Vivre de sa plume : prévoir l’échec… et le succès

Quelques semaines après avoir mis mon roman en vente, je suis retournée pour des raisons techniques sur le backoffice de mon distributeur. Évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un coup d’œil au nombre de ventes. Celui-ci était plus bas qu’espéré. Inévitablement, mes pensées ont pris le tour habituel : c’est un flop; comment ai-je pu croire que, cette fois, ça allait marcher (I’m the anti-King Midas: everything I touch turns to shit); adieu, l’écriture à temps plein; pourquoi aussi ai-je tenu à faire zéro promo, etc. Pour me réconforter, j’ai relu la série Discoverability sur le blogue de Kristin Kathryn Rusch (que je vous conseille si vous voulez lire avec énormément plus de détails l’une des sources qui m’ont inspirée ma propre série Antipromotion).

C’était intéressant, mais aussi très long (c’est le seul reproche que je lui fais : d’être assez verbeuse), et j’ai fini par me ressaisir. Stop. C’est exactement pour cette raison que je m’étais interdit de regarder mes chiffres. Combien de fois ai-je déjà vécu ça? 70? Au moins — pas avec mes propres livres, mais ceux que j’ai édités. (Ce qui peut sembler moins pire, mais, dans mon cas, ça me touche plus : quand je suis éditrice, j’ai fait un pacte avec l’auteur-e, et j’ai l’impression de les trahir.) Dès que j’ai la sensation de ne pas être la hauteur, je panique, et je prends des décisions impulsives que je finis par regretter.

Cette fois, j’étais préparée. Et pourtant… même lire Kristin Kathryn Rusch, au fond, n’était pas constructif, mais une réaction épidermique. En ce moment, je suis censée essayer d’écrire un nouveau roman; ce n’est clairement pas le moment de me laisser distraire par des considérations de marketing. Le seul point positif, et celui sur lequel je comptais, c’est que les articles de Rusch eux-mêmes ont contribué à me remettre sur le droit chemin. En effet, ils m’ont remis à l’esprit deux concepts très importants : 1) que tout ce qu’on fait pour sa carrière doit passer le test WIBBOW, soit Would I Be Better Off Writing?, et 2) que construire une carrière d’écrivain-e prend très longtemps.

Je le sais pourtant pertinemment et, comme je l’ai dit, j’étais préparée. Même quand on est préparé-e, on peut faire des rechutes, mais je vous assure que ça limite quand même sérieusement l’ampleur des dégâts. Alors, en quoi consiste cette « préparation »?

Je vous ai parlé, dans mon dernier article sur le sujet, de se fixer un objectif, afin d’élaborer ensuite un plan pour l’atteindre. Cependant, ça ne suffit pas. Cet objectif reste arbitraire, et quelles sont les chances, dans la réalité, que vous tapiez en plein dans le mille? Plus qu’un objectif unique, donc, je vous recommande en réalité de prévoir plusieurs scénarios possibles, qui recouvrent idéalement toutes les situations (utilisez des fourchettes). Chaque scénario mènera à certaines conséquences, et l’idée est de vous tenir à cette feuille de route.

Cela comporte à mon sens plusieurs avantages. Certes, cette feuille de route peut être sujette à changements, si vous changez réellement d’avis (et notamment si vous acquérez de nouvelles informations qui modifient, non pas vos buts, mais les chiffres qui sont censés y correspondre). Mais cette feuille de route représente votre vision à long terme, votre vraie vision. Elle vous évitera de prendre les mauvaises décisions sous le coup d’une émotion — positive comme négative, d’ailleurs. En se focalisant sur un objectif modeste, on peut également être pris au dépourvu si la réalité le dépasse et faire, dans ce cas aussi, des choix qu’on pourrait regretter (exemples : flamber d’un coup tout l’argent gagné, signer un contrat avec un éditeur, etc.).

Ensuite, en représentant tous les cas de figure, elle s’éloigne des notions dramatiques de succès et d’échec — et, surtout, du trou noir et de l’impensable qui caractérisent souvent l’échec — en lui substituant un simple dégradé de situations plus ou moins souhaitables. En prévoyant, en planifiant même « l’échec », on le dédramatise, on désamorce sa force destructive. On a accepté comme une règle du jeu qu’il était possible que notre livre fasse des ventes pitoyables. Si c’est ce qui nous attend, alors on est prêt-e à passer à l’étape suivante : que faire? Et ça tombe bien : ça aussi, on l’a déjà prévu. On ne perd pas de temps à broyer du noir ou à chercher des solutions illusoires; on continue d’avancer.

