Mon premier jet en trois étapes

La toute première fois que j’ai tenté d’écrire un roman — j’avais neuf ans —, j’ai ouvert un cahier et j’y suis allée à la main, uniquement armée d’un stylo. Ça n’a pas duré longtemps (quelques pages). Quand je m’y suis remise, en classe de sixième (française), j’ai essayé d’écrire directement sur l’ordinateur. Nous n’en possédions pas, mais mon père avait droit à un portable dans le cadre de son travail, et je pouvais l’utiliser pendant les périodes où il le rapportait à la maison. (Mes textes étaient enregistrés sur une disquette.)

Cette nouvelle technique m’a permis d’aller beaucoup plus loin dans mes projets. J’ai découvert, non seulement que taper sur un clavier était plus rapide et moins fatigant que d’écrire manuellement, mais aussi que la possibilité de supprimer, de modifier, de tester différentes versions pour les comparer me convenait beaucoup mieux. J’ai toujours été perfectionniste, et écrire à la main me mettait devant l’alternative frustrante de raturer mon texte jusqu’à le rendre illisible, ou de devoir le laisser dans une forme instatisfaisante.

Pour autant, durant toute mon adolescence, j’ai continué à alterner entre les cahiers et l’ordinateur. En effet, nous n’avons eu notre premier ordinateur à nous que quand j’avais presque 15 ans, et encore là, il fallait le partager avec les trois autres membres de ma famille (et écrire dans le salon, au vu de tous). Le papier me donnait la liberté d’écrire où et quand je le souhaitais, sans dépendre de personne. J’y gribouillais aussi mes idées mal dégrossies, mes listes de noms, et mes premières versions pleines de fautes quand j’ai commencé à écrire en anglais. Mon premier brouillon, c’était pour sortir l’histoire, l’enchaînement des actions; puis, en réécrivant à l’ordinateur, j’en profitais pour corriger ma grammaire et mon vocabulaire.

J’ai repris ce fonctionnement en deux temps lorsque j’étais en Pologne (en 2008), et que j’ai sérieusement essayé d’écrire (de la fiction) en anglais pour la dernière fois. Ci-dessus, mon cahier de l’époque.

À part ça, j’avais désormais mon propre ordinateur, et j’ai vite pris l’habitude d’écrire en français directement sur ma machine. Ça va forcément plus vite que d’écrire deux fois plus ou moins la même chose, non? C’est du moins ce que je croyais jusqu’en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause de plusieurs années. J’étais rouillée, et je connaissais assez bien le milieu pour me rendre compte à quel point j’écrivais lentement. Il y a des gens qui abattent mille mots par heure ou plus, et moi, j’étais là, les yeux dans le blanc de ma page, un mot après l’autre, entrecoupés de longues réflexions — non, finalement, toute cette phrase est nulle, je l’efface…

Et il y avait un côté décourageant dans cette lenteur, un côté stressant dans cet écran immobile et trop lumineux qui me renvoyait dans la face, sans jamais ciller, la preuve de mon incapacité. Puis Chloé Duval m’a parlé de Rachel Aaron. Et la façon de faire de cette auteure américaine, même si j’ai dû l’adapter un peu, a changé la donne. Oui, elle m’a vraiment débloquée. Et c’est de ça que je veux vous parler aujourd’hui.

En gros, pour les personnes qui ne lisent pas l’anglais (sinon, je vous invite à cliquer le lien ci-dessus et à lire tout l’article), Aaron évoque trois approches de l’écriture qui ont boosté sa productivité. Le temps — c’est ce qui est le moins pertinent pour moi (j’ai peu de marge de manœuvre en la matière) — revient à tester différentes plages horaires (moment de la journée, longueur des sessions, lieu de travail) pour déterminer celles où vous êtes le plus efficace. Par exemple : matin, après-midi ou soir? à partir de combien de temps adoptez-vous votre rythme de croisière? jusqu’à combien d’heures d’affilée êtes-vous capable de maintenir le rythme? écrivez-vous mieux chez vous, dans un café, ailleurs? Une fois que vous saurez tout ça, essayez au maximum de prévoir vos heures d’écriture en fonction des critères qui vous sont favorables.

