Master of Paradise : réalisme historique vs racisme

Il y a un peu plus de deux ans, j’ai eu l’occasion de lire une romance qui m’a fascinée, passionnée et dérangée tout en même temps : Master of Paradise, de Virginia Henley. J’adorerais avoir l’avis d’autres lectrices (voire lecteurs?) à son sujet; en attendant, voici le mien.

J’ai récupéré ce livre par hasard, probablement parce qu’il était proposé gratuitement ou à un prix très bas par l’auteure. Et, anecdote ironique, le début ne m’a pas plu du tout, au point que j’ai failli ne pas continuer. Ça commence par une scène de sexe rêvée, il me semble, avant d’enchaîner sur une scène où le héros, torse nu, effectue quelque activité manuelle. Il est le fils bâtard d’un noble anglais et possède toutes les qualités viriles imaginables, contrastant ainsi avec son demi-frère légitime, pleutre, faible et incapable. À ce stade, j’avais levé les yeux au ciel à chaque paragraphe, et j’étais persuadée d’avoir affaire à une mauvaise romance autoéditée, dans le style old skool le plus cliché et ridicule.

Sauf qu’ensuite… le héros, Nicholas Peacock, part pour l’Amérique, et l’histoire change complètement de direction. À partir de là, j’étais captivée, et j’ai trouvé au contraire que le roman se démarquait clairement des romances que je suis habituée à lire — tout en en respectant objectivement les codes. Ce n’est pas tant l’intrigue qui est en soi unique, que la sensation générale, l’ambiance, la texture, l’épaisseur que l’auteure parvient à donner à son récit, bien au-delà du motif romantique (qui n’est, à mon sens, pas le plus intéressant). J’ai rarement lu une romance historique que je ressentais à ce point historique… pour le meilleur et pour le pire.

Pour vous donner les grandes lignes de l’histoire, Nicholas débarque dans le sud des États-Unis avec pour seule fortune deux objets de valeur. À partir de cela, et parce qu’il a un sens des affaires extraordinaire, il va acquérir un terrain, des esclaves, et fonder une plantation fructueuse à partir de rien. Il tombe amoureux de la fille de son voisin — un autre planteur — alors qu’elle n’a que 14 ans (oui!), et l’épouse lorsqu’elle atteint ses 17 ans. Et là, la guerre civile arrive… Donc, vous avez bien compris, le héros comme l’héroïne sont des propriétaires d’esclaves et, une fois la guerre déclarée, ils se retrouvent du côté de la Confédération, évidemment.

Le malaise est clair et, en même temps, je n’ai pas pu m’empêcher d’être séduite par la façon dont l’auteure a traité ce sujet délicat, sans l’esquiver ni (trop?) le maquiller. D’un côté, Nicholas, qui vient d’Angleterre, où l’esclavagisme a déjà été aboli, ne soutient pas cette pratique en tant qu’idéologie. Il cherche à traiter ses esclaves humainement, comme il le ferait avec des employés — même s’il reconnaît la différence de statut juridique et s’y adapte aussi. De même, il n’est pas favorable à la guerre. En fait, il est pragmatique avant tout, un homme d’affaires jusqu’au bout des ongles. On peut identifier là la figure valorisée du self-made man, commune à la majorité des romances. Mais, selon ma lecture, on peut aussi y voir une forme de réalisme. Pour « parfait » que Nicholas puisse apparaître à maints égards, il n’est ni un ange ni un sauveur; tout au long du livre, il suit son intérêt égoïste plutôt qu’un principe supérieur de justice, et c’est dans ce défaut, dans cette limite qu’il devient humain… et figure historique. S’il transcende parfois l’esprit de son époque, la facilité avec laquelle il accepte le statu quo de l’esclavage le montre soumis à une mentalité qui n’est plus la nôtre (du moins, officiellement…).

