n’était pas possible d’être excitée et, malgré tout, pour des raisons X ou Y, de refuser de s’engager dans un rapport sexuel! Que son « oui » se transforme en « non », que le héros parvienne à la faire changer d’avis, là n’est pas tant le problème que le raisonnement erroné par lequel ce changement s’opère.

Mon autre réserve concerne le personnage du héros et, spécifiquement, sa masculinité. Ah, la masculinité! C’est un sujet qui me passionne; j’avoue que j’aime beaucoup, beaucoup les hommes, et que l’une des raisons pour lesquelles écrire de la romance M/F me plaît autant, c’est que cela me donne l’occasion d’explorer à fond le point de vue d’un homme. Ce qui n’est pas de la tarte! C’est même tout un défi… et je trouve que, dans Soir d’orage, Sybil Lane ne le relève pas totalement. Pour commencer, les passages écrits dans le point de vue du héros sont beaucoup moins nombreux et moins développés que ceux consacrés à l’héroïne, la preuve selon moi que l’auteure ne se sentait pas vraiment à l’aise avec la perspective masculine et a préféré, dans une large mesure, l’occulter.

De l’extérieur, le héros est un parangon de masculinité — du moins, d’une certaine masculinité stéréotypée : grand, beau et fort, joueur de rugby (on est dans le Pays basque!), riche, avec une bonne job, un statut social élevé, etc. Sauf que c’est une coquille vide, ou un masque en papier. Dans la scène du début, lorsqu’on le voit s’exprimer, il n’a plus rien de masculin… à tout le moins, rien de la masculinité à laquelle on pouvait s’attendre d’un joueur de rugby (moi aussi, j’ai grandi dans un pays de rugby; je connais le machisme de ces milieux sportifs!).

Un homme n’emploierait pas ces termes, ne s’exprimerait pas ainsi, pas autant, ne mettrait pas son cœur à nu avec autant de naïveté! Dans tous les cas, parce que je ne veux pas non plus qu’on m’accuse de généraliser ou de figer ce qu’est la masculinité, pas le genre d’homme qu’on nous a présenté. Le résultat, c’est que le personnage perd de sa substance, et ne nous apparaît pas réel, mais justement fictif. Un concept plutôt qu’un homme. J’ai aussi l’impression que, plus profondément, on passe à côté de ce qu’est la masculinité. Car ce n’est pas une simple maladresse, mais aussi un choix que de fonder la masculinité dans des attributs objectifs — le physique, le rôle social — plutôt que dans une « culture » en réalité beaucoup moins tangible et beaucoup plus protéiforme.

Cela m’intéresse, car poser la question du masculin (existe-t-il un éternel masculin? non, je plaisante), c’est poser celle de la sexualité, et aussi des limites du marché. Si un homme se résume à un corps d’homme et à un statut socio-économique, la masculinité peut-elle s’acheter — et se vendre? Et les hommes en tant que partenaires sexuels peuvent-ils être remplacés par des robots — mieux, dans le cas hétérosexuel : par des robots dont les scripts seraient écrits par des femmes? Cela n’est pas de la SF; c’est en train d’arriver…


Coffee Boy : comment la romance (re)définit la norme de ce qui est considéré « romantique »

À la base, je pensais écrire à ce sujet sans m’appuyer sur aucune lecture en particulier (d’où la très longue introduction sans rapport avec le Coffee Boy du titre), mais j’avoue que j’aime rattacher mes raisonnements aux livres qui les ont suscitées ou y ont contribué. C’est une façon pour moi de souligner la valeur intellectuelle et réflexive de presque tout ce qui se publie, surtout en romance, genre trop souvent réduit à son rôle « divertissant » ou d’évasion (escapist). En fait, je suis persuadée que l’apport critique d’une œuvre est d’abord dans la tête de cellui qui la lit; qu’on peut tout aussi bien se plonger dans le chef d’œuvre le plus profond et subtil et n’en rien retirer, que dévorer le premier roman venu, bourré de clichés et mal écrit, et y trouver le sens de la vie.

Et, en plus, ça me fait plaisir d’avoir une opportunité de plus de parler de Coffee Boy, que j’ai vraiment aimé.