Ensuite, il y a l’enthousiasme. On écrit plus facilement (et plus vite) ce qu’on aime… et, comme le monde est bien fait, cette passion est aussi ce qui rendra vos écrits authentiques et accrochera votre lectorat. Donc, au lieu de penser en termes de ce que vous « devriez » écrire, fiez-vous à votre enthousiasme. Si une scène prévue ne vous enthousiasme pas, elle est peut-être nécessaire, mais pas en l’état! Cherchez l’angle, l’élément qui la rendra passionnante à vos yeux, et elle s’écrira toute seule.

Enfin, le facteur le plus important est sans doute la connaissance. C’est-à-dire savoir à l’avance ce que vous allez écrire. Pour moi, cela n’était pas évident, car je me considère plutôt comme une écrivaine jardinière (pantser). Si j’ai un plan trop précis, écrire une histoire que je connais déjà m’ennuie. J’ai besoin de découvrir et d’être surprise par ce qui arrive comme si j’étais une simple lectrice de ma propre histoire. Et pourtant, c’est ce conseil qui a véritablement révolutionné ma pratique d’écriture.

À la base, Rachel Aaron suggère simplement de noter au brouillon, schématiquement, l’enchaînement des différents éléments d’une scène — notamment les actions, ou les arguments échangés dans un dialogue. Peut-être cela vous suffira-t-il aussi. Pour moi, cela n’était pas assez. Si je suis perfectionniste quant à la forme, si j’écris toujours de façon linéaire (du début du roman à la fin), ce n’est pas juste par rigidité psychologique ou par obsession stylistique. C’est parce qu’il ne faut parfois qu’un mot de travers pour déclencher une série de catastrophes…

Pour moi, les évènements interviennent dans une fiction selon une séquence strictement logique. J’ai besoin d’avoir une idée très précise de ce qui s’est passé avant pour en déduire ce qui se passera après. Et cette précision ne passe que par les mots que j’utilise. Je m’interdis, par exemple, de faire réagir un personnage avec colère, si ce qu’a dit son interlocuteur ne justifie pas, à mon sens, cette colère. Il peut s’agir d’un mot, bien ou mal employé, qui provoquera indignation, rancœur ou, au contraire, empathie… Ce n’est pas la même chose!

Il faut donc que chaque mot soit juste, et à sa place. Si un mot est flottant, incertain, s’il peut être sujet à réécriture, alors toute l’histoire qui suit et qui y est suspendue est sujette à devenir caduque. C’est terrible. C’est insoutenable. Or, trouver tous les mots justes et les mettre à leur place tout en improvisant à partir de zéro devant son écran d’ordinateur, voilà qui est une gageure… L’idée de Rachel Aaron, en somme, est de décomposer les différents défis compris dans l’acte d’écrire, notamment les éléments objectifs d’une part, et le choix des mots et des expressions de l’autre.

Ma façon concrète de m’y prendre, actuellement, tient en trois étapes. La première étape est dans ma tête. J’ai une espèce de plan vague et changeant pour mon roman, mais, même si je n’en ai pas, la question de départ est : qu’est-ce qui vient maintenant? Quelle est la scène qui s’impose? (À noter que, dans ma tête, je ne procède pas toujours linéairement. C’est juste au moment de l’étape finale, soit la formalisation des scènes à l’ordinateur, que je respecte scrupuleusement l’ordre chronologique.) Et là, je visualise, je tâtonne, je teste, je recule, je change jusqu’à ce que ça me plaise. Il y a des bouts que je « rédige » dans ma tête, mais les descriptions restent souvent visuelles, et les premières versions de mes dialogues sont généralement en anglais.