C’est encore plus flagrant chez l’héroïne, qui a toujours vécu avec la réalité de l’esclavage. Elle aussi se montre plutôt bienveillante avec ses esclaves, mais pas une fois, elle ne remet en question le système. Elle ne remet pas plus en question le cadre très patriarcal dans lequel elle évolue. Et cela n’en fait pas pour autant une héroïne faible, soumise ou antipathique; cela nous offre plutôt un voyage dans une tout autre vision du monde. C’est le point fort de ce livre, et la raison pour laquelle je n’ai pas réussi à être dégoûtée ou indignée par les protagonistes. Certes, on éprouve une forme de dépaysement, de recul, voire de désaccord profond, mais tout cela ne fait que contribuer à l’impression d’une reconstitution fidèle. Et pour la lectrice de classiques que je suis, rejeter ce roman sur la base des valeurs de ses personnages reviendrait à rejeter des auteures comme Jane Austen (dans Sense and Sensibility, le colonel Brandon dit explicitement que la mort est préférable à la vie pour une femme déchue, ie qui a couché hors mariage), Charlotte Brontë (dans Jane Eyre, il est fortement suggéré que Bertha Mason est folle en raison de ses origines créoles) ou Lucy Maud Montgomery (Anne soutient les Conservateurs, et il y a plusieurs stéréotypes négatifs sur les « French », dont on n’a d’ailleurs même pas besoin de préciser que ce sont des servants, car c’est leur classe sociale, nécessairement).

Bien sûr, je ne prétends pas que Master of Paradise est historique au sens scientifique. C’est un roman centré sur deux colons et planteurs blancs, et de là découle forcément une vision partielle et biaisée de la réalité (tout comme les classiques des siècles précédents, écrits majoritairement par des hommes blancs d’une certaine classe sociale, ne nous donnent pas une perception exhaustive ni neutre de leurs époques respectives). Mais, à la rigueur, en tant que fiction, cela est clairement affiché et assumé — au contraire de nombreuses études d’histoire qui se croient objectives, alors que toute perspective comprend aussi un point de vue.

De plus, malgré le choix de ses héros, ce n’est pas non plus un roman qui tente de nous vendre une vision idyllique d’un esclavage soft, ou de dissimuler cette problématique. En dehors de la famille de l’héroïne, presque tous les personnages secondaires sont des esclaves. Celleux-ci ne sont pas des figurant-e-s, et illes dépassent même le simple rôle instrumental auprès de leurs maîtres. Quoique l’intrigue principale se déroule parmi les planteurs, les esclaves sont extrêmement présent-e-s, partout, tout le temps, avec leur réalité, leurs pratiques, leurs problèmes, leurs dilemmes, et la cruauté parfois sans borne dont illes sont les victimes. Virginia Henley ne nous laisse pas détourner le regard de ce fait social; ce n’est pas juste le résultat — la richesse des planteurs — qui est mis en valeur, mais aussi l’exploitation et l’inhumanité qui le fondent et le rendent possible. Finalement, si j’ai ressenti une forme de malaise à ma lecture, ce n’est pas uniquement parce que j’ai une conscience et une connaissance préalable de ce pan de l’histoire, mais parce que cette contradiction est présente dans le texte même, parce que l’auteure nous met face à ce malaise et ne nous permet pas de nous y dérober.

Cela tranche radicalement avec la plupart des romances historiques qui, bien qu’elles fassent l’objet de recherches méticuleuses à de nombreux sujets, prennent souvent pas mal de libertés avec l’histoire, notamment au niveau des mœurs, afin de paraître acceptables à notre sensibilité moderne (et même postmoderne…). Récemment, dans une critique sur le site Smart Bitches, Trashy Books, Wedded Bliss by Celeste Bradley, la chroniqueuse a avoué ouvertement qu’elle ne lit de l’historique qu’en tant qu’on lui présente une Régence fantasmée (la Régence étant la période du roman en question, et aussi la plus populaire en romance historique), et que tout élément susceptible de briser l’illusion n’est pas bienvenu. C’est un peu l’inverse de ce que j’ai défendu plus haut, et c’est, selon moi, problématique pour au moins une raison.

