Analyse structurelle : The Coroner (Jenny Cooper #1), de Matthew Hall

Dans mon dernier billet, j’ai commencé à partager ma démarche pour construire un nouveau projet d’écriture. N’hésitez pas à vous en inspirer pour avancer avec moi dans le vôtre!

Et, si vous avez du mal à appliquer mes méthodes, ne vous gênez pas pour me soumettre vos doutes en commentaire. J’y répondrai avec plaisir (pas pour vous donner la réponse, mais pour tenter de vous aider à trouver la vôtre). La prochaine fois, j’utiliserai les 6 questions de base de l’éditeur pour esquisser le mouvement global de l’intrigue.

Que sont les 6 questions de base de l’éditeur? Je les ai déjà décrites et commentées dans mon analyse de Slave de Sensation. Aujourd’hui, je vais tenter d’y répondre en ce qui concerne le roman The Coroner, de Matthew Hall, dont est librement inspirée la série TV canadienne éponyme.

1. Beginning hook / Middle build / Ending payoff

Accroche du début :
1. Le premier jour de sa nouvelle carrière de coroner, Jenny Cooper trouve le dossier d’une adolescente, Katy Taylor, morte par overdose quelques jours avant le décès du précédent coroner.
2. Le chef des services légaux tente de la dissuader d’ouvrir une enquête.
3. Elle doit choisir entre ne pas faire de vagues et suivre son sens personnel de la justice.
4. Elle suit ses principes et ouvre une enquête.
5. Elle découvre que ni la police ni le médecin légiste n’ont exploré d’autre piste que le suicide accidentel.

Développement du milieu :
1. L’exhumation du corps de Katy Taylor permet de révéler qu’elle a été violentée juste avant sa mort.
2. Jenny apprend que la compagnie privée qui possède l’établissement pénitentiaire pour mineurs dont Katy Taylor était une ex-détenue cherche a obtenir un nouveau gros contrat avec les services légaux.
3. Jenny doit décider d’exposer sa découverte ou d’accepter le discours officiel de la compagnie.
4. Elle expose sa découverte.
5. Les négociations en vue du contrat étant confidentielles, elle se met à dos le ministère de la justice.

Récompense finale :
1. Jenny poursuit son enquête par elle-même malgré les obstacles.
2. Elle découvre que son prédécesseur a été victime de chantage peu avant sa mort.
3. Elle doit décider de tenter une dernière fois de faire éclater la vérité, ou se laisser intimider.
4. Elle fait une dernière tentative en rouvrant l’enquête sur le suicide d’un autre jeune ex-détenu.
5. Elle parvient à faire éclater la vérité.

(Les 5 points correspondent aux 5 commandements du récit. Nous les étudierons dans mon prochain article.)

2. Thème

La vérité triomphe lorsque le protagoniste ne se laisse pas intimider par le pouvoir et les mensonges de l’antagoniste.

Note : Cette idée directrice ne concerne que l’activité de Jenny en tant que coroner. Il n’est cependant pas anodin qu’elle reflète aussi ce qui se passe dans sa vie personnelle. En effet, elle vient de divorcer d’un homme bsédé par le succès et le paraître, dont elle doit apprendre à rejeter les jugements critiques.

3. Objet du désir

Jenny veut découvrir la vérité sur les morts violentes de deux adolescents, Katy Taylor et Danny Wills.

4. Point de vue

Interne : Jenny (3e personne).

5. Genre

Les romans policiers sont parmi les récits dont il est le plus simple de trouver le genre, puisque la catégorie usuelle « policier » correspond aussi à la catégorie de Story Grid « crime ». (Rappel : ce n’est pas le cas de beaucoup d’autres. La romance peut être considérée comme une sous-catégorie du genre amour, car plus spécifique; et la plupart des romans dits de fantasy entrent dans le genre action… mais pas tous!)

The difference between the police and the coroner is that the police chase convictions, the coroner chases the truth.