Par rapport au plan, c’est le moment où je dois définir tous les détails concrets. Par exemple, si mes protagonistes sont censés se disputer, c’est à ce stade que je détermine le sujet précis de leur dispute, l’élément déclencheur, les circonstances. La dernière chose que je veux, c’est de devoir réfléchir à cela devant mon ordinateur, alors que l’heure tourne et que la page blanche me nargue — c’est presque une garantie de se rabattre inconsciemment sur la première idée qui vient, qui risque fort d’être un cliché, un stéréotype et, en tout cas, n’a aucune raison d’être la meilleure. Cette première étape, purement mentale, peut se faire en parallèle de toute activité non intellectuelle, comme marcher, être coincé-e dans les transports en commun, faire le ménage ou la vaisselle.

En général, une page de format lettre ou A4 me fournit matière pour environ 3000 mots.

Dès que je tiens les éléments concrets de ma scène, ma deuxième étape est de les noter sur une feuille. Pourquoi passer par le papier, alors que la scène est dans ma tête? Parce qu’il y a beaucoup de choses dans ma tête, et que le seul fait de reconstituer toute une scène (voire deux, trois ou quatre; je prends parfois beaucoup d’avance) de mémoire est un effort en soi. Or, le mot d’ordre est : décomposer. Lors du brouillon sur papier, je fais cet effort d’extraction, mais sans me mettre aucune pression quant à la forme. La syntaxe est déglinguée, c’est plein de répétitions; si je ne trouve pas un mot, je mets une approximation ou le terme en anglais, j’abrège, et d’une manière générale, je n’inclus que ce que je suis susceptible d’oublier.

Le but est de fixer un squelette que je remplumerai au moment de l’étape finale. Il m’arrive aussi de ne pas me souvenir de tout lorsque je rédige à la main, mais je ne m’en soucie pas. Si je me rappelle quelque chose plus tard, j’ajoute une astérisque et je le note plus loin. Parfois, ça ne me revient qu’une fois devant l’ordinateur, ou bien je pars finalement dans une toute autre direction, et c’est là aussi l’intérêt d’une étape supplémentaire : plus j’ai d’occasions de repasser sur ma scène, plus j’ai de chances de la rendre exacte. Enfin, avoir un brouillon au papier est aussi une solution logistique au fait que je ne peux pas travailler sur l’ordinateur lorsque mon fils (4 ans) est dans les parages. Ça me permet de mettre à profit des petites fenêtres de temps libre qui seraient autrement perdues.

Quant à la dernière étape, elle est la plus évidente : sur la base de mon brouillon, je tape à l’ordinateur une version lisible et complète de ma scène. On en est alors à la troisième itération de la même chose; vous vous demandez peut-être si je n’en suis pas lassée. Eh bien, non! C’est là le pouvoir magique de l’enthousiasme. Je ne l’ai pas raconté ici, mais il y a deux semaines encore, après un accès de panique — mon roman publié vaut-il quelque chose? les gens qui m’en ont dit du bien ne l’ont-ils fait que pour me faire plaisir, ou parce qu’ils ont des goûts de chiotte? —, j’ai voulu en relire un bout, et je me suis à nouveau couchée après minuit parce que je n’arrivais pas à m’arrêter.

J’aime tellement ce que j’écris, je trouve ça tellement excellent, que me le raconter encore et encore est un plaisir dont je ne me lasse pas. (Oui, je sais, c’est très bizarre. Je ne prétends pas l’expliquer.) À titre de comparaison, quand je retombe par hasard sur mon roman med-fan de 2016 (jamais publié), j’ai honte, je me dis : Oh la la, cette tournure est tellement maladroite… et là, ce passage, ça ne veut carrément rien dire… Donc, non, je n’aime pas tout ce que j’écris, loin de là. (Sinon, je n’en serais pas à la cinquième réécriture d’un roman commencé il y a un an…) Mais, une fois que j’ai trouvé le truc qui me plaît, j’ai l’impression que ça me plaît à vie. Je m’y vautre, je m’y complais…

Bien sûr, j’ai conscience qu’il y a des écrivain-e-s dont la méthode est à l’opposé de la mienne, et peut-être trouverez-vous mon processus aussi hérétique que me paraît le vôtre (écrire les scènes dans le désordre, par exemple, ou tout réécrire après avoir mis le point final). C’est ça qui est amusant! J’espère en tout cas avoir satisfait votre curiosité et, qui sait, vous avoir inspiré de quoi expérimenter à votre tour.


Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »

Les anglo-saxons ont ce terme qu’ils utilisent beaucoup dans le milieu littéraire : « author’s voice », ou la voix de l’auteur-e. Ils vont dire des choses comme, « les éditeurs ne cherchent pas un livre au style parfait ou l’histoire la plus originale; ce qu’ils veulent, c’est une voix ». Mais qu’est-ce que cette fameuse voix? En vérité, c’est quelque chose de presque indéfinissable, car intangible, et j’ai passé de nombreuses années dans une grande perplexité face à ce concept.

La voix n’est pas le style, ni le ton, ni la narration, ni l’esprit, ni le contenu. Et, en même temps, c’est un peu de tout cela à la fois… Il y a quelques semaines, j’ai eu une épiphanie, un de ces instants « eurêka! » où j’ai soudain compris ce qu’était la voix. Ce n’est ni plus ni moins que le Graal de l’auteur-e, cet élément magique qui rend l’écriture facile, qui en fait une joie et un bonheur pour l’écrivain-e, et qui la rend en retour susceptible de toucher le public, de laisser une impression. C’est aussi l’antidote ultime — et même le seul véritable, dans mon cas — à tous les blocages et syndromes de la page blanche imaginables. Mais commençons par le commencement…

La première fois que j’ai eu la sensation de saisir à peu près ce que pouvait être la « voix », c’était en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause forcée (et extrêmement frustrante) de plus de 4 ans. Depuis toujours, j’ai une tendance en écriture, celle de commencer des tas de projets et de les abandonner après quelques pages, voire quelques paragraphes (c’est ce qui m’a frappée en me replongeant dans mes fichiers de 2009 à 2011, le nombre de projets démarrés qui n’allaient pas au-delà des 1000 mots). Pendant près de 20 ans, j’ai cru que c’était un défaut de personnalité : je ne suis pas persévérante, pas disciplinée, pas sérieuse, paresseuse, et je m’éparpille beaucoup trop. Et ce n’est pas complètement faux, parce que c’est effectivement mon portrait, bien au-delà de l’écriture.

Néanmoins, en 2016, quand, après avoir rongé mon frein pendant 4 ans, j’ai écrit une page et me suis rendu compte que je ne l’aimais pas — et, donc, que je n’avais pas envie de continuer —, je me suis forcée à m’arrêter et à regarder mon sentiment en face, à l’examiner, à l’analyser. Parce que, cette fois, je savais que ce n’était pas de la paresse. J’étais plus que jamais déterminée à écrire; ces 4 ans d’arrêt avaient cristallisé et solidifié mon désir d’écriture en quelque chose d’inflexible et d’acéré, prêt à tailler en pièces tous les obstacles sur mon passage.

Il m’est alors apparu que je n’écrivais pas avec la bonne « voix ». En fait, trop impatiente, je m’étais lancée dans l’écriture sans réfléchir, avec seulement une idée d’histoire et des personnages. Et ce qui était sorti sous ma plume, spontanément, était du passé simple, un style soutenu classique, une longue description plate du contexte… Parce que j’en ai lu tellement, des livres écrits comme ça, que c’est presque une seconde nature. C’est ce qui me vient les yeux fermés, dans mon sommeil. C’était mon style par défaut… mais était-ce pour autant le style qui correspondait, qui convenait au projet en question? (Une trilogie YA post-apo à la 1e personne.)

Ma première page n’était pas objectivement mal écrite, mais je ne ressentais rien, parce que je n’y avais rien mis de moi. J’avais laissé l’accumulation de toutes mes lectures passées parler à travers moi, comme si je n’étais qu’un vaisseau. En réalité, à l’époque, je n’ai pas réussi à formuler les choses aussi clairement. J’ai écrit un autre début que j’ai détesté tout autant, et je n’ai jamais continué ce projet. Plus tard, la même année, j’ai à nouveau été confrontée à cette difficulté avec un autre projet. Cette fois, après avoir tenté quatre débuts différents, j’ai trouvé une voix qui m’allait à peu près, et j’ai terminé le manuscrit en me forçant (mon tout premier roman achevé — qui ne vaut au final pas grand-chose et aurait besoin d’être intégralement réécrit).

