Søren

J’ai rencontré Søren à Varsovie, en 2006. Un Allemand avec un prénom danois, le prénom de Kierkegaard. Officiellement, sur ses papiers, il s’appelle « Sören », mais je vois qu’il a adopté l’orthographe danoise comme nom de scène, alors je l’écrirai ainsi, moi aussi. (Note : en allemand, le S initial se prononcerait comme un z français, mais ce n’est pas le cas en danois.)

C’était mon premier voyage à Varsovie, celui qui a bousculé pas mal d’idées que je me faisais de moi-même. J’y allais tous frais payés, du billet d’avion Air France au logement dans une résidence étudiante, avec une bourse en sus pour mes dépenses sur place. La raison? Une école d’été pour apprendre le polonais. Le matin, nous avions des cours de langue; l’après-midi, des conférences sur la culture polonaise. Enfin, la fin de semaine, ils organisaient des visites de lieux historiques et culturels.

Lui, je l’ai repéré rapidement : un gars solitaire à l’allure de nerd, les cheveux trop longs, trimballant sa guitare sur le dos comme le baluchon d’un ménestrel errant. Timide ou introverti, l’air dans les nuages, mais pas souffrant pour un sou, pas demandeur — comme s’il se ravissait d’un poème silencieux connu de lui seul. Je me reconnais un peu en lui, il m’attire, mais, en même temps, je suis comme lui : je vais peu vers les autres, je ne sais pas briser la glace.

Non, ce n’est pas tout à fait vrai. Si j’ai choisi d’étudier les langues, c’était pour qu’on me paie des voyages, mais aussi parce que c’est une belle perche pour aborder quelqu’un. D’où est-ce que tu viens? Quelle langue parles-tu? Est-ce qu’on a une langue en commun? Je suis terrifiée à l’idée d’approcher quelqu’un à qui j’ai le sentiment de n’avoir rien à dire; mais les langues étrangères, c’est le prétexte idéal pour parler à des tas d’inconnu-e-s. Et c’est là mon paradoxe : j’adore parler aux inconnu-e-s, même si je ne sais pas comment, même si souvent ça foire, même si je me tape la honte. Il faut aller au bout de soi, au bout de l’expérience, il faut tout vivre, tout ce qu’il y a à vivre.

C’est en partie pourquoi je ne me suis pas liée davantage à Søren, ce premier été où je l’ai rencontré. Il parlait à mon côté artiste, intello et sauvage; mais cet été-là, ce premier été, il y avait trop à vivre avec trop de monde. C’est l’été où j’ai appris à boire, à vraiment boire — c’est ce que donne une foule d’étudiants étrangers dans la même résidence… On sortait presque tous les soirs, et le lendemain j’allais en cours à moitié sonnée, gueule de bois et quatre pauvres heures de sommeil dans le corps. C’est à Varsovie que j’ai acheté mes premières bières (je veux dire au supermarché — je buvais avant exclusivement dans les bars ou si on m’en offrait). Encore aujourd’hui, si je goûte à une blonde ordinaire et que je ferme les yeux, je pense à Varsovie…

J’ai un souvenir de Søren à la maison de Chopin; c’est peut-être là que nous nous sommes vraiment parlé pour la première fois. Suffisamment, en tout cas, pour nous échanger nos adresses courriel au terme du séjour. Pendant l’année suivante, la troisième que je passais à Paris, nous avons correspondu. C’est à travers cet échange, loin des Russes, des Italiens, des bouteilles de vodka et des boîtes de nuit, que nous nous sommes réellement rapprochés.

Pas que je ne sortais pas à Paris… Cette troisième année, objectivement, est peut-être celle où je suis le plus sortie, où ma vie sociale a été la plus riche (notamment grâce à Nicolas — je mets un lien, parce que ça me fait délirer de le trouver aujourd’hui sur Youtube —, qui avait aussi été à Varsovie, et avec qui nous nous sommes rejoints dans une envie commune de continuer la fête…). Mais c’est aussi l’année où je suis restée célibataire, alors que j’avais enchaîné trois copains l’année précédente; c’est l’année où j’ai perdu un certain nombre d’illusions sur moi-même et sur l’amour, et où j’ai cherché du réconfort, comme d’habitude, dans la littérature.