La valeur globale typique d’une histoire de crime, c’est la justice. Bien que Jenny s’intéresse davantage à la vérité en soi qu’à la justice (qu’elle n’est pas habilitée à rendre, en tant que coroner), c’est bien parce qu’elle tient à une certaine idée de la justice et de ses obligations professionnelles.

Les deux adolescents étant morts, la vérité ne peut plus sauver personne : ce n’est pas une question de vie ou de mort comme dans le thriller. Et les parents de la jeune fille étant plus que réticents à la laisser remuer le couteau dans leur plaie, Jenny n’a pas non plus de raison personnelle ou interne (morale, éducative, etc.) à trouver la vérité. C’est bien le sens de la justice qui la guide.

6. Scènes obligatoires et conventions

Cette fois, je vais utiliser la liste fournie par Story Grid. Nous verrons si elles sont toutes présentes dans The Coroner (et, par la même occasion, si c’est une liste fiable qui représente bien le genre).

Scènes obligatoires :
1. Un crime qui vaut comme élément déclencheur : les morts récentes et suspectes de Danny Wills et Katy Taylor, qui ont été mal ou pas enquêtées.
2. Un discours d’éloge de l’antagoniste (« éloge » est une façon de parler; c’est un passage qui doit souligner la difficulté à trouver l’antagoniste, en raison de son ingéniosité, de son influence, etc.) : On peut trouver un passage où Jenny réalise jusqu’où la compagnie est prête à aller, et tout ce qu’elle a déjà orchestré, afin de protéger son contrat à plusieurs dizaines de millions de livres.
3. Le protagoniste doit découvrir et comprendre le McGuffin de l’antagoniste : Jenny découvre le contrat en cours de négociation.
4. La stratégie initiale du protagoniste échoue : Lors de l’enquête publique, Jenny n’arrive pas à démontrer les mensonges des employés et des avocats de la compagnie.
5. L’évènement central est la révélation du criminel : Lors de la dernière séance, Jenny réussit à tirer des aveux de la part de certains employés.
6. La résolution globale de l’histoire voit le criminel traduit en justice, ou s’en sortir : À la fin du roman, nous apprenons le sort de tous les personnages impliqués dans l’affaire.

Conventions :
1. Le protagoniste cherche activement à résoudre un crime ou une énigme : Jenny cherche activement à découvrir la vérité sur les morts de Danny et Katy en interrogeant leur famille et le médecin légiste, puis en ouvrant des enquêtes officielles avec assignations à comparaître.
2. Il y a un « McGuffin » (objet du désir) qui fait progresser l’histoire et l’enquête : Le McGuffin est la nécessité pour la compagnie de dissimuler les circonstances de la mort de Danny Wills et de Katy Taylor.
3. Il y a des fausses pistes : Les fausses pistes sont les verdicts de suicide, en apparence plausibles, qu’ont rendu la police, le médecin légiste et le précédent coroner.
4. L’antagoniste cible personnellement le protagoniste : Jenny se fait attaquer physiquement chez elle, une manœuvre ayant pour but de l’intimider.
5. Il y a au moins un personnage hypocrite (un change-forme) capable d’avoir un impact sur le protagoniste : Il y a beaucoup de personnages qui mentent dans ce roman, ou qui ne révèlent certaines chose que tardivement.
6. Le temps dans lequel le protagoniste doit résoudre le crime ou l’énigme est compté : Vers les deux tiers du roman, Jenny se voit informer qu’elle va être remplacée en tant que coroner. Elle n’a plus que quelques jours en poste pour tenter de découvrir la vérité. Elle essaie aussi toujours de précipiter les audiences afin de prendre ses adversaires par surprise.
7. Il y a un danger mental ou physique clair pour le protagoniste, qui doit augmenter au fil de l’intrigue : Jenny rencontre de plus en plus d’obstacles, jusqu’à ce qu’elle fasse un malaise qui lui vaut une prescription d’antidépresseurs, et que l’idée du suicide l’effleure. Elle se fait également physiquement agresser.