Enfin, ça permet de se détacher de ces préoccupations au jour le jour. Ce qui adviendra adviendra, on n’y peut plus rien. Et on assumera les conséquences, telles qu’on les a décidées… J’insiste d’ailleurs sur la nécessité de prévoir ces conséquences de façon suffisamment claire et détaillée. Visualiser l’échec ne suffit pas; ça risque simplement de vous plomber et de vous rendre pessimiste. Ce qui va vous aider, c’est de pouvoir penser : oui, ça craint, mais j’ai un plan. Une issue, une solution. Je sais ce que je dois faire.

À titre d’exemple, je mentionnais dans mon dernier article le seuil que représente pour moi le salaire horaire minimum. Si je ne parviens pas à atteindre ce seuil, j’ai prévu d’abandonner l’écriture à temps plein et de chercher un « vrai » travail (probablement à temps partiel et/ou à durée limitée, cependant). À première vue, cela ressemble à un échec. Et c’est vrai que c’est ce que je me souhaite le moins… le pire qui puisse arriver. Mais ce « pire » n’est pas une punition; c’est même une façon pour moi de sauvegarder les conditions dans lesquelles je peux créer. Certes, si je travaille à côté, j’écrirai fatalement beaucoup moins, et probablement pas du tout pendant une période. Sauf que, si écrire ne me rapporte rien, je sais d’expérience que je préfère encore ça, et conserver mon envie et ma liberté d’écrire*, que de me retrouver prise au piège dans un « travail » qui en a tous les inconvénients (obligation de le prioriser sur toute autre activité, perfectionnisme, recherche de rentabilité, etc.) et aucun des avantages (la possibilité d’en vivre, d’être prise au sérieux), comme j’ai pu le subir avec ma maison d’édition.

Au-delà, j’ai fixé d’autres seuils qui vont déterminer ma stratégie de publication. J’écris presque uniquement des séries et, selon le succès du premier livre, j’ai prévu de suspendre (temporairement) la série, ou à l’inverse de lui accorder une priorité « basse » ou « élevée » (comme j’écris aussi dans plusieurs genres, la première correspond à une priorité dans un genre donné, et la seconde à une priorité tous genres confondus). Pour moi, c’est le schéma parfait qui allie considérations marketing et considérations purement subjectives et humaines.

En effet, il me semble, d’une part, logique de ne pas s’obstiner dans une voie qui ne fonctionne pas, comme il est logique de fidéliser un lectorat conséquent en publiant le prochain tome de la série aussi rapidement que possible. Mais, d’autre part, je me connais également assez pour savoir que ma motivation croît et décroît en fonction de l’écho que rencontrent (ou pas) mes écrits. En d’autres termes, au lieu de lutter contre ma démotivation, j’ai choisi de l’accueillir à bras ouverts dans un plan qui la justifie rationnellement.

Pour ce qui est de l’application, vous vous demandez sûrement comment je calcule si j’ai atteint ou non un seuil, étant donné que les ventes d’un livre ont tendance à s’échelonner sur des années. Eh bien, tout simplement, je considère ce « problème » comme le correctif idéal à une vision qui, autrement, serait trop froide, trop implacable. N’oubliez pas que ce plan est là pour vous aider et vous apaiser, et jamais pour vous forcer la main, vous stresser ou vous menacer. Avoir un plan qui se base sur le revenu supposément total d’un livre me sert entre autres à me rappeler d’être patiente, que rien ne sert de courir, et qu’aucune conclusion ne peut être tirée de quelques semaines, ni même quelques mois de vente.

Se bâtir une carrière d’écrivain-e, dans la plupart des cas, est un looooong processus. Il faut laisser le temps à nos œuvres de trouver leur public, à nos stratégies de se développer et de faire effet. Tout ce que vous faites actuellement ne devrait avoir un impact que sur ce que vous ferez l’année prochaine, voire plus tard encore… À ce moment-là uniquement, vous aurez le recul nécessaire pour juger votre travail et reconnaître ce qui vaut la peine d’être changé (ou pas).