En 2017, au contraire, j’ai eu de la chance : tout ce que j’ai écrit (une novella inachevée et un roman-feuilleton, désormais publié) m’est venu facilement, du premier coup, et leur écriture m’a procuré énormément de plaisir. Sur le moment, on se dit que c’est l’expérience, que ça finit par payer… Et puis en février (de cette année), après une interruption due aux Fêtes et à la publication de mon roman, alors que j’essaie de me remettre à écrire… paf! la panne. Rien de ce que j’écris ne me plaît. J’enchaîne quatre projets différents, quatre tons, quatre styles différents, mais rien à faire : ce n’est pas le projet, c’est bel et bien moi.

J’ai beau changer de genre, de style, d’intention, de niveau d’ambition, ça me poursuit. Tout ce que j’écris est plat, sans intérêt ni saveur. En un mot, mauvais. Et le pire, c’est qu’avant tout, c’est moi qui m’ennuie en l’écrivant… Je suis loin encore de songer à de potentiel-le-s lecteur-ices, et il ne s’agit pas de doutes ou d’incertitudes, mais bien d’un fait implacable, presque matériel : je perds le goût, je n’ai pas envie d’écrire si c’est pour écrire ça. Jusque-là, mon intuition rapprochait la voix d’une sorte de style spécifique à un projet — or, voilà ce qui me mystifie : j’ai un projet commencé (dont fait partie la novella inachevée), et j’ai la certitude d’écrire toujours, sur la forme, dans le même style — lequel, du reste, est un style simple, passe-partout, facile à imiter et pas spécialement « personnel » (je l’appelle « American pop », self-explanatory).

L’an passé, c’était le style parfait pour ce projet, j’avais la sensation grisante de le maîtriser à son sommet. Cette année, je déteste chacune de mes phrases sans pouvoir l’expliquer rationnellement. C’est le style qui me maîtrise; je me sens petite, marionnette. Je débite des clichés. J’ai l’impression que je pourrais complètement arrêter de penser et que ça continuerait à s’écrire tout seul, ce recyclage de platitudes que je crois avoir déjà lues ailleurs… Ce n’est pas moi qui écris ça; c’est le souvenir de ce que d’autres ont écrit. J’ai conscience que c’est un problème de cœur — tout est toujours un problème de cœur. Je n’écris pas avec mon cœur. J’aimerais le faire, mais c’est comme si la porte était barrée. Je n’arrive plus à l’ouvrir.

À ce stade, je suis désespérée, prête à tout essayer. En général, j’ai confiance en mon propre jugement, mais j’en viens à me demander : est-ce mon humeur du moment? suis-je actuellement incapable d’aimer ce que je produis? Ou bien est-ce que j’écris vraiment, objectivement de la m*rde? Pour en avoir le cœur net, j’ose enfin relire mes écrits passés, ceux que j’ai aimé écrire, ce que je me suis amusée à écrire, ceux dont j’étais fière alors que je les écrivais (si vous ne devez retenir qu’une chose de cet article, c’est ce conseil : relisez-vous à votre meilleur pour réussir à mettre le doigt sur ce qui vous manque). La fameuse novella inachevée, que j’avais peur de toucher parce qu’elle était inachevée…

Eh bien, figurez-vous ça : je l’adore toujours autant, je sautille en la lisant et m’exclame sur mon propre génie. (En vrai, je sais que c’est faux, mais mes écrits sont un peu comme une immense private joke que je partage avec moi-même. C’est presque dommage que personne d’autre ne puisse saisir le niveau de subtilité de mes références cachées, car je pense que vous ririez autant que moi.) Le verdict tombe : je suis tout à fait capable d’écrire quelque chose d’intéressant et d’aimer ce que j’écris. Mais là, depuis février, j’écris de la m*rde. Et ce n’est pas une question de style… J’essaie de comprendre.