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Choisir un genre pour ma fantasy érotique

Avec mon dernier billet sur le genre, je vous ai sûrement laissés sur votre faim : d’accord, le genre est important; mais comment trouve-t-on le genre d’un récit, qu’il soit publié ou au stade de projet?

Le site officiel de Story Grid est plein de ressources à cet égard, qu’il s’agisse d’articles qui synthétisent chaque genre ou de podcasts dans lesquels plusieurs éditeurs analysent des films et des nouvelles — sans être toujours d’accord! (Seule limitation : tout est en anglais.)

Pour ne pas me contenter de traduire ou de paraphraser leurs enseignements, j’ai donc eu l’idée de vous inviter à bord de mon prochain projet d’écriture.

Tout ce que j’ai comme point de départ, c’est qu’il s’agit de littérature fantasy et érotique… Or, d’après la théorisation du genre de Shawn Coyne, aucun de ces deux aspects ne nous éclaire sur le contenu. « Fantasy » se réfère au niveau de réalisme (l’univers entier du récit est imaginaire), et « érotique »… Tiens, parlons-en! Dans quelle catégorie du genre classeriez-vous l’érotisme?

Personnellement, j’ai décidé de le compter parmi les styles, au même titre que comédie/humour, par exemple. Quand on écrit une comédie, on exagère, on caricature et on sacrifie un peu le réalisme pour faire rire le public. De même, quand on écrit de l’érotique, on embellit, on intensifie et on sacrifie un peu le réalisme pour exciter le public…

Il y a évidemment plusieurs degrés et styles d’érotisme, comme pour l’humour. Mais prendre un texte érotique au premier degré et s’insurger des libertés que l’auteure prend avec la réalité, c’est comme prendre un film des Monty Python au premier degré et s’insurger des libertés que le scénario prend avec l’Histoire!

Au niveau du contenu, un récit érotique relève donc forcément d’un autre genre… Et ce n’est pas forcément l’amour. Eh oui, les femmes — public cible de ces textes — peuvent être sexuellement excitées même si on ne leur parle pas d’amour ni de bons sentiments!

Je suis en pleine lecture de Captive in the Dark, de C.J. Roberts, et je reconnais que c’est ce roman qui m’a relancée dans cette réflexion. L’auteure qualifie son histoire de thriller érotique. On pourrait donc écrire n’importe quel genre d’histoire en version érotique?

Identifier la valeur globale

Dans mon projet de fantasy, il est aussi question d’une relation maître-sse/esclave et de viol. Ce n’est donc pas non plus une histoire d’amour. Alors, dans quel genre s’inscrit-elle? Pour le déterminer, on peut commencer par identifier la valeur qui est en jeu dans l’intrigue principale.

Ma première idée, c’était la vie et la mort. Après tout, le héros cherche à tuer l’héroïne, et l’héroïne a pouvoir de vie ou de mort sur le héros. D’après la classification de Story Grid, trois genres reposent sur l’axe de valeur vie/mort : l’action, l’horreur et le thriller.

J’ai vite écarté l’horreur. Dans l’horreur, l’antagoniste est un monstre, une incarnation du mal, et l’émotion centrale qui doit être véhiculée aux lecteurs est la peur. Or, dans mon projet, l’antagoniste est l’héroïne, que je veux humaine malgré sa dureté, et je ne cherche pas spécialement à effrayer mes lectrices…

Le thriller, quant à lui, exige qu’il y ait un crime qu’on cherche à élucider ou prévenir, et un criminel qu’on cherche à arrêter ou punir. Or, si j’ai choisi de situer mon histoire dans un univers fantasy, c’est précisément pour échapper à l’angle criminel et légal de la guerre et de l’esclavage. Il n’y a que la dimension morale que je ne peux esquiver, et je l’aborderai via le genre interne.

Il ne restait donc que l’action… Et ça ne me semblait pas correspondre non plus. Outre la question de vie ou de mort, une histoire d’action nécessite, comme son nom l’indique, pas mal d’action. Or, je n’avais pas l’intention d’en mettre beaucoup… à part celle qui a lieu dans la chambre à coucher!