Globalement, j’ai été beaucoup plus sujette à la dépression, une sorte d’ombre est revenue planer sur ma vie, et Søren m’écrivait des choses comme ça (keep in mind qu’il est allemand) :

Last week I had the idea that one fine day, books containing our biographies will mention these Emails (we should write letters!) like: « In her youth author Jeanne Corvellec had a years enduring correspondence with the pianist Sören Gundermann ». You know like Satie and Monet (I’m not sure, they ever had!). You see, I never doubted that you are an artist.

Il vivait et étudiait (la musique) à Potsdam, tout près de Berlin. Et moi, j’avais depuis longtemps le fantasme d’aller à Berlin. Sur l’invitation conjointe d’un autre Berlinois connu à Varsovie, Philipp (un Allemand d’origine polonaise, comme il y en a énormément), je suis allée 5 jours à Berlin-Potsdam à la fin juin 2007. La mère de Philipp habitait de l’autre côté du lac, et l’autobus pour se rendre au centre-ville de Berlin passait par la forêt. Parce qu’il y a un lac et une forêt à l’intérieur de Berlin! Moi qui venais de Paris, avec ses immeubles tout serrés, tassés entre ses « murs », Paris, cette ville condensée que tu peux traverser à pied du nord au sud en deux heures, j’hallucinais…

Mais c’est bien l’Allemagne, me disais-je. Je connaissais un peu l’Allemagne pour avoir passé, lorsque j’étais adolescente, deux étés à Aachen (aka Aix-la-Chapelle), en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une ville entièrement bombardée et détruite pendant la guerre. Pas une belle ville, donc; le principal souvenir que j’en garde est celui de l’usine Lindt en face de laquelle on habitait, qui exhalait ses odeurs de chocolat à toute heure du jour. Dès que tu sors un peu de la zone urbaine, en revanche, c’est beau, c’est vert, c’est champêtre, un petit paradis bucolique. Je comprends que le Romantisme soit né ici… (Comme j’ai compris, en allant en Angleterre, comment le gothique avait pu naître là.)

L’Allemagne, pour moi, c’est le pays romantique par excellence. La nature est superbe, tout y invite au lyrisme. (Attention : en France aussi, la nature est magnifique, mais elle a un autre caractère, le caractère français, je crois… Peut-être que je projette, mais, pour moi, la France est plus un pays de contrastes — c’est sans doute pour ça qu’on a l’ego, comme les Américains, parce qu’on a déjà tout chez nous et qu’on n’a besoin de personne!) Et il faut le dire : Berlin, c’est la classe ultime.

Paris, c’est grouillant, c’est sale, étouffant… même la rue de Varenne, qui est nickel, où j’allais tous les mois déposer le journal à « M. le Premier Ministre » (comme s’il s’occupait personnellement du dépôt légal…), c’est étroit, courbe, moyenâgeux. Même le Louvre, où j’aime aller dans la cour carrée, pour m’imaginer un instant que la modernité n’existe pas, baisser les yeux sur les pavés et essayer d’entendre les sabots des chevaux, même le Louvre dans sa splendeur a cet air fouilli, avec ses bouts de diverses époques rattachés les uns aux autres, et écrasé de tous côtés par la ville.

Berlin, non, c’est beaucoup plus vaste, plus monumental, et en même temps ce petit côté underground, avant-gardiste, cool.* Le dernier soir, à Potsdam, nous sommes allé dans une sorte de lavomatic avec des tables et des jeux de société et nous avons joué à Mensch ärgere Dich nicht, un jeu de petits chevaux. Nous avons aussi fait du tourisme, évidemment, mangé des bratwurst, des döner kebab et aperçu un castor dans le parc Sanssouci (« Der Biber segelt! »). Mais ce qui m’a le plus frappée de ce voyage, c’est l’immense gentillesse de mes hôtes, la simplicité avec laquelle Søren surtout s’est occupé de moi, qui débarquais sans avoir rien prévu.