Il n’y a pas de monde parfait, même imaginaire, même fantasmé. Dans le cas de Wedded Bliss, c’est la mention d’une plantation à la Barbade qui a évoqué à la lectrice l’horreur et l’abomination; or, pourvu qu’on y songe deux secondes (ou qu’on en soit conscient-e), absolument tout, tout le temps et partout parle indirectement de l’horreur du reste du monde. La « Régence fantasmée » de la romance historique nous bassine avec des ducs, des héritiers, des domaines et des fortunes à gérer ou à refaire, et si l’on ne voit pas l’injustice fondamentale et destructrice d’un système qui allie aristocratie héréditaire et capitalisme industriel, c’est juste parce qu’on ne veut pas la voir. C’est pourquoi d’ailleurs il est si difficile d’écrire une utopie, parce que tout est potentiellement contestable dès qu’on le regarde sous un angle qui n’est ni naïf ni tronqué.

À ma connaissance, toutes les romances mainstream acceptent le statu quo du capitalisme, alors que c’est loin d’être une idéologie inoffensive et pacifique. En ce qui me concerne, si on en est à faire le procès des héros sur la base des valeurs qu’ils possèdent ou de la façon dont ils ont acquis leur richesse (pour rappel, l’empire états-unien s’est construit sur l’esclavagisme, et toute la suite n’est que conséquence de ce crime fondateur), personne, absolument personne n’est innocent. Je me demande aussi en quoi obscurcir ou effacer ce qui est déplaisant sert la moindre cause, à part justement celle de l’ignorance et de l’aveuglement.* Si la dure réalité vous empêche de rêver ou d’avoir du plaisir, je crois que vous avez choisi la mauvaise planète… C’est peut-être aussi le signe qu’il est temps de changer les choses, plutôt que de chercher une évasion toujours plus artificielle.

Maintenant, je m’interroge tout de même si ma lecture de Master of Paradise n’est pas hautement subjective, et si d’autres n’y verraient pas, malgré tout, une forme de « restauration » positive de la culture des planteurs du Sud. Je tiens à nouveau à souligner que ce roman n’est pas réaliste ou fidèle au sens statistique ou sociologique, mais vis-à-vis d’un certain imaginaire qui régnait en cette époque et en ce lieu. Les personnages sont des archétypes. En cela, il ne diffère pas fondamentalement de la majorité des romances…

Enfin, je précise aussi que la question que je soulève n’est pas du tout de savoir s’il est moral d’écrire des protagonistes à la moralité douteuse. Bien sûr que tout est possible et permis! Mais la romance est un genre particulier en ce qu’il cherche à susciter l’adhésion et la sympathie de la lectrice pour ses héros — et même une sorte d’amour fictif, typiquement, pour le héros hétérosexuel. En fait, on pourrait dire que c’est le succès de cette démarche qui détermine, en grande partie, le succès du livre. Cela ne veut pas dire non plus qu’on est censé-e applaudir chaque action des personnages (lesquels peuvent se tromper et mal se comporter, tout comme nous-mêmes et les personnes que nous aimons dans la vraie vie). Mais il faut, à tout le moins, qu’on les comprenne et qu’on parvienne à leur pardonner au cours du récit… En d’autres termes, qu’on les juge malgré tout dignes d’aimer et d’être aimés.


* À sa décharge, la chroniqueuse de Wedded Bliss ne critique pas l’existence de la plantation, autant que l’absence de tout commentaire l’accompagnant. Ce qui la dérange semble être la mention explicite de quelque chose de mauvais sans que le « mauvais » de la chose ne soit rendu explicite. Il est évident, du reste, qu’on ne peut pas taire tout ce qui est déplaisant ou négatif, sous peine de se retrouver sans la moindre histoire possible…


Untamed : masculinité et féminité en romance M/F

Comme je l’avais annoncé il y a quelques dimanches, je me suis mise à la recherche de romances hétérosexuelles où, pour changer, c’est le héros qui se travestit. Je suis immédiatement tombée sur cet article d’un blogue que je lis régulièrement, Romance Novels for Feminists : The Gender-Bending Appeal of the Cross-dressing Hero, part 1: Anna Cowan’s UNTAMED. Alléchée par une telle présentation, j’ai acquis et dévoré le livre dans la foulée.