Partir du sujet

Qu’à cela ne tienne : peut-être la vie et la mort ne sont-elles pas, finalement, les valeurs principales de mon histoire. Vu ce que je sais de mon contexte, qu’est-ce que je peux encore aller chercher? Société? Voilà un genre qui convient bien au thème de l’esclavage… si votre intrigue porte sur le combat des opprimés contre leurs oppresseurs!

J’ai conscience que je vais devoir trouver une issue morale à la question de l’esclavage, mais, à priori, pas celle de la révolte d’une classe contre une autre. J’ai délibérément évité de conceptualiser l’esclavage ainsi dans mon univers, parce que c’est un degré d’immoralité que je n’ai pas envie de traiter. À la place, j’ai plutôt pensé ça comme un crime de guerre…

Ah! la guerre! Voilà un autre genre externe que j’ai peu étudié. Et, au départ, j’étais réticente à l’envisager. De même que le genre société doit déboucher sur le climax global d’une révolte, le genre guerre doit mener à la Grande Bataille finale. Ce qui n’était pas tout à fait dans mes projets…

J’ai pourtant fait énormément de recherches sur les stratégies militaires et l’équipement avant l’invention des armes à feu. Mais j’ai abandonné l’idée après un essai d’écriture non concluant, qui ressemblait trop à de la fantasy épique Young Adult (un ton qui n’est vraiment pas approprié à ce projet!). Seulement, il faut bien que je me fixe sur un genre… non?

Est-ce que l’approche de Story Grid est trop rigide? Est-ce que je ne peux pas juste écrire ce qui me plaît, peu importe que ça respecte ou non les scènes et conventions consacrées d’un genre ou de l’autre? Réponse facile : oui, je peux… Il n’y a pas de police de l’écriture, et heureusement!

Cependant, pourquoi est-ce que je me suis posé cette question en premier lieu? Ce n’est pas par insécurité ni par inexpérience. J’écris de la fiction depuis maintenant… vingt-trois ans? (Ça ne me rajeunit pas!) Des idées à moitié ficelées que j’ai essayé d’écrire au fil de la plume, j’en ai eu plein. Et je sais que je n’aime pas du tout réécrire.

Si je cherche désespérément un genre auquel raccrocher ce projet, c’est parce qu’au-delà du début… je n’arrive pas à décider comment faire évoluer l’intrigue. J’ai exploré quelques idées; aucune ne m’a convaincue. Et je ne veux pas risquer d’écrire un roman qui démarre dans un genre et finit dans un autre, comme Twilight.

En étudiant de nouveau l’article consacré au genre guerre, j’apprends que, même si la mort n’est jamais loin, ces histoires traitent avant tout d’honneur. Et ça, j’avoue que ça me parle… Si le héros résiste à l’héroïne au départ, c’est parce que lui céder serait déshonorant. S’il change finalement d’avis, c’est parce qu’il acquiert un nouveau but (la tuer) qui rachèterait son honneur. Etc.

Ensuite, l’avantage pour moi de mettre la guerre au premier plan est, justement, d’échapper à une dichotomie bons/méchants. Ce qui est à peu près impossible si on se contente d’un cadre où A est l’esclave de B, et B s’en sert à son avantage. Dans un contexte de guerre, on peut appréhender leur relation de façon plus réciproque, sur le mode de la vengeance et de la dette.

(Si vous vous intéressez à la philosophie morale et que vous pensez que je coupe les cheveux en quatre, ou que vous vous demandez s’il y a réellement une différence morale entre capturer des humains pour en faire des esclaves et faire des esclaves d’ennemis capturés, je vous invite à écouter cette vidéo, qui présente d’une façon claire la théorie des coûts d’opportunité : https://www.youtube.com/watch?v=7hVeleGkH3s. Et on en discute dans les commentaires si vous voulez.)

En fin de compte, plus j’y songeais, et plus l’idée me plaisait. Quitte à assumer que mon histoire aura très peu en commun avec une romance, autant ne pas lésiner sur les thèmes de la mort, de l’horreur, de la violence et de la cruauté, hein?