Enfin, ce flou intentionnel me sert aussi à garder le contrôle dont j’ai besoin pour créer (parce qu’au fond, j’ai beau m’amuser à planifier ceci et cela, je suis le genre de personne qui n’en fait qu’à sa tête; je finis toujours par changer d’avis et improviser). Finalement, les conséquences de tel ou tel scénario ne sont que des indications, des directions. C’est toujours à moi qu’il revient d’arrêter arbitrairement le compteur des ventes et, donc, de décider à quel scénario mon projet semble correspondre. En fait, le plus important n’est pas ce qu’on va faire concrètement (enchaîner avec l’écriture du tome suivant, ou bien écrire un autre roman à la place?), mais bien qu’on ait quelque chose à faire et qu’on s’y mette à fond, sans être parasité-e par les doutes, les réserves et les appréhensions.

Sinon, si ça vous intéresse, j’ai aussi un seuil ultime qui symbolise le fait que mon œuvre est rentabilisée et que je refuse de toucher davantage d’argent sur son compte. C’est ma façon de refuser le capitalisme et de signifier qu’il n’y a, pour moi, aucune différence entre un-e artiste qui touche des millions grâce à son œuvre, et un PDG qui touche des millions grâce à sa multinationale. J’ai toujours trouvé immensément hypocrite de tenir un discours attaquant les soi-disant « 1 % » (discours, qui, du reste, se base sur une fausse analyse du capitalisme**), sans s’en prendre au même titre au 1 % d’artistes qui jouissent exactement du même système.


* J’ai déjà écrit au sujet des 20 ans que j’ai passés à vouloir écrire sans y parvenir. Si je dois traverser un autre désert de ce genre, je serai un peu déçue, mais je sais que je peux y survivre et que ce n’est qu’une question de temps avant que j’essaie à nouveau. Je vois ça un peu comme un jeu de serpents et échelles : parfois, on se pogne un serpent, mais rien ne peut nous ramener à la case départ ni nous empêcher de continuer à avancer.

** Oui, j’ai l’intention d’écrire à ce sujet aussi. Je ne sais pas quand, parce que, comme vous vous en doutez, ça va me demander pas mal de temps et de matière grise. Mais c’est effectivement une question hyper passionnante…


Vivre de sa plume : marge de manœuvre et projections financières

Dans mon article d’introduction au sujet, j’insistais sur la différence entre votre but d’écrivain-e et le but « gagner de l’argent ». Je pense en effet qu’il est utile de bien cerner et d’assumer pourquoi l’on écrit. D’une part, cela nous évite les déceptions vis-à-vis de choses qu’on ne veut pourtant pas réellement

En effet, l’esprit humain est étrange (ou bien juste le mien?) en cela qu’on est prêt-e à envier tout ce qui nous est présenté comme enviable. Par exemple, tel-le ami-e sur Facebook partage sa joie d’avoir eu son manuscrit accepté chez tel éditeur ayant pignon sur rue… Presque par réflexe, on se prend à penser « ah! si seulement c’était moi! » alors qu’au fond, en ce qui me concerne, je n’ai aucun désir d’être éditée à compte d’éditeur. Par contre, peut-être que je bataille avec un premier jet récalcitrant, et l’idée d’un contrat d’édition me renvoie à un stade que j’ai bien hâte d’atteindre, celui d’avoir un texte fini et « éditable »? Me rendre compte de ça m’aide à garder le cap — le mien.

D’autre part, de façon négative, savoir ce que l’on veut nous permet de délimiter notre marge de manœuvre. J’y reviendrai dans un instant.

Prendre conscience que l’on n’écrit pas pour l’argent doit-il pour autant nous désintéresser des façons d’atteindre ce but? Je ne crois pas. À moins que cela vous débecte trop, je pense que toute forme de savoir est une force — y compris un savoir maléfique que l’on n’entend pas utiliser personnellement… Ainsi, dans les faits, puisque là n’est pas votre but premier, vous allez être amené-e à ignorer la plupart des voies à suivre pour faire de l’argent. Cependant, il est toujours bon d’en connaître le maximum, histoire de pouvoir y recourir parfois, d’une façon précise et choisie, ie dans ce que j’ai appelé plus haut votre « marge de manœuvre ».