Le premier jour, quand il est venu me chercher chez la mère de Philipp, on s’est assis à table. Il a pris une cuillère qui traînait et il s’est mis à improviser un rythme — à faire de la musique. Il y avait une vieille guitare désaccordée posée dans un coin; il l’a prise et a essayé d’en jouer. Il était comme ça, Søren. Toujours la musique. Où qu’il aille, il pensait à la musique, et il fallait qu’il joue quelque chose. Et le plus étonnant, c’est qu’il n’a commencé à apprendre qu’à dix-huit ans. Il l’a voulu et il l’a fait, voilà. Comme quoi…

En vrai, Søren est pianiste. L’avantage de la guitare, c’est juste que ça se transporte. Une fois, je l’ai accompagné dans un magasin où il a déniché des partitions de Czerny. Et quand je suis allée chez lui, il me semble qu’il s’est excusé, avant de s’empresser de ramasser toutes les partitions qui jonchaient littéralement le sol…

C’est sûr que je suis tombée un peu amoureuse de lui cet été-là, mais d’un amour platonique, puisqu’il avait une copine. Je ne l’ai jamais rencontrée; je crois qu’elle vivait à Frankfurt an der Oder, d’où il était lui-même originaire (probablement la raison de son intérêt pour le polonais). La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il m’a écrit qu’ils avaient une petite fille. (C’est à moi de lui réécrire… Il faut que je dépoussière mon polonais…)

J’ai eu deux autres vrais amis hommes avec qui il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté, ni de leur part ni de la mienne. Je dirais volontiers qu’il en allait de même avec Søren. Sauf qu’il y avait la musique, sauf qu’il était musicien. Et ne me dites pas : « Ah! vous, les filles, c’est ça : vous craquez pour les musiciens… » Ce n’est pas ce que j’essaie de dire. Il n’y avait pas d’amour sexuel entre nous; seulement, je l’admirais énormément. Alors, forcément, ça ajoute quelque chose. Et peu importe au fond qu’il s’agisse de musique ou autre, c’est toujours beau de voir quelqu’un de passionné, qui suit sa route avec autant de zèle et d’émerveillement.

Je trouvais qu’il était parfait, et cela me rendait heureuse, parce que ça signifiait qu’il y avait bel et bien des hommes parfaits dans le monde, et qu’un jour, je rencontrerais le mien.**

Varsovie, été 2007. Ah! qu’on était jeunes… J’avais le visage tout rond.


* Ce qui ne signifie pas que je trouve Berlin « mieux » que Paris. Vous savez que j’aime les trucs craignos, un peu dégueu… Vivre à Paris est difficile, mais j’y ai tant de souvenirs en même temps; je pourrais vous faire toute la carte, tous les arrondissements juste en vous parlant de ma vie. Au contraire, je connais trop peu Berlin; ce n’est que l’impression fugace d’une touriste que je vous livre.

** Je sais, je sais, personne n’est parfait… Ce n’est pas ce que je veux dire. Pour moi, quelqu’un de « parfait », c’est juste une personne qu’on est prêt-e à aimer telle qu’elle est, pour le meilleur et pour le pire.


La messe

Belle du Seigneur, mais c’est quoi, ce roman. C’est un roman fou, c’est un roman trop. Trop intense. Moi qui supporte mal les émotions fortes… Fou-rire la nuit; je riais tellement que mes joues étaient pleines de larmes. J’ai dû m’arrêter de lire, pour ne pas réveiller tout le monde et parce que c’était trop. Comme si la page suivante pouvait m’achever. L’après-midi dans le métro, je me tapais la tête contre ma liseuse; les gens devaient penser que j’étais folle. Albert Cohen, master of cringe.

J’étais attachée, à une sorte de port, peut-être juste une bouée, et me voici détachée… partie dans un voyage… wouaaah, doucement! C’est trop d’adrénaline. Trop. Ça me rappelle quand je passais mon bac — adrénaline du début à la fin des épreuves. Ça me rappelle Varsovie.

Une église orthodoxe dans le quartier Praga, de l’autre côté de la Vistule.

2008. Je me lève parfois à 5 heures, pour partir de chez nous à 6 heures. C’est l’aurore, la rosée, tout est calme, c’est le meilleur moment. Tout m’émerveille. Déjà, l’adrénaline qui afflue. Bonheur fou, miraculeux d’être en vie! Un gramme de bonheur en plus et je crois que je mourrais. Paf! mon pauvre petit cœur exploserait. Est-ce qu’on peut faire une overdose d’adrénaline? 6 heures du matin et j’ai déjà le tournis.