Beaucoup de gens qui ne lisent pas de romance — ou peut-être des lectrices qui se sont jusqu’à présent cantonnées à un seul style bien particulier — croient à tort que la romance est l’incarnation littéraire de ce que la culture mainstream considère comme romantique, des petits cœurs aux roses rouges, en passant par les cadeaux coûteux et les dîners aux chandelles. Or, c’est (presque) le contraire. J’ajouterai que la romance n’est pas non plus l’équivalent narratif des films dits « romantiques » (que des lectrices de romance peuvent apprécier par ailleurs, comme elles apprécient du reste un tas d’autres choses n’ayant aucun rapport avec la romance, tels que ski, couture ou café).

La romance est sa propre sous-culture et, malgré le succès commercial qu’elle rencontre depuis ses débuts, elle s’est longtemps développée en relative autarcie, loin de la culture pop qui l’a toujours dénigrée. Hollywood, par exemple, n’aime pas la romance; c’est pourquoi les studios n’ont jamais cru bon d’adapter les pelletées de bestsellers produits par le genre depuis des décennies. En gros, s’il y a un film romantique qui sort, vous pouvez être à peu près sûr-e que ce n’est pas une romance selon les codes du genre. Et, même si ça y ressemble drôlement, disons que le marketing, avec l’aide complice de l’auteur-e, aura fait son boulot pour tracer une ligne claire, quoique arbitraire, entre son produit et « la romance » (oui, je pense à Outlander, à tous les films adaptés des romans de Nicholas Sparks, à Twilight, etc.).

Personnellement, je me considère comme quelqu’un de « pas du tout romantique », du moins selon l’acception moderne courante de ce qu’est le romantisme (par contre, si on parle du Romantisme comme mouvement artistique du XVIIIe et XIXe, c’est évidemment autre chose…). J’en ai sérieusement rien à f*utre de ce bazar; ça ne m’intéresse pas, et ça m’émeut encore moins. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’aime la romance : parce que j’y retrouve, la plupart du temps, ce côté anti-romantique. Le scénario typique de romance, ce n’est pas du tout cette histoire d’amour parfaite et idéalisée où tous les clichés sentimentaux sont respectés, du premier regard au mariage en blanc, avec premier rencard, premier baiser et rapport sexuel bien dans l’ordre. Au contraire! La romance, dans la majorité des cas, c’est : prends toutes ces normes et mets-les sur la tête, ou bien passe-les au blender jusqu’à ce qu’elles soient méconnaissables, emmêlées, entortillées, interchangées, toutes croches.

La romance, c’est le triomphe du chaos sur l’ordre. C’est quand tu tombes amoureux/-se de la mauvaise personne, au mauvais endroit, au mauvais moment. C’est : ce n’était pas censé arriver — ça ne peut pas arriver — ça ne doit pas arriver! (Spoiler : mais ça va arriver quand même…) Si je devais trouver une émotion pour représenter la romance — à part l’amour, bien sûr — ce serait : WTF?! C’est ce qui passe par l’esprit de tous les protagonistes de romance à un moment ou à un autre, je crois… Et il me semble qu’envisager les choses sous cet angle éclaire énormément certains éléments qui continuent de confondre celleux qui les observent depuis l’extérieur, comme le sexe plus ou moins forcé* ou bien la figure ambiguë du héros qui est aussi le méchant de l’histoire. Beaucoup de non-lecteurs de romance vont s’exclamer : « Hé! mais ce n’est pas très romantique! » ou « Ce n’est pas ainsi qu’une relation doit se passer ! » Ce faisant, ignorant que c’est précisément là le but et l’intention.**

Ces considérations nous amènent au sujet de l’article, qui est le pouvoir de la romance de (re)définir ce qui est romantique. Je pense que, dans une certaine mesure, et par le simple fait d’être née sous la plume de femmes (une communauté jouissant de sa propre culture, distincte de la culture dominante essentiellement masculine), la romance a toujours été en décalage plus ou moins net avec les normes dominantes. Cependant, la romance n’est pas pour autant féministe, au sens où elle n’est pas porteuse d’un projet politique spécifique et conscient. À cet égard, la romance n’est qu’un genre littéraire, et rien de plus. Par conséquent, il est évident que, parallèlement, la romance véhicule et renforce aussi un certain nombre de normes culturelles et sociales issues de la culture dominante (mais pas davantage non plus que n’importe quel autre genre littéraire pris dans sa globalité). Mais voilà : il ne tient qu’à nous, auteur-e-s (et lecteurs/-trices, car il s’agit ultimement d’un dialogue), de prendre conscience des normes que l’on valide et de celles qu’on conteste à travers nos écrits (et nos lectures), et d’adopter dès à présent une attitude intentionnelle (?) dans le but de mettre l’énorme pouvoir de la romance au service de nos idées, et non l’inverse.