Pour clarifier mon propos, je vais me prendre en exemple. Mon but, mettons, est d’utiliser les codes et la mission divertissante de la littérature de genre pour explorer des problématiques humaines, sociales et politiques. (Donc, vous voyez, aucun rapport avec l’argent… aucun rapport même avec d’hypothétiques lecteurs/-trices! Si une seule personne au monde aime ce que j’écris, j’assumerai.) Le négatif, c’est ce qui n’est pas mon but. Mon but n’est pas de réinventer la prose, d’accomplir des prouesses stylistiques, d’être reconnue par mes pairs, d’être enseignée dans les lycées, ni de briser les codes et de transcender les « cases » qu’on appelle genres… Je pourrais continuer la liste; voici ce qui constitue ma marge de manœuvre. Tout ce qui ne fait pas partie de ma priorité et, par conséquent, qui m’est plus ou moins indifférent.

Maintenant, voyons un peu de quels moyens je dispose pour « faire de l’argent ». Pour l’exemple, je prendrai un moyen extrêmement basique : dépenser moins. Moins je dépense, plus je gagne d’argent au total; c’est logique. Dans mon cas, j’ai donc décidé de me passer de correcteur/-trice comme d’illustrateur/-trice pro (pour la couverture). J’ai décidé de m’en passer parce que, précisément, je ne cherche ni la perfection stylistique, ni un visuel unique et sophistiqué qui traduirait le caractère unique de mes écrits. Donc, pourquoi perdre de l’argent dans quelque chose qui m’est, en fin de compte, égal?

Ça, c’est le principe. Dans les faits, il est inutile de se creuser la tête pour trouver où faire des coupes, tant qu’on ne sait même pas 1) s’il y a bien lieu de faire des coupes, ni 2) de combien on a besoin de couper. Du reste, couper dans les dépenses n’est qu’un moyen parmi d’autres. Peut-être qu’il ne vous reste rien à couper — rien, en tout cas, qui fasse partie du « superflu » (parce que je répète que vous ne devez faire aucun compromis en ce qui concerne votre but personnel; s’il est important pour vous d’être publié-e avec une couverture pro, plus important que « faire de l’argent », alors n’en démordez pas!).

Le point de départ, ce sont vos projections financières. Vous devez avoir un but financier, puis être capable d’estimer combien vous rapporteront vos livres. Si vous n’en avez aucune idée, c’est bien normal, surtout si vous débutez… Mais c’est par là que tout commence; vous ne pouvez rien entreprendre sans avoir ces chiffres sous les yeux. Votre première tâche, donc, est de déterminer ces chiffres.

Pour ce qui est de votre but financier, je ne peux évidemment pas vous aider; vous devez le fixer vous-même. Il y a toutefois deux façons de l’envisager : premièrement, selon le montant dont vous avez besoin pour vivre. Mais, dans ce cas, vous devriez être ouvert-e à la possibilité d’écrire à temps plein. En effet, il n’y a à priori aucune raison pour qu’une activité à laquelle vous ne consacrez que 10 heures hebdomadaires vous rapporte l’équivalent d’un travail à 40 heures par semaine… Deuxièmement, vous pouvez définir votre but en tant que salaire horaire. Si vous écrivez à temps partiel, vous en retirerez donc un salaire de temps partiel.

Quant aux projections financières de vos livres, on s’entend que c’est un exercice difficile, proche du jeu de devinettes. On ne sait jamais à l’avance exactement combien on va vendre ou gagner. Pour autant, nous allons tenter de l’estimer de façon réaliste, et ce, en nous basant sur des chiffres passés et avérés. Si vous avez déjà publié et que vous comptez continuer à publier la même chose (par exemple, des romans policiers), il est naturel de prendre vos chiffres de vente passés comme base pour vos projections futures. Faites une moyenne, mais, si vous hésitez, mieux vaut sous-estimer que surestimer votre succès (question de prudence élémentaire).

Si vous n’avez jamais publié ou que vous comptez publier quelque chose de complètement différent, vous devez découvrir les chiffres de vente de livres comparables au vôtre — et par là, je veux dire vraiment comparables. Ainsi, si vous vous autoéditez avec une couverture faite par vous-mêmes, vous ne pouvez pas forcément vous comparer avec un livre publié à compte d’éditeur, quand bien même il s’agirait d’un roman de fantasy dans le même style que le vôtre… Même remarque par rapport au prix : vous ne pouvez pas considérer le volume de vente d’un livre à 0,99 euro, et le reporter tel quel sur un livre que vous entendez vendre 6,99 euros. (Même si, selon mon expérience, le prix est loin d’avoir l’influence que l’on croit sur les ventes; il y a trop de livres bradés qui sont des flops, et trop de livres chers qui s’arrachent comme des petits pains!)