Trouver un couple genre interne/genre externe

En théorie, vous pouvez combiner les genres externes et internes comme vous voulez. Dans les faits, toutefois, il existe des paires plus logiques que d’autres… et cela peut aussi être un indice.

Par exemple, le genre interne « statut » (qui touche à l’affirmation et au respect de soi, à l’épanouissement, à l’authenticité) accompagne souvent les genres externes société (révolte des opprimés contre leurs oppresseurs) ou performance (prouver sa valeur aux autres).

Le thriller a souvent comme genre interne la vision du monde; les histoires d’amour, vision du monde ou moralité : les amoureux doivent mûrir ou devenir de meilleures personnes pour réussir à faire fonctionner leur couple ou, au contraire… à le laisser derrière eux.

À cause de mes thèmes d’esclavage et de viol, je me sentais obligée de donner des arcs narratifs moraux à mes protagonistes. C’était, en tout cas, la seule façon de les rendre un peu aimables… Et devinez quoi? Guerre/moralité est un couple tellement classique, que les conventions et scènes obligatoires se recouvrent en grande partie! Un argument de plus, s’il m’en fallait, pour accepter que j’allais devoir écrire une histoire de guerre… fantasy… érotique!

Dans un prochain article, je vous montrerai comment utiliser les genres pour construire une intrigue qui marche. Si vous avez des questions, des interrogations, n’hésitez pas à commenter!

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Analyse structurelle : Slave to Sensation (Psy/Changeling #1), de Nalini Singh

Bonjour et bienvenue sur la nouvelle version de ce blog!

Au cours de cette dernière année, j’ai découvert les livres Anatomie du scénario de John Truby et The Story Grid (What Good Editors Know) de Shawn Coyne. J’ai ainsi renoué avec mon amour de la narratologie et de la dramaturgie. Pour autant, mon roman en cours continue de résister à l’écriture. C’est donc qu’il est temps de se retrousser les manches et de se plonger dans la partie du travail qu’on a tendance à repousser indéfiniment : l’étude d’autres œuvres.

Pour ce premier compte-rendu, j’ai choisi Slave to Sensation, une romance paranormale/SF de Nalini Singh (parue en français chez Milady sous le titre Esclave des Sens). Parce que mon roman en cours est une romance paranormale, et que j’avais entendu beaucoup de bien de cette série.

Nous allons passer à travers les 6 questions de base de l’éditeur (Editor’s 6 Core Questions) telles que définies par Shawn Coyne, mais en les adaptant un peu, comme vous le verrez, pour en retirer le plus utile.

1. Beginning hook / Middle build / Ending payoff

Je vais vous proposer des traductions pour ces trois termes, et vous me direz ce que vous en pensez. J’aime bien les versions anglaises, parce qu’elles expriment clairement la fonction de chaque « acte ».

Dans Anatomie du scénario, Truby se fout de la gueule de la structure en 3 actes, car savoir qu’une histoire est composée d’un début, d’un milieu et d’une fin lui semble sans intérêt. Et, bien sûr, si l’on s’en tient là, on n’est guère avancé. Ce qu’il faut comprendre, c’est que chaque acte a un rôle bien précis à jouer vis-à-vis de l’histoire — et que chaque acte est lui-même structuré en 3 parties, etc.

L’accroche du début, comme son nom l’indique, doit accrocher. C’est le moment de l’incident déclencheur, où les enjeux se mettent en place. Dans le voyage du héros, il s’agit de la partie qui se déroule dans le « monde ordinaire » : la quête a été présentée au héros, mais celui-ci n’est pas encore prêt, pas convaincu.

Dans le développement du milieu, l’histoire se développe, prend de l’ampleur. Le héros traverse les étapes qui le rapprochent de l’objet de sa quête.

Enfin, la récompense finale apporte les réponses à toutes les questions qui ont été posées au début. Le héros triomphe ou échoue, et la boucle est bouclée.