Cela ne signifie pas que l’on va contraindre des œuvres de fiction à des visées didactiques, mais simplement que l’on reconnaît le processus construit de nos idées et même de nos ressentis, et qu’au lieu d’accepter telles quelles les normes dominantes quant à ce qui est « attirant », « désirable », « sexy », « glamour » (ce que, du reste, la romance n’a jamais totalement fait), nous allons avoir l’infini plaisir de jouer avec, de les retourner, de les déguiser, de les questionner — ce qui, pour l’esprit créatif, s’apparente au paradis, amirite? J’ai toujours considéré comme un code de la romance le fait que les protagonistes soient attachants et « au-dessus de la moyenne », le fait qu’on aime s’identifier à eux ou s’imaginer être avec eux. Or, en même temps, cela se heurtait dans ma tête au propos soi-disant universel de la romance, à savoir que personne n’est laissé sur le carreau. Aujourd’hui, je comprends que je prenais le problème à l’envers!

Et si, au lieu de penser : mon héros doit être séduisant et charmant, qu’est-ce que cela signifie?, on prenait les choses dans l’autre sens? Mon héros est tel qu’il est — maintenant, comment rendre cela séduisant et charmant? Sans y prêter attention, c’est déjà un exercice mental que je faisais parfois, parce que j’ai toujours aimé l’expérimentation et que j’adore prendre le contrepied des clichés. Mon héroïne couche avec tout ce qui bouge… comment en faire une héroïne de romance crédible et attachante? Mon héros est en surpoids… qu’est-ce qui va le rendre irrésistible aux yeux de l’héroïne? etc. Et j’en profite pour plugger l’initiative We Need More Safe Sex Books, lancée entre autres par des (ex-)auteures de ma maison d’édition, et que j’ai redécouverte récemment. Si j’ai bien compris, c’est également une partie de leur propos : au lieu de partir de ce qui est généralement considéré comme sensuel et glamour (l’absence de préservatif, apparemment — ma réaction : ??!?) et de le copier-coller dans nos livres, on va plutôt partir des règles du safe sex et faire un véritable travail créatif en trouvant des façons de rendre ça sexy, chaud, érotique et tout ce que vous voulez!

Et Coffee Boy, dans tout ça? Eh bien, c’est une romance écrite par un mec (Austin Chant) qui raconte l’histoire de deux mecs, Kieran et Seth. L’un est trans, frais sorti de l’université, et a du mal à « passer »; l’autre est bi, plus âgé et du genre très méticuleux, limite coincé. « Originale » n’est pas du tout le premier mot qui me viendrait à l’esprit pour qualifier cette novella — et d’abord, l’originalité est surfaite (était-ce un des gars de Kings of Leon qui disait : « mieux vaut être bon qu’original »?). Au contraire, l’histoire est on ne peut plus banale, ordinaire : les héros se rencontrent au bureau et apprennent peu à peu à se connaître à coup d’heures sup’, de commandes de café et de débats au sujet des qualités (ou de l’absence d’icelles) de leur manager. En revanche, on peut dire que ça fait bouger à peu près toutes les cases et les limites qu’on a l’habitude de retrouver dans la romance mainstream, en commençant par le genre de l’auteur et du public auquel ce texte (en partie, presumably) se destine.

Je mentionne ça, parce qu’encore récemment, le journalisme anglophone*** nous a gratifié d’une perle se proposant de résumer toutes les romances de la saison (pas moins!). En effet, à en croire son complaisant auteur, tout ça ne serait que déclinaisons de trois ou quatre concepts répétés à l’infini, seuls les accessoires changeant. Et l’article culmine dans cette phrase délicieuse :

Why shouldn’t women dream?