Enfin, votre dernière solution est de vous lancer à l’aveugle, et d’utiliser les chiffres de ce « test » afin d’élaborer une stratégie pour vos livres suivants.

Les chiffres de vente sont une chose, mais, à partir d’eux, il vous reste encore à estimer vos gains réels. Il vous faudra considérer vos dépenses, mais aussi l’argent que vous touchez effectivement sur vos ventes. Par exemple, sur un livre à 5,99 euros, il y a souvent une taxe de vente (pas toujours la même, donc, par principe, je prends là aussi la plus courante ou la plus élevée), puis il y a le pourcentage prélevé par le revendeur et, le cas échéant, le distributeur. Comme mon distributeur est dans un autre pays, il me paie par PayPal, donc il y a aussi la commission de ce dernier… Bref, l’argent fuit de partout; il ne faut rien oublier si vous voulez être rigoureux/-se.

À ce propos, n’oubliez pas non plus que certains chiffres de vente ont pu être boostés par des baisses de prix temporaires. Un livre à 5,99 euros qui s’est vendu à 2000 exemplaires n’a probablement pas généré 11 980 euros de chiffre d’affaires. D’où l’intérêt d’avoir vos proches chiffres, afin d’en étudier le détail… et la nécessité de tout noter, tout le temps.

Un autre chiffre que vous devez impérativement connaître, c’est le temps que vous prenez à écrire et publier un livre. Et, à cet égard, personne ne peut malheureusement vous souffler de réponse. Le processus d’écriture est quelque chose de trop personnel pour qu’on puisse l’emprunter à quiconque.

En 2017, j’ai commencé une feuille de calcul où je note, avec les dates, toutes mes rentrées et sorties d’argent professionnelles, ainsi que tout le temps que je passe à travailler, en spécifiant le type de « travail » (je faisais quelque chose de similaire les années précédentes, mais avec moins de rigueur). Maintenant que j’ai repris l’écriture, cela me permet notamment de garder une trace très précise du temps que je passe à écrire (et à réviser, corriger, créer un livre numérique, etc.) : combien d’heures par semaine, et combien d’heures sur un roman. Il va de soi que, plus on aura d’expérience, plus nos chiffres seront fiables, et il est naturel également de corriger ses prévisions à mesure que l’on a accès à de nouvelles données.

Une fois que l’on possède tous ces chiffres seulement, on peut les comparer et décider quoi changer — le but étant, bien sûr, que les gains projetés et le montant désiré s’équilibrent. À ce propos, ce que je vous conseille n’a rien d’une formule magique, et il n’est pas à exclure que vivre de votre plume vous soit impossible. Si vos gains prévus sont trop éloignés de votre objectif financier et que, de surcroît, votre marge de manœuvre est minuscule, n’espérez pas de miracle… Toutes les équations n’ont pas de solution. Cela dit, comme moi, vous pourriez aussi être surpris-e de constater qu’atteindre votre objectif est largement à votre portée…

Exemple : Mon but est de gagner avec mes écrits l’équivalent du salaire minimum (12 $ au Québec à partir du 1er mai prochain). Pourquoi le salaire minimum? Pour justifier symboliquement que j’emploie mon temps à écrire plutôt qu’à un « vrai travail ». De plus, étant donné que je n’ai pas de qualification professionnelle, tout « vrai travail » que je suis susceptible de trouver risque d’être payé au salaire minimum (c’était le cas, du moins, de mes deux derniers emplois).

Sur la base des statistiques de mon dernier roman, j’ai besoin de 210 heures pour écrire, réviser, corriger, réaliser un livre numérique et le publier. Pour atteindre mon but, je dois donc réussir à gagner 2 520 $ avec un livre. Comme c’est un roman de 90K+ mots, j’ai décidé de le vendre à 6,99 € (j’ai un distributeur français qui m’oblige à fixer des prix en euros). Là-dessus, une fois que j’enlève la TVA française (la plupart de mes ventes s’effectuent en France) et la commission des intermédiaires, je touche en moyenne 3,98 € par vente.

Comme je me fais payer via PayPal en euros, il faut que je prenne en compte leur commission de 3,9 % du montant + 0,35 €. Par simplicité, comme je ne sais pas encore le nombre de paiements requis pour arriver à mon but (mon distributeur me paie tous les mois), je vais arrondir ces frais à 4 %. Selon la conversion actuelle de PayPal, j’ai besoin de 1 700 € pour obtenir mes 2 520 $, donc 1 770,83 avec la commission. Arrondissons cela à 1 800 € (j’ai peut-être dépensé 30 € pour la couverture). Pour arriver à ce montant, je dois donc vendre 452 exemplaires de mon roman. Alors, réaliste ou pas réaliste?