C’est un roman un peu étrange, mais pas en raison du héros travesti en tant que tel — plutôt parce qu’il mêle, à mon sens, originalité radicale et clichés (oui, oui, c’est complètement de la romance historique Régence, pas de doute là-dessus). Personnellement, j’ai été plus sensible à l’originalité; tout ce qui m’a rappelé des dizaines d’autres romans lus m’a moins plu. Mais d’autres lectrices semblent avoir éprouvé l’inverse, alors je ne peux que vous inviter à vous faire votre propre idée…

Même s’il y aurait de quoi dire sur la question du travestissement en soi, ce n’est pas le sujet qui m’a donné le plus à penser. Il faut dire que, contrairement à la plupart des histoires de travestissement, l’autre protagoniste — ici, l’héroïne — est au courant de la mascarade depuis le début. Même lorsque le héros joue son personnage de Lady Rose, l’héroïne continue à se référer à lui comme à un homme, « the Duke » (cliché, vous vous rappelez?) et, plus tard, par son vrai prénom. Bien sûr que ça lui embrouille la tête, mais, d’un autre côté, ça ne change rien non plus; ce n’est qu’un costume et, en homme ou en femme, il reste au fond la même personne, égal à lui-même.

Non, ce que j’ai trouvé encore plus original, c’est le fait que l’auteure souligne à de nombreuses reprises le manque de virilité de son héros (« not the manly variety of man ») et, non seulement cela, mais qu’un tel héros ait en face de lui une héroïne plutôt masculine.

‘I think you might be more manly than I am.’
‘Jude,’ she said, ‘Porkie is more manly than you are.’

(Porkie est un porcelet.)

Je n’avais jamais jusqu’ici vu cette combinaison dans une romance… D’ailleurs, l’année dernière, lorsque Olivier Saraja m’a demandé de l’éclairer sur les codes de la romance (pour qu’il puisse en écrire une), je n’ai pas hésité à lui dire, même si ce n’était pas une règle officielle gravée dans le marbre : en romance hétéro, le héros se doit d’être viril. Pas forcément à 100 %, tout le temps, mais certainement au total, une fois qu’on a fait la somme. Autant il y a pas mal de place en romance pour des héroïnes inhabituelles, qui tordent le cou aux stéréotypes et repoussent les limites… autant les héros n’ont généralement pas la même latitude.

Pourquoi cela? Les mauvaises langues pourraient se contenter de l’explication selon laquelle la romance est un genre qui s’appuie sur des clichés et qui a tendance à renforcer la norme. Mais ce serait mal le connaître. Car, si c’était le cas, au héros stéréotypiquement masculin devrait correspondre une héroïne stéréotypiquement féminine : douce, aimante, sensible, préoccupée par son apparence, peu expérimentée, dépendante, passive… Or, si l’on trouve effectivement des héroïnes qui correspondent à cette image (il en faut pour tous les goûts!), c’est loin d’être la majorité. En fait, l’archétype de l’héroïne de romance a même pas mal de qualités « viriles », peut-être parce que le genre en lui-même valorise ces traits et pulsions qu’on associe traditionnellement aux hommes, mais qui n’ont en réalité pas de sexe : courage, énergie, indépendance, insoumission, éloquence, sexualité (très) active, talent et/ou intelligence dans des domaines « masculins »…