Je vous laisse savourer…

C’est toujours étonnant lorsque quelqu’un qui prétend critiquer (explicitement ou implicitement, comme ici) la romance pour son manque de diversité prend à ce point à cœur d’ignorer tout le pan de la production qui, typiquement, représente et/ou s’adresse à des minorités — le M/M, pour ne citer que lui, et qui n’est pourtant plus si confidentiel… À croire que leur but véritable n’est en rien de valoriser la variété et le réalisme en littérature (auquel cas, de telles romances existent, et leurs auteur-e-s et fans seraient plus que ravi-e-s de les voir citées dans le New York Times!), mais juste de s’assurer que la romance reste bien cloisonnée dans l’image simpliste qu’illes en ont. Seulement, oups! je crois qu’elle s’est déjà échappée…


* Oui, je tiens à mon « plus ou moins ». Le consentement est une vaste zone grise, mais ceci est le sujet d’un autre (futur) article.

** Je choisis délibérément de présenter ces exemples dans leur portée subversive, mais je suis consciente que la problématique est plus large et complexe. Ce n’est simplement pas ici le sujet.

*** Pas que le francophone ferait mieux, hein…


Finding Your Feet : asexualité en romance et « prude-shaming »

Quand j’ai lu que la romance Finding Your Feet, de Cass Lennox, avait pour protagonistes une héroïne asexuelle et un héros trans, je n’ai pas pu m’empêcher de l’acheter et de la dévorer sur-le-champ. Et, petit plus, ça se passe au Canada!

À priori, pour celleux qui ne connaîtraient pas bien l’asexualité et/ou la romance, l’idée d’une romance asexuelle peut étonner. On est malheureusement trop habitué-e-s au raccourci romance = sexe, et la romance a tendance à s’être fait un nom auprès du grand public comme étant une sorte de porno soft, ou de littérature érotique avec les sentiments en sus (la dernière fois que j’ai regardé chez Renaud-Bray, une grosse chaîne de librairies québécoise, la romance était se trouvait dans les quelques rayons tout au fond, sous l’étiquette « Érotique »). Or, aucun de ces deux préjugés n’est vrai.

L’asexualité, tout d’abord, est un spectre, et aussi une orientation qui se conjugue avec des tas d’autres. Je ne vais pas vous faire de cours théorique sur le sujet, déjà parce qu’il y a le reste du Web pour cela, et puis parce que l’univers de l’asexualité est incroyablement varié et complexe et qu’à chaque fois que je m’y intéresse, j’en ressors aussi fascinée que confuse. On pourrait penser, à tort, que l’asexualité se résume à l’absence de sexualité, et qu’il n’y a donc rien à en dire. En réalité, c’est tout le contraire. Aussi paradoxal que cela paraisse, je crois ne m’être jamais rendu compte de l’infinie variété de la sexualité aussi bien qu’en m’informant sur l’asexualité. Il y a tellement de façons et de degrés d’être asexuel-le que passer à travers une liste, même non exhaustive, vous donnera le tournis.

Une des choses les plus importantes que l’asexualité peut vous apprendre, c’est justement que « romance » et « sexe » ne sont ni équivalents, ni forcément corrélés. On peut avoir une relation romantique sans sexe, et vice versa. De la même façon, on peut être asexuel-le aromantique, ou bien asexuel-le hétéro-, homo-, bi- ou panromantique. Il va de soi que, dans une romance, les héros relèveront nécessairement de ces dernières catégories. Ainsi, l’héroïne de Finding Your Feet, Evie, s’identifie comme asexuelle biromantique. Mais, sans doute par souci de représentation et de visibilité, l’auteure a choisi de faire d’un personnage secondaire une asexuelle aromantique; comme quoi, malgré les codes soi-disant rigides de la romance, il est possible d’être inclusive…