Dans Slave to Sensation, j’ai eu quelque mal à sentir la transition entre ces parties, et je pense que c’est ce manque de structure qui explique en partie la petite déception que j’ai connue à la lecture. L’accroche du début devant toutefois s’achever sur une décision irréversible (le héros accepte la quête et quitte son monde ordinaire), voici ma proposition :

Accroche du début : 1. Sascha, une jeune femme de la race Psy, rencontre Lucas Hunter, l’alpha de la meute DarkRiver, pour mener un projet immobilier entre leurs deux peuples. 2. Les Psys sont conditionnés à ne ressentir aucune émotion. Sascha a jusque-là caché avec succès qu’elle était « défectueuse », mais Lucas met à mal tous ses efforts pour contenir ce secret. 3. Elle doit décider d’explorer ces sensations ou de continuer à les nier. 4. Elle décide de les explorer.

Développement du milieu : 1. Un membre du Conseil Psy demande à Sascha de lui rapporter tout ce qu’elle apprendra sur les Changelings de DarkRiver. 2. Elle découvre qu’un tueur en série Psy enlève des jeunes femmes Changeling et que sa mère et le Conseil doivent être au courant. 3. Elle doit décider de rester loyale aux Psys et à sa mère, ou de choisir ce que Lucas peut lui offrir — même si elle risque d’en mourir. 4. Elle choisit d’aider Lucas et DarkRiver.

Récompense finale : 1. Sascha, la meute de DarkRiver et la meute des SnowDancers décident de collaborer pour piéger le tueur et sauver Brenna, sa dernière victime. 2. Lucas découvre que Sascha ne peut pas survivre une fois qu’elle sera déconnectée du PsyNet et que, même si elle se connecte à lui, ils finiront par en mourir tous les deux. 3. Il doit décider de la laisser mourir (comme elle le lui demande) ou de n’en faire qu’à sa tête. 4. Il n’en fait qu’à sa tête. 5. Ils survivent, car Lucas est en réalité connecté à ses Sentinelles, ce qui crée un genre de mini-toile.

(Les numéros correspondent aux 5 commandements du récit; nous en parlerons dans un autre article.)

2. Thème

L’amour et le bonheur triomphent lorsqu’on apprend à exprimer les talents qui nous sont uniques.

C’est pompé sur les exemples qu’on trouve sur le site Web de Story Grid, mais je me rends compte, une fois qu’on va au fond des choses, à quel point cette idée en apparence vague tombe juste. Dans Slave to Sensation, il ne s’agit pas seulement pour Sascha de succomber à l’amour ou de choisir la possibilité d’une relation amoureuse. Il s’agit d’accepter qui elle est en dépit des injonctions de son milieu qui la condamnent au silence.

En même temps, ce n’est pas non plus qu’une quête individuelle, car, de Psy défectueuse, sans grand pouvoir, elle devient la pièce maîtresse du plan qui va arrêter un meurtrier et sauver une victime innocente. En acceptant ce que l’on a et ce que l’on est d’unique, on trouve sa place dans la société et on peut y contribuer au mieux — et, accessoirement, on peut trouver l’amour.

3. Objet du désir

Le désir de Sascha est de découvrir et de comprendre ces émotions qui la rendent différente de tous les autres Psys. Pour Lucas, le désir change à mi-chemin : il veut d’abord utiliser Sascha pour essayer de trouver le tueur, puis il veut la protéger à tout prix lorsqu’il réalise qu’elle est la femme de sa vie.

4. Point de vue

Interne : Sascha et Lucas (3e personne).

5. Genre

D’après la classification de Story Grid, Slave to Sensation appartiendrait au genre Amour – Séduction (Courtship), au même titre que Pride and Prejudice, de Jane Austen. Mais cela n’est satisfaisant que jusqu’à un certain point, comme nous le verrons dans la partie suivante. J’aimerais aller plus loin et parler sans fard de Romance, car il me semble qu’il existe beaucoup de conventions plus pointues dans ce genre, qu’on ne retrouve pas forcément dans les histoires d’amour classiques ou les comédies romantiques au cinéma.