Selon ma théorie, donc, si le héros voit sa virilité amplifiée, soulignée, c’est pour ne pas être en reste face à une héroïne typiquement forte, qui n’a pas froid aux yeux. En effet, plus l’héroïne s’écarte de la norme féminine, plus cela semble devoir être « compensé » par un surplus de virilité chez le héros — et vice versa. Comme s’il fallait, en tout cas, préserver la distance, le contraste masculin-féminin. Pas besoin d’aller chercher très loin pour illustrer cela; mes récentes lectures feront parfaitement l’affaire (et ça n’empêche pas que je les aie aimées) : dans la novella d’Eloisa James, Winning the Wallflower (une romance historique), l’héroïne est exceptionnellement grande. Non seulement elle se sent gauche, mais cela fait fuir ses éventuels prétendants, qui se sentent ridicules à côté d’elle. Sauf le héros, qui, lui, est encore plus grand; ainsi, la taille inhabituelle de l’héroïne n’entame pas sa virilité à lui, et il reste en retour capable de la faire se sentir féminine.

Dans Hot Pursuit, une romance contemporaine de Suzanne Brockmann, l’héroïne est elle aussi grande, et même « big-boned ». Pas exactement grosse, mais… costaude. L’inverse de mince et fragile, si vous voulez. Heureusement pour elle, elle va finir avec un Navy SEAL qui, même s’il n’est pas le plus grand ou le plus baraqué de la bande, n’a par exemple aucun problème pour la porter. Ouf! L’honneur est sauf. Enfin, dans Angel’s Blood, une romance paranormale de Nalini Singh, l’héroïne est du genre bad-ass, très forte, intense, pas très féminine de prime abord. Et justement, elle croise la route de nul autre qu’un archange, la créature la plus puissante connue sur Terre.

Là aussi, explicitement, l’auteure mentionne le désir de l’héroïne d’éprouver sa propre féminité, ce qui ne semble possible qu’à travers sa confrontation avec une sorte de parangon de la masculinité. Inversement, même si c’est à prendre avec un grain de sel parce que je n’ai pas lu le livre en question (Into the Storm), lorsque Suzanne Brockmann met en scène un héros « petit », elle le met en couple avec une héroïne à sa mesure : une Asiatique menue, de petite taille — par ailleurs tout à fait capable, intellectuellement et physiquement, mais il n’empêche. Une altérophile, ça n’aurait pas eu le même effet.

Et donc, je reviens à Untamed, qui me donne tort, qui renverse tout ce que je prenais pour acquis en romance M/F, en assortissant un héros qui peut se faire passer pour une femme sans problème, et une héroïne à la force physique colossale, au nez cassé comme un boxeur, habituée au travail manuel et complètement ridicule dans une robe à la mode de Londres (le héros la porterait mieux, à priori, même si lui non plus n’est pas fan du goût du jour en matière de mode féminine). Ça, ça brise les codes… Et je me demande si ça peut se propager. Et si on osait écrire (et lire!) des romances M/F où les protagonistes se foutent de la masculinité et de la féminité de soi-même et de l’autre, parce que ce qu’ils aiment, c’est la personne, au-delà des genres?


The Jade Temptress : la romance pragmatique vs le sentimentalisme masculin

The Jade Temptress est le deuxième opus dans la série des Pingkang Li Mysteries de Jeannie Lin. Je n’ai pas lu le premier, The Lotus Palace (même si, maintenant, j’ai assez envie de me rattraper!); à vrai dire, j’avais acquis ce livre en réaction à l’annonce que l’éditeur, Harlequin, annulait sa sortie papier en raison des ventes insuffisantes de son prédécesseur. C’est d’autant plus dommage que je l’ai trouvé formidable; on ne peut s’empêcher de songer que le contexte inhabituel, la Chine du VIIIe siècle, reste un obstacle plus qu’un atout si l’on veut s’imposer dans le paysage relativement homogène de la romance historique.

Cet article va contenir pas mal de révélations sur l’intrigue, alors si vous êtes sensibles à ce genre de chose et que vous avez l’intention de lire The Jade Temptress, je vous conseille de vous arrêter ici et de revenir lorsque vous l’aurez lu… En plus, comme ça, vous pourrez me confronter à votre opinion! J’en serais ravie.