Ce qui est intéressant, c’est que plusieurs de ces nuances sont en fait depuis longtemps présentes en romance. Sauf que, par ignorance ou pour des raisons marketing, les différents termes entourant l’asexualité n’étaient pas employés. C’est du moins la thèse de l’article Why We Need Asexual Romances, dont l’auteure affirme notamment que la demisexualité serait déjà très prévalente en romance. La demisexualité, c’est une catégorie qui se situe entre les pôles « sexuel » et « asexuel », et qui signifie qu’on ne ressent de l’attirance sexuelle qu’après avoir développé un lien romantique préalable. Et c’est ironique, parce que la romance que je lis actuellement, Rule, de Jay Crownover, a une héroïne qui correspond très exactement à cette définition…

Cela dit, pour autant, la demisexualité est-elle à ce point omniprésente? J’avoue que ce n’est pas ma propre impression. Je dirais même plutôt que, si on se réfère à toutes ces héroïnes qui attendent le héros pour perdre leur virginité, on touche à une de mes bêtes noires : au moins aussi souvent qu’une héroïne se « préserve » par amour exclusif du héros (scénario de demisexualité), on croise des vierges qui tombent dans le lit de leur héros avant d’en tomber amoureuses (souvent, c’est même le sexe qui semble déclencher leurs sentiments; scénario inverse de la demisexualité, donc). Et là… je n’ai toujours pas trouvé d’explication logique à ce que je suis forcée d’appeler un fantasme féminin : que le premier soit le bon, j’imagine. Mais, dans la vraie vie, une relation sexuelle avec quelqu’un qu’on connaît mal, voire pas du tout, n’a aucune raison de se muer en amour heureux.

Cependant, soit, il y a des héroïnes demisexuelles qui ne disent simplement par leur nom. Mais pourquoi, semble-t-il, toujours des héroïnes, et pourquoi toujours demisexuelles? Je pense que l’asexualité féminine n’apparaît pas aussi taboue, parce qu’elle est associée, inconsciemment ou pas, à la pureté et à l’innocence qui incombent traditionnellement aux femmes. De là, la demisexualité est une sorte d’évidence, puisqu’elle permet, au contraire de l’asexualité, de composer avec un partenaire qui, lui, est complètement sexuel, voire hypersexuel. En plus de cela, il y a bien sûr l’idée reçue selon laquelle romance = attirance sexuelle, cette dernière prouvant le pouvoir de séduction de chaque protagoniste sur l’autre.

À ce propos, et malgré tout le plaisir que j’ai eu à lire Finding Your Feet, je ne suis apparemment pas la seule lectrice à avoir trouvé qu’Evie semblait plus demisexuelle qu’asexuelle…* De fait, moi qui m’attendais à quelque chose de radicalement différent, j’ai été un peu déçue. Finalement, la romance est assez conventionnelle, à cela près que, pour une fois, les ressentis, comportements et gestes sont décrits et expliqués à travers le prisme de l’asexualité.

Cela dit, rien que cela, c’est déjà un pas immense et important à mon sens. Parce que ce nouveau paradigme nous délivre de l’ancien, celui où Shaw, l’héroïne de Rule, refuse toute relation sexuelle parce qu’elle est « a good girl », une bonne fille, une fille sérieuse, une femme amoureuse. Le problème de cette explication, c’est par exemple qu’elle ne s’étend pas aux hommes, invisibilisant par là l’asexualité (ou demisexualité) masculine. C’est aussi qu’elle sous-entend un jugement à l’encontre des femmes qui, elles, ne respecteraient pas ce schéma : qu’une femme qui peut coucher avec d’autres hommes n’est probablement pas amoureuse, ou pas sérieuse, ou pas « bonne ».** Alors que, si on parle de demisexualité, ça devient tout à coup inclusif; ça reconnaît l’existence parallèle et la validité d’autres types de sexualité, que ce soit l’asexualité chez certains hommes ou l’hypersexualité chez certaines femmes.

Enfin, cerise sur le gâteau, ça constitue une réplique au « prude-shaming » dont sont parfois victimes les héroïnes de romance moins aventureuses — et, par extension, le genre en lui-même et ses lectrices —, qui n’a pas à s’appuyer sur des valeurs traditionnelles ou religieuses. En effet, s’il est vrai que la romance est marquée par ces valeurs, au même titre du reste que tous les autres genres littéraires, on dirait parfois que la seule voie moderne et féministe possible pour la romance, c’est d’assumer entièrement son côté érotique. Que la subversion des normes, ou l’expression de la liberté féminine, ne peut être l’affaire que de l’hypersexualité. De plus en plus souvent, on légitime et promeut la romance avec un discours très pro-sexe : la romance célèbre la sexualité des femmes, le désir féminin, la libération sexuelle, etc. Mais quid des femmes qui n’ont pas ou peu de désir sexuel, peu ou pas de sexualité?