6. Scènes obligatoires et conventions

Vous pouvez trouver dans cet article la synthèse de ce qu’est le genre Amour. Pour ma part, forte d’avoir lu quelques deux cents romances, des éléments m’ont sauté à la figure lorsque j’ai fait la liste des scènes de Slave to Sensation — et ce n’étaient pas forcément ceux qui sont repertoriés sur le site de Story Grid.

Des tas d’histoires parlent d’amour, après tout; or, la romance est une forme littéraire bien définie depuis maintenant quelques décennies. L’un des aspects sur lesquels j’ai déjà longuement écrit, c’est que la romance est toujours plus qu’une histoire d’amour romantique entre deux personnages. C’est une histoire qui parle de famille, de communauté, et de trouver sa place dans le monde. Le couple, vu sous cet angle, n’est que le symbole de cette famille qu’on fonde, qu’on se crée pour soi-même.

Typiquement, au début du roman, au moins l’un des deux protagonistes est socialement isolé, sans attache (cliché : orphelin). Souvent, l’autre protagoniste bénéficie au contraire d’une famille extraordinairement soudée et solidaire. Il peut s’agir de sa famille de sang, comme pour les héros de Karen Rose, Ciccotelli ou Papadopoulos — avec le cliché de la famille catholique nombreuse et unie (oui, les Papadopoulos sont des Grecs catholiques).

Il peut aussi s’agir d’une famille choisie, comme les Sentinelles de Lucas Hunter et sa meute de façon générale (il est orphelin de ses deux parents et ne semble pas avoir de frère ou sœur). Plus rarement, car la romance parle surtout du désir des femmes de trouver leur place, c’est l’héroïne qui est entourée de cette famille aimante; voir Grand Passion, de Jayne Ann Krentz, où l’héroïne est orpheline, mais s’est reconstruit une vie et une communauté (et le désir du héros, de façon très parlante, n’est pas de trouver l’amour d’une femme, mais d’une famille).

Un autre aspect qui me paraît intégral à la romance, et qui est le plus souvent absent des autres types d’histoires d’amour, c’est la sexualité. La « scène hot » est une scène obligatoire de la romance mainstream, et cette ou ces scènes ont pour but de nous assurer qu’il y a compatibilité sexuelle entre les deux héros, et qu’ils peuvent être entièrement eux-mêmes et honnêtes l’un avec l’autre jusque dans cette facette très intime d’eux — c’est même, dans un nombre non négligeable de romances, la première façon dont ils parviennent à se dire la vérité.

Scènes obligatoires :
1. Rencontre (ou retrouvailles) des héros : Dans la première scène du roman, Sascha rencontre Lucas pour la première fois.
2. L’un des héros accueille l’autre dans son cercle intime : Lucas invite Sascha à dîner chez Tammy, la guérisseuse de sa meute. Sascha découvre Lucas dans son « milieu naturel » et peut tester/démontrer comment elle-même s’y sentirait (très bien).
3. Scène hot : Sascha et Lucas se retrouvent psychiquement à deux reprises dans le même rêve érotique. Il y a aussi une scène « réelle » plus tard dans l’intrigue.
4. Scène d’intimité non sexuelle : À la troisième de leurs rencontres par rêves interposés, ils se sentent tous les deux tristes et se contentent de se tenir. Les héros sont capables d’être ensemble et d’être intimes sans que cela passe toujours par le sexe.
5. Point de non-retour (coïncide souvent avec le midpoint), l’un des deux héros s’avoue à lui-même l’importance de l’autre : Sascha ment à sa mère pour protéger Lucas et sa meute.
6. Défaite d’un rival : Sascha éprouve de la jalousie envers Rina. Plus tard, Lucas remet publiquement Rina à sa place lorsque celle-ci exprime sa méfiance envers Sascha.
7. Dispute, confrontation de leurs différences : Sascha veut se sacrifier et Lucas tente de le lui interdire.
8. Preuve d’amour/sacrifice : Sascha préfère mourir tout de suite que de condamner Lucas; celui-ci préfère se condamner que de laisser Sascha mourir.
9. Réconciliation sans condition : Sascha et Lucas se réconcilient avant de savoir qu’aucun des deux n’est condamné et que le sacrifice de Lucas n’en était pas un.