Je prends le métro puis le tram jusqu’à l’ancien ghetto juif. C’est là que je travaille, parfois dès 7 heures. Je marche dans la rue Anielewicza (Mordechaj Anielewicz, meneur de l’insurrection du ghetto de Varsovie), puis je tourne sur Zamenhofa (Ludwik Zamenhof, inventeur de l’espéranto). Je passe devant le parc qui entoure le musée de l’Histoire des Juifs polonais, où se dresse le monument aux héros du ghetto. Ça me rend grave; je me recueille. Ce trajet rituel, cinq jours par semaine, c’est comme un pèlerinage. Tous ces morts… Toute cette horreur… et moi vivante! Ça me file un drôle de vertige.

Le bureau se trouve à l’étage du numéro deux de la rue Miła. De l’autre côté, un genre de square, un plus petit monument au centre. Des inscriptions en hébreu. (L’une de mes toutes premières impressions de la Pologne, c’est ce « bienvenue » à l’aéroport Chopin. Quatre langues : polonais, anglais, français — avec une faute —, hébreu.) Une fois j’y ai vu une couronne, des rubans bleus et blancs avec des étoiles de David. Pour se rendre à l’étage, il y a un ascenseur en verre construit sur la façade. L’été, ça fait serre. On monte, dernière vue sur le square.

Il y a un cimetière juif à Varsovie. C’est un lieu du passé, un lieu qu’on visite. Si tu es un homme, tu dois mettre un petit chapeau en papier; ils les donnent à l’entrée.* Les pierres tombales surgissent pêle-mêle d’entre les hautes herbes, serrées, désordonnées, comme des dents de travers. Un mer de dents. Les pierres sont rugueuses, rongées par le temps. Toutes ces herbes, ça fait sauvage, abandonné. On s’y sent bien, j’aime m’y promener.

Parfois je travaille le dimanche. Le soir, en sortant du travail, je vais à la messe. Comment ça a commencé, c’est flou dans ma mémoire. Ça ressemble à un rêve. Tant pis; je vais le raconter comme si c’était la réalité. Ce sera vrai ou ce sera faux.

La messe, au départ, c’est une idée de mon amie tchèque Hana, qui est venue me visiter à Varsovie en novembre. Elle avait envie de voir une messe polonaise. Moi, n’y connaissant rien, j’ai demandé à Karolina, que je savais croyante. J’ai rencontré Karolina à Paris; son chum (aujourd’hui son mari) est français. C’est elle qui m’a conseillé les dominicains, « ils chantent beaucoup », et le dimanche soir, il y a une messe spéciale pour les étudiants.

Une vue de Nowe Miasto, la Nouvelle Ville. C’est là que se trouve l’église Saint-Hyacinthe, mais ce n’est pas celle qu’on aperçoit dans la photo (c’est l’église paulinienne du Saint-Esprit, qui est presque en face).

Nous sommes allées à l’église Saint-Hyacinthe (Kościół św. Jacka), au 8/10 Freta. C’est une grande église de style gothique, toute blanche à l’extérieur et à l’intérieur. Moi qui n’ai été élevée dans aucune religion, je ne suis jamais allée à la messe. Je n’ai même jamais vu de messe en vrai, à part ces quelques secondes volées au Sacré-Cœur (à Montmartre), une fois. Je découvre que la messe, c’est tous les jours, plusieurs fois par jour. Le dimanche, il y en a presque toute la journée, certaines avec des thématiques.

L’église est remplie. Remplie à craquer, même. Quand j’arrive en retard, il n’y a souvent plus de place sur les bancs, alors, comme beaucoup d’autres, je reste debout, près du mur du fond. C’est vrai que c’est plein de chansons, et j’avoue que c’est ce qui me plaît le plus. Hana est repartie, et moi je suis retournée à la messe. Il y a un écran où ils rétroprojettent les paroles des cantiques; comme ça tu peux suivre, et comprendre. Des histoires d’agneaux et de grâce et de consolation, franchement j’ai oublié, j’invente un peu. J’ai aussi oublié le contenu des sermons — des choses normales, sensées, presque banales.