Techniquement, l’asexualité tombe sous l’égide de la philosophie « sex-positive »; mais, dans les faits, on est vite soupçonné-e d’être une prude rétrograde si on ne démontre pas son ouverture à une sexualité suffisamment diversifiée, surtout en tant que lectrice ou auteure de romance — parce qu’après tout, c’est bien connu, les femmes qui aiment la romance ne sont pas très fute-fute et ont l’horizon tristement étroit… Moi-même, j’en profite pour faire mon mea culpa. Même si j’ai expliqué en partie pourquoi, j’ai conscience aujourd’hui d’avoir longtemps eu un préjugé contre les héroïnes vierges en romance contemporaine, les jugeant irréalistes ou coincées, alors qu’elles étaient peut-être en réalité juste « ace », « demi » ou « grace »…***


* À un moment, Evie précise « ace spectrum », mais c’est la seule fois et on n’en saura pas plus. Est-ce que l’auteure a estimé que le terme « demisexuelle » paraîtrait trop barbare, trop compliqué aux lecteurs/-trices?

** Il y a d’ailleurs des relents assez clairs de slut-shaming dans Rule qui me débectent un peu.

*** Je précise au cas où que la virginité n’a rien à voir avec l’asexualité. Evie, l’héroïne de Finding Your Feet, n’est d’ailleurs pas vierge. C’est juste que, parfois, la virginité « tardive » peut s’expliquer par l’asexualité.


Grand Passion : la romance ou la quête d’une famille de cœur

Je pense que beaucoup de gens qui sont à priori rebutés par la littérature sentimentale le sont à cause de la façon dont ils s’imaginent que l’amour romantique y est représenté. C’est-à-dire d’une manière fausse et stéréotypée, qui soutiendrait et propagerait le récit dominant. Ce en quoi ils ont un peu raison, mais aussi un peu tort.

Ils ont raison dans la mesure où la romance a tendance à refléter la culture dominante (mais pas plus ni moins que tous les produits de la culture populaire). L’amour y est donc majoritairement blanc, hétérosexuel, cisgenré, occidental, valide, neurotypique, etc. Mais les choses évoluent et, comme dans d’autres domaines, les questions de diversité sont de plus en plus présentes. La définition officielle de la romance tend aussi à s’élargir : ainsi est apparu le concept du HFN, happy for now, pour compléter le critère traditionnel du HEA, happy ever after. À un autre niveau, avec la mode de la romance érotique, on a vu se multiplier les situations de ménage à trois, ce qui ouvre la porte à des histoires polyamoureuses.

En outre, force est d’admettre que la romance, de par son principe, exclut d’office les personnes et les destins aromantiques. Cela dit, il ne s’agit pas, comme on pourrait le croire, de faire porter à l’amour romantique toute la responsabilité du bonheur, et encore moins d’y sacrifier les autres facteurs qui y contribuent : amitié, famille, épanouissement professionnel, liberté, etc. Au contraire. Quoique cela soit rarement souligné de façon explicite, j’en ai depuis longtemps l’intuition : l’histoire d’amour, en romance, n’existe jamais dans une bulle hors du monde, où les amoureux se satisferaient entièrement l’un de l’autre. À l’opposé, c’est sa compatibilité avec les autres aspirations des héros, avec les autres aspects de leur vie qui revêtent de l’importance pour eux, qui la valident.

Cela m’a frappée à la lecture de Grand Passion, une romance contemporaine de Jayne Ann Krentz, et, depuis que j’y songe, aucun contre-exemple ne m’est venu en tête. En romance, l’histoire d’amour s’inscrit toujours dans un plus grand mouvement, par lequel les héros accèdent à l’intimité émotionnelle, s’entourent d’une communauté ou « famille de cœur » et, en somme, trouvent leur place dans le monde.