Conventions :
1. Les héros doivent représenter quelque chose d’unique et d’irremplaçable l’un à l’autre : Lucas fait éprouver à Sascha des sensations inédites; Sascha, qui est une Psy différente de tous les autres Psys, intrigue Lucas et finit par s’imposer à lui comme la femme de sa vie, lui qui n’a connu que des aventures.
2. Une raison extérieure à l’histoire d’amour motive les actions des héros (souvent une intrigue secondaire qui les force à se fréquenter) : Sascha et Lucas doivent collaborer sur un projet immobilier. En réalité, chaque camp essaie d’utiliser Sascha pour découvrir les secrets de l’autre.
3. Des forces hors de leur contrôle font obstacle à la relation entre les héros : Les Psys et les Changelings ont des préjugés les uns contre les autres. L’hostilité entre les deux races est exacerbée par l’existence d’un tueur Psy qui attaque les Changelings.
4. Les héros doivent surmonter un défaut ou une difficulté personnelle pour réussir à aimer : Sascha doit assumer sa différence et cesser de vouloir se conformer aux exigences de son milieu. Lucas doit faire face à sa peur de perdre une autre personne qu’il aime.
5. Les héros sont compatibles, voire hyper-compatibles sexuellement.
6. L’un des héros possède une famille de cœur ou de sang qui est prête à accueillir l’autre comme l’un des siens : Tammy se lie d’amitié avec Sascha et les Sentinelles de Lucas s’engagent à protéger Sascha comme l’une des leurs.
7. Secrets et révélations : Tammy révèle à Sascha les circonstances de la mort des parents de Lucas. C’est un évènement qui a modelé sa personnalité, et que Sascha doit choisir d’embrasser ou de rejeter. De son côté, Sascha cache à Lucas qu’elle ne peut survivre hors du PsyNet.
8. La résolution doit révéler qu’il n’y a pas de sacrifice, que trouver l’amour signifie aussi trouver une famille et trouver sa vraie place dans le monde : Sascha découvre que Lucas et elle ne vont pas mourir, car Lucas est connecté à ses Sentinelles, c’est-à-dire sa famille, et qu’elle a une place de choix dans ce nouveau « Net ».

Conclusion

J’ai pu identifier tous les éléments qui me semblent significatifs d’un roman de romance, parce que Slave to Sensation reste un exemple assez conventionnel et relativement réussi du genre. Néanmoins, j’ai aussi procédé à pas mal d’interprétations, et isoler un élément de l’histoire ne signifie pas qu’il y était toujours traité de façon satisfaisante. C’est une chose de cocher toutes les cases, et une autre d’exploiter tout ça jusqu’à son plein potentiel, d’arriver à être original tout en tapant juste.

Le sacrifice apparent qui n’en est finalement pas un, par exemple, est l’un des trucs les plus complexes à réussir en romance (en tout cas, je peux vous dire que moi, là, je galère comme c’est pas permis…). Pour y arriver, Nalini Singh a dû nous infliger un échafaudage pas loin de pénible pour que le climax ait un minimum de tension et qu’on gobe ensuite le deus ex machina sans ciller. En fin de compte, j’ai trouvé les deux assez limite…

Je pense que le climax aurait été plus puissant s’il avait impliqué plus directement l’antagoniste — après avoir refermé le bouquin, j’avais presque oublié qui était l’antagoniste; c’est dire! Et on s’étonne que personne parmi tous ces intelligents personnages n’ait seulement songé à la solution miracle, que j’ai vue venir grosse comme une maison — une fois, du moins, que les autres possibilités ont été écartées. J’avais aussi d’autres idées au cours de ma lecture qui auraient pu être cool, même plus cool à mon avis, mais l’auteure n’est pas allée par là. (En fait, c’est là où je veux aller avec mon roman. Tant mieux finalement qu’elle ne m’ait pas piqué le concept!)

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