Je n’y connais rien, alors je regarde ce que les autres font et j’essaie de les imiter. Amen. Les mains jointes. Maintenant, à genoux. Se recueillir. Prier, peut-être? Ça fait un peu mal aux genoux, ça doit être fait exprès… C’est bien, ça, d’avoir un peu mal… Ça nous rappelle qu’on est vivant, pécheur, mortel. Car Dieu, dans sa bonté, nous a donné la Terre.

L’eucharistie, par contre, je n’y vais jamais. Une superstition m’en empêche. Je ne suis pas baptisée. Les gens autour de moi se lèvent les uns après les autres, font la file entre les rangées de bancs. Ça prend du temps parce qu’il y a beaucoup de monde. C’est une chose que de se fondre dans la foule et de faire comme les autres, c’en est une autre de me retrouver tête à tête avec la personne qui donne l’hostie; je ne saurais pas faire semblant. Dieu m’accueille chez lui, mais il ne faut pas pousser le bouchon. Je parle de Dieu comme d’un individu, mais je n’y crois pas; je sais ce que « Dieu » signifie pour moi, je me comprends.

Avant, comme beaucoup d’athées, je pensais que la foi, la spiritualité, il n’y a pas de mal à ça et même du sens; c’est la religion organisée qui est le vrai fléau. Aujourd’hui, dans cette église, au milieu de tous ces gens qui chantent et c’est tellement beau, mon opinion bascule. Je réalise tout à coup que c’est l’inverse. C’est croire aux Saintes Écritures qui est stupide… Comment peut-on y croire? Moi, je n’y crois pas. Mais la religion comme institution sociale, soudain, je la comprends, et même je l’aime. Tous ces gens qui se sont réunis ici, rassemblés, pour être les uns avec les autres et avec Dieu, ce n’est pas bête; au contraire, c’est grand, c’est beau. Ici, je peux croire à la communauté. Ici, je peux croire à l’humanité.

Le 11 novembre, les Polonais célèbrent l’indépendance de la Pologne.

Et puis il y a ce vestige, ce bout de mur en pierre, comme une excroissance verruqueuse dans le mur blanc et lisse. Caché derrière un pillier, je ne l’ai pas vu tout de suite. À présent je suis assez près pour lire la plaque qui l’accompagne. J’agrandis les yeux, je suis bouche bée. Cette ruine… cette relique! C’est tout ce qui reste de l’église d’origine, bombardée par les Allemands en 1944. Je pleure souvent à la messe, mais là, c’est trop. Torrent de larmes.

Tout le centre de Varsovie est comme ça : détruite pendant la guerre, elle a élevé ses blessures au rang de monuments. Ce refus forcené d’oublier… De l’intégralité du Palais Saxon, il ne reste que trois pauvres arches, qui trônent désormais en solitaire entre le parc et une immense place vide. On y a placé la tombe du soldat inconnu. La première fois que j’ai visité Varsovie, en 2006, nous sommes arrivés en pleine célébration militaire — démarche ridicule, musique, baïonnettes, sabre au côté pour le supérieur, et puis le fameux chapeau carré, hommage aux Cosaques.

Mais au-delà des monuments, c’est l’absence. L’Histoire est là, partout, comme un fantôme, dans tout ce qui n’est plus. Varsovie est laide, car moderne (même s’ils ont recréé la Vieille Ville, Stare Miasto, à l’identique, étrange contrefaçon dont on ne saurait déterminer si elle tient davantage du défi ou du déni). Reconstruite. Ce qui a disparu.

Quand je sors de la messe, c’est la nuit. Je regarde autour de moi, les rues, les façades, les trams et autobus jaune et rouge de la ZTM, et les gens. Tout me rend heureuse; je suis toute gonflée de joie, prête à éclater. Je l’aime, cette ville laide, cette ville tragique**, qui joue son mélodrame où d’autres jouent leur beauté, leur puissance; je l’aime passionnément. Et mon cœur qui galope, mon cœur qui galope à nouveau.


* Sauf si tu as déjà un chapeau, évidemment; tant que tu en portes un.

** En vrai, je l’aime principalement pour d’autres raisons, comme le fait de m’y être pris bien plus de cuites qu’il n’est raisonnable, mais ce sont là des histoires pour d’autres jours.