Dans ma novella, il y a une sorte d’optimisme, d’enthousiasme, de joie qui ressort des pages. Alors que, dans ce que j’écrivais récemment, je ressens de l’hostilité, du cynisme, une sorte de désabusement (un problème objectif, d’ailleurs, parce que j’étais totalement bloquée à essayer de faire coucher mes personnages ensemble, avec un état d’esprit pareil!). Bon. Alors, une question de ton, de contenu? Mais je creuse plus profond, et je m’aperçois que ce n’est pas le cas non plus. Ma novella s’ouvre sur l’héroïne qui entre dans un gym, et la première chose que je décris, c’est l’odeur (désagréable) de transpiration. Et tout subit le même traitement : je n’occulte pas les détails moins glamour, je n’essaie pas d’embellir. Les choses y sont décrites telles qu’elles sont. Et, plus loin dans le récit, le ton change, je parle de difficultés de couple et de souffrance…

Mais voilà : j’en parle avec amour. Tous les détails laids, stupides et désagréables du quotidien (et des personnes) sont là, mais je ne les juge pas. Je les accepte, je les accueille, et on se fait un petit group hug tou-te-s ensemble. Au contraire, dans le roman, j’ai pris la voix d’un-e autre et, au lieu d’écrire ces détails avec sincérité, tels que je les vois, je n’ai décrit que les ombres menaçantes auxquelles d’autres les assimilent — la raison pour laquelle tant d’auteur-e-s se sentent tenu-e-s de les supprimer de leurs écrits, en passant. Une de mes amies polonaises, après qu’on eut abordé plusieurs sujets de conversation et que je m’étais exclamée à chaque fois « oh! j’aime ça aussi! », m’a dit un jour, en se moquant gentiment de moi : « Mais Jeanne… tu aimes tout! » Je n’y avais jamais pensé, mais c’était vrai…

Je n’écris pas de fantasmes, mais je n’écris pas non plus la réalité comme quelque chose de dur et de laid qu’il faudrait exposer ou dénoncer. J’écris le réel comme un ami que j’admire passionnément — et pour lequel j’ai peut-être un peu le béguin, aussi. C’est cela, ma voix. C’est mon regard sur le monde, qui fait que j’ai beau n’écrire que des choses en somme ordinaires, ce n’est pas et ce ne sera jamais la même chose qu’un-e autre écrira — et à un niveau très profond, très puissant, si tant est qu’on croie qu’un livre peut changer une vie. L’instant où j’ai compris cela, la porte s’est ouverte et j’ai pu écrire à nouveau. Pour de vrai.

Trouver sa voix est peut-être un processus qui vient plus facilement à certain-e-s qu’à d’autres. Pour les gens comme moi, très réservés en public, habitués à se cacher, ça peut être particulièrement difficile. Car notre voix, au fond, c’est nous-mêmes. Écrire avec sa voix, c’est oser se mettre à poil, c’est décider d’écrire des pages et des pages où on se dévoile sans fard et sans filtre… (Oui, même quand on écrit de la pure fiction! Surtout quand on écrit de la fiction!) Et ça, ce n’est pas évident. Ça l’est encore moins dès qu’on se laisse distraire par l’idée d’une publication future, par la possibilité que d’autres personnes viennent regarder.

Enfin, même si c’est jouissif, c’est aussi émotionnellement exigeant. Et il y a des jours où ça ne veut pas. Il y a des périodes où on est trop à fleur de peau, où on n’a pas le courage, où la porte est fermée, barricadée. Ce n’est pas une question de régularité d’écriture ou de cul sur la chaise (j’haïs tellement ces concepts qui veulent faire de l’écriture un travail mécanique!), mais c’est vrai qu’il faut prendre l’habitude de donner autant de soi, d’aller chercher aussi profond, y compris là où ça fait mal, là où personne n’a jamais posé les yeux.