Une chose qui m’a frappée assez vite dans ce roman, c’est à quel point les femmes ont peu de marge de manœuvre dans cette société. L’héroïne, Mingyu, a beau être une courtisane célébrée et admirée, qui a les hommes à ses pieds, tout cela n’est qu’une sorte de façade qui masque le fait qu’elle est indentured* et qu’elle n’a, au fond, jamais choisi sa vocation : elle y a été formée dès son jeune âge et ne sait rien faire d’autre. Sa sœur, Yue-Ying, l’héroïne de The Lotus Palace, en dépit d’avoir atteint son happy ever after, est en pratique confinée dans sa maison, comme toute épouse de dignitaire, et doit encore stabiliser sa position en portant l’héritier — donc forcément mâle — de son mari. Quant à la femme du général Deng, un des amants de Mingyu, elle doit accepter les infidélités publiques de son mari la tête haute.

Mon instinct initial a été d’associer cela au contexte choisi par l’auteure, puisque je le découvrais avec ce livre… Mais n’est-ce pas trop facile? N’est-ce pas donner dans le stéréotype selon lequel une société non-occidentale est forcément plus conservatrice, moins égalitaire, plus dure ou du moins plus injuste qu’une société occidentale? J’ai réanalysé les faits, les faits fournis par l’auteure, et il m’a semblé que c’était un biais de ma part qui m’avait causé cette première impression.

Il y a deux facteurs en jeu ici. Tout d’abord, oui, il est probable que si je l’ai sentie, c’est que cette insistance sur la place des femmes est plus présente dans ce roman que dans la plupart des autres romances historiques. Mais cela n’est pas tant dû au contexte qu’à un choix personnel de l’auteure. Le contexte dans The Jade Temptress est rendu avec précision et réalisme; Jeannie Lin a voulu nous plonger au maximum dans l’ambiance du lieu et de l’époque. Et son récit de ce que devait y être la vie d’une femme est convaincant, tout simplement… Il nous parle et nous touche. Au contraire, on pourrait soutenir que la production en romance « Régence » (pour ne citer que le contexte le plus commun) a globalement moins à cœur d’être réaliste, et même qu’elle a fait naître une certaine idée de la Régence anglaise qui tient sans doute plus de l’uchronie ou de l’univers alternatif que de l’histoire.

Par ailleurs, on est forcément plus interpellé par ce qui nous est moins familier; cependant, si l’on compare objectivement, il y a aussi des aspects par lesquels la culture chinoise ancienne nous apparaît plus tolérante que l’Angleterre du XIXe siècle… Par exemple, le fait qu’il y ait beaucoup moins de tabous autour du sexe, et qu’une courtisane de profession comme Mingyu, loin d’être une femme « de mauvaise vie », puisse avoir un rang social élevé. Tellement qu’elle ne peut être vue en compagnie du héros, qui lui est trop inférieur, puisqu’il n’est qu’un agent de police, un serviteur (prononcé avec toute la condescendance qu’on peut s’imaginer). Pas que cela soit tout bénef’ pour les femmes, étant donné la nature oppressive du système de prostitution légale qui en découle, mais, à tout le moins, ce n’est pas pire que la dichotomie de type « vierge/putain » qui caractérise la pensée occidentale.

Ces remarques sur la situation des femmes m’amènent à ma seconde hypothèse, qui poursuit en quelque sorte celle de mon article de la semaine dernière. À savoir que l’amour, en romance, n’est pas un amour séparé du monde (et ce malgré les métaphores qui peuvent surgir au cœur de la passion), et qu’il ne suffit pas au bonheur (bien qu’il puisse être le point de départ ou d’arrivée du reste, pour des raisons autant narratives que psychologiques). La lecture de The Jade Temptress n’a fait que me conforter dans cette analyse, me suggérant même qu’il s’agirait d’une perspective pragmatique typiquement féminine, qui s’oppose à la variante « idéale » qu’on rencontre plus souvent sous les plumes masculines.