C’est la raison pour laquelle on voit si souvent des héros et héroïnes orphelin-e-s, ou qui sont d’une manière ou d’une autre séparés de leur famille de sang. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas limité à la romance : un protagoniste sans attaches est non seulement libre de créer de nouvelles relations, lesquelles feront l’objet du récit, mais il est, consciemment ou pas, avide de ces relations. Le manque émotionnel — besoin de se sentir approuvé-e, reconnu-e, aimé-e, compris-e — est un puissant moteur qui pousse le personnage à l’action, en même temps qu’il le laisse vulnérable. Or, cela n’est autre que l’essence d’une histoire : une action doublée d’un enjeu. (Une action sans véritable enjeu n’intéresse pas, pas plus qu’un enjeu vis-à-vis duquel personne ne dispose d’aucune marge d’action.)

Dans Grand Passion, le héros comme l’héroïne sont orphelins. Au début du livre, le héros est pour ainsi dire « seul au monde », après que son espoir de s’intégrer à la famille de son défunt mentor a été réduit à néant. Et il est clair dans son cas que l’amour romantique n’a que peu d’importance en regard de celui qu’il convoite — l’amour familial, mais au sens le plus large du terme, puisqu’il n’a aucun lien légal ni de sang avec les personnes concernées —, puisque on apprend qu’il était prêt à renoncer à toute possibilité de tomber amoureux afin de combler son désir d’appartenance, son besoin d’être accepté comme « l’un d’entre eux » et de quitter sa perpétuelle position d’outsider.

Par le rejet auquel elle le confronte, l’auteure insinue que cela n’était pas une bonne idée (sacrifier l’amour romantique à l’autel de la famille). Je suppose que cela est nécessaire afin de nous convaincre que son amour pour l’héroïne est vrai, qu’il l’aime bien pour elle-même et non pour la famille qu’elle peut lui apporter. Néanmoins, je crois qu’on ne peut pas non plus réellement dissocier l’héroïne de la « famille » qu’elle s’est constituée, et que le héros ne peut envisager un avenir heureux avec elle que parce qu’il la voit ainsi entourée. Cela lui indique que ses valeurs rejoignent les siennes — qu’elle accorde autant d’importance que lui à l’idée d’une famille, non pas donnée, mais acquise, choisie; et, dans l’amour et la loyauté qu’elle porte à ses proches, il peut imaginer l’amour et la loyauté qu’elle est capable de lui porter.

En effet, quoique comme lui sans parents, l’héroïne a su se reconstruire une vie émotionnelle satisfaisante, à travers le groupe hétéroclite de personnages qui gravitent autour du bed and breakfast qui lui fait office à la fois de foyer et de business. Au début de l’histoire, l’héroïne est donc déjà heureuse, et elle n’est pas engagée dans un mouvement déterminé pour changer le statu quo. (Ce n’est donc pas un hasard si, dans cette romance, c’est le héros qui, à la fin, quitte sa vie d’avant pour embrasser le quotidien de l’héroïne, alors que celle-ci ne fait que lui aménager une place à ses côtés.) On sait cependant, de par le livre érotique qu’elle a publié sous pseudonyme, qu’il reste dans son cœur de la place pour une personne de plus : celle qui fera passer l’intimité à un autre niveau — et notamment à un niveau physique.

À première vue, on pourrait minimiser le sens de ces coïncidences (ici, pour le héros, l’amour romantique qui tombe à point nommé avec une famille toute faite), ne l’attribuer qu’à l’obligation artificielle en romance de tout conclure pour le mieux. Mais, pour moi, le message est plus profond. Il dit : l’amour romantique ne se réalise jamais au détriment de vos propres intérêts, de vos ami-e-s, de vos ambitions, de vos rêves. Si cette personne vous aime, non seulement elle acceptera, mais elle soutiendra et encouragera ce que vous aimez et ce que vous faites.

Plus récemment, j’ai lu The Jade Temptress, de Jeannie Lin (que j’ai trouvé excellent, au passage, et que je recommande chaudement), qui illustre aussi merveilleusement ma thèse, quoique d’une façon très différente… L’amour romantique (ni votre amoureux/-se) ne vous sauvera pas; vous seul-e pouvez vous sauver. Mais la bonne personne acceptera cela et, qui plus est, restera à vos côtés et vous soutiendra tout du long.