À un moment donné, Mingyu fugue et retrouve son amant, Kaifeng. Elle sait que la police sera vite à ses trousses et que sa seule chance de liberté, c’est de quitter la ville de Changan, de laisser ses proches et son identité derrière elle. Elle demande à Kaifeng de l’accompagner dans son exil. Il refuse… pas parce que lui-même ne l’aime pas assez ou qu’il tient à sa vie à Changan — mais, plutôt, parce qu’il l’accuse, elle, de se servir de lui, de vouloir lui faire porter la responsabilité de cette fuite, qu’elle n’a pas le courage d’assumer. En même temps, il contre par une sorte d’ultimatum : si elle retourne au Lotus Palace, ils ne peuvent plus se voir. En réalité, il veut être avec elle; mais il comprend qu’il ne peut pas lui ôter ce choix des mains, même alors qu’elle le supplie de le faire.

Seulement, voilà, ce qu’il ne comprend pas, c’est l’impossibilité pour Mingyu de s’accommoder de cette logique du tout ou rien, où il faut choisir de sacrifier soit sa vie (au sens des habitudes, des amitiés et des plaisirs qu’on a développés en lieu donné), soit son amour. Mon intention n’est pas de verser dans l’essentialisme; cependant, en vertu de la division autour de laquelle nos sociétés s’articulent, j’observe que c’est un trait davantage masculin que d’agir selon la logique, la théorie et sans trop se préoccuper d’autre chose, alors qu’il est plus féminin d’avoir en tout temps conscience des éléments plus mesquins de l’existence, ainsi que des conséquences que nos actions auront sur les autres. En d’autres termes, l’illusion d’indépendance est moins forte chez les femmes, et d’autant moins dans des contextes tels que celui-ci, où leur dépendance était en partie imposée et se faisait sentir à chaque instant.


* Apparemment, ce concept n’existe pas en français. Il s’agit d’un état proche de l’esclavage, où le ou la travailleur/-se paie une dette par son travail et peut espérer être libre une fois la dette recouverte. L’arnaque, c’est que la « dette » est souvent constituée du prix à payer pour pouvoir travailler en premier lieu : par exemple, le coût du voyage jusqu’au lieu du travail, ou encore le gîte, le couvert et toutes les dépenses encourues pour la vie quotidienne du ou de la travailleur/-se.


Comment je me suis mise à la romance

Ça en dit sans doute long sur le milieu culturel dans lequel j’ai grandi, mais, avant l’âge de 21 ans, je n’avais jamais croisé la route d’un roman dit sentimental. Lectrice vorace, éclectique et curieuse comme je l’étais, j’aurais à coup sûr saisi l’occasion de le feuilleter, ne serait-ce que « pour l’expérience ». Un jour, quand j’avais 10 ans, je suis tombée par hasard sur un livre porno (j’ai bien dû l’ouvrir pour le constater). Mais un roman d’amour, non, ça ne m’était jamais arrivé. Et ça serait peut-être encore le cas si je n’avais pas pris les choses en main.

J’ai passé la dernière année de mes licences, 2007-2008, en échange universitaire à Brno, en République tchèque. Entre deux épisodes dépressifs, je m’interrogeais sur ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie une fois mes diplômes en poche. Le désir d’écrire ne m’avait pas quittée, mais, cette fois, c’était le désir de vivre de l’écriture qui refaisait surface.

En faisant le tri dans mes projets d’écriture, j’ai été confrontée au fait que, malgré leur diversité par ailleurs, tous comportaient une histoire d’amour sous une forme ou une autre. Parfois, ce n’était qu’une intrigue secondaire, et ça ne se terminait pas toujours bien non plus; mais c’était tout de même un invariant digne d’être noté. Alors, j’ai songé à ces romans à l’eau de rose, qu’on appelait parfois « Harlequin », du nom de leur éditeur le plus célèbre. Je n’en avais jamais entendu parler plus qu’en passant, mais c’était supposé bien se vendre, non? Tout à coup, il était impératif que j’en sache davantage. Est-ce que, parmi ces livres, il en existait qui pourraient me plaire? Et est-ce que je serais capable d’en écrire?

C’est ainsi que j’ai atterri sur le site des Romantiques, les premières, me semble-t-il, à avoir adopté l’anglicisme de « romance » dans le but de se démarquer d’une tradition de littérature sentimentale stylistiquement distincte (et connotée péjorativement). Sur la base de leurs recommandations, j’ai d’abord lu Miss Wonderful de Loretta Chase, puis, en traduction polonaise (je vivais désormais en Pologne), un roman court de Johanna Lindsey et deux romances historiques de Judith McNaught.

Pour Miss Wonderful, je crois que je n’étais pas prête. J’entrais dans un univers inconnu, plein de codes qui m’étaient étrangers. J’étais trop surprise par la nouveauté pour accepter de me laisser embarquer. Ou alors, la rencontre ne s’est simplement pas faite, c’est possible aussi. Cependant, je ne dirais pas que ce livre m’a déplu. J’en suis plutôt sortie intriguée. Les stéréotypes généralement associés à la romance ne s’étaient pas vérifiés.

Par exemple, l’héroïne était une femme qui ne souciait pas beaucoup de son apparence, indépendante et sûre d’elle, à la tête de son propre domaine. Le héros, au contraire, était un dandy, un peu obsédé par la mode, peut-être pour compenser le fait qu’il boitait. Et leur rencontre n’était pas le fruit d’une situation abracadabrantesque et anachronique : seulement, le héros voulait construire un canal qui devait empiéter sur les terres de l’héroïne, et elle ne voulait pas; promesse de débats à saveurs économique et politique.

En comparaison, le livre de Johanna Lindsey, que je n’ai pas aimé, donnait raison à tous les préjugés que je pouvais avoir entendus ou imaginés à l’encontre de la romance*. Quant aux romans de Judith McNaught, ils étaient quelque part à mi-chemin : assez cliché, mais assez longs aussi pour être plus développés, plus profonds, plutôt entraînants en somme.

Le roman qui m’a définitivement vendu la romance (ma cinquième tentative, donc), je l’ai trouvé via le site de son auteure, au détour d’Internet : Only a Duke Will Do, de Sabrina Jeffries (c’est le 3e livre de la série School for Heiresses, mais c’est le seul que j’ai pu dénicher, en anglais, en Pologne). Ici, comme on a une histoire de retrouvailles, les héros ne sont pas tout jeunes (mais pas bien vieux non plus, hein! juste que, pour l’époque, l’héroïne est largement considérée comme une vieille fille). Des années plus tard, elle en veut toujours au héros pour l’avoir embrassée sans avoir l’intention de l’épouser. Elle fait désormais partie d’une société de ladies qui luttent pour l’amélioration des conditions d’incarcération des femmes prisonnières.

J’ai aimé ce petit morceau d’histoire qui fait de l’héroïne un sujet et un agent politique — un rôle si souvent réservé aux hommes, surtout dans le discours historique. J’ai aimé la complexité du héros, un homme qui avait envie d’un baiser alors qu’il n’était pas prêt à se marier, un homme qui regrette, mais qui ne compte pas pour autant vivre le reste de sa vie dans le regret… En refermant le livre, je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien, à vrai dire, que je n’avais pas aimé ou que j’aurais honte d’avouer que j’aimais. Je ne savais toujours pas si je serais capable d’écrire de la romance, mais une chose était sûre : j’avais le goût d’essayer.


* Vous savez bien : le héros ténébreux et dominateur, séduisant et séducteur; l’héroïne trop belle pour son propre bien, plus ou moins en détresse; un contexte historique peu fouillé, des inventions scénaristiques d’un réalisme douteux… Et juste, d’une manière générale, une impression de faux, l’impossibilité de s’identifier, d’identifier dans le récit sa propre expérience du monde.