Je suppose que cela dépend de ce que vous écrivez, mais, d’après mes chiffres personnels (voir ici et ici), c’est très très possible dans les genres de la romance M/F contemporaine, historique ou paranormale (et sans doute dans d’autres genres aussi, je ne possède juste pas de statistiques à leur sujet; si cela vous intéresse, vous allez devoir les obtenir vous-même!).

Dans cet article, je me suis contentée d’exposer le principe selon lequel j’arrive à naviguer entre ma priorité personnelle et la possibilité de vivre de ma plume. Dans les prochains, j’espère vous donner quelques clés pour favoriser vos ventes et/ou augmenter vos revenus — avec la réserve que celles-ci ne seront pas nécessairement compatibles avec votre vision, votre but… Mais si, par chance, elles le sont, alors tant mieux!

À suivre…


Quelques précisions, car j’ai conscience de n’avoir fait qu’effleurer un sujet complexe :

1) Par souci de simplicité, et parce que c’est ma façon privilégiée de gagner de l’argent, je n’ai mentionné que les revenus issus de la vente. Cependant, rien ne vous empêche de considérer d’autres sources, tels que le sociofinancement ou les subventions.

2) Il est possible de faire ce calcul et d’avoir cette démarche même si l’on est (ou souhaite être) édité-e à compte d’éditeur. Quoique, personnellement, je trouve que ça réduit trop la marge de manœuvre…

3) Si votre pain quotidien dépend directement de vos revenus, vous aurez sans doute aussi besoin de vous pencher sur les flux de trésorerie. La littérature est un investissement dont les retours peuvent se faire attendre et s’étaler sur de nombreuses années. Je tiens toutefois à souligner qu’il ne s’agit pas d’une pierre de Sisyphe; cet inconvénient ne concernera que les premières années de votre activité. Si l’on considère qu’un livre entre en fin de vie deux ans après sa parution*, alors, passés ces deux ans, toute baisse de vos revenus sera uniquement liée à un déclin effectif de vos ventes (et non à la nature du système).

Si vous avez la moindre question, n’hésitez surtout pas! C’est la première fois que je partage ces considérations, et je ne sais pas si j’ai réussi à être suffisamment claire.


* Ceci est un chiffre arbitraire, inventé pour l’exemple. En réalité, tous les livres ne suivent pas le même comportement. Certains ne vendent presque plus après 6 mois, tandis que d’autres connaissent le fameux « long tail » jusqu’à 5 ans après leur parution (voire plus, théoriquement, mais je n’ai pas encore assez vécu pour l’observer en vrai). Par ailleurs, il faudrait ajouter à cette durée le délai après lequel vous touchez l’argent correspondant à ces ventes, et celui-ci aussi est variable, dépendamment de la façon dont vous êtes édité-e.


Vivre de sa plume : introduction

Je ne vis plus à Montréal depuis 2 ans et demi. J’y retourne régulièrement, mais je ne passe pas forcément par le centre-ville. Quand il m’arrive d’y passer, je suis toujours ébahie d’y voir de nouvelles enseignes qui ont remplacé les anciennes, et des locaux vides « À louer » à la place de magasins qui faisaient autrefois partie de mon quotidien. Le turnover est très important sur Saint-Laurent, particulièrement pour les restaurants — deux ans d’existence en moyenne, paraît-il. Bref, la vie est dure pour les commerces; la plupart de ceux qui tentent l’aventure échouent.

Et, à côté de ça, comme dans un monde parallèle, les auteur-e-s de fiction osent parler de « loterie » pour justifier leur propre précarité, et répètent à l’envi à quel point le milieu littéraire est dur et impitoyable. Cela ne fait que confirmer à mes yeux que l’immense majorité des auteur-e-s sont issu-e-s d’une classe sociale privilégiée, dans laquelle la « normalité » est d’avoir un bon boulot, dont on peut vivre confortablement et depuis lequel on peut contempler l’avenir avec une relative tranquillité. Un boulot qu’on peut obtenir du seul fait d’avoir franchi les bonnes étapes.

Or, vouloir vivre de l’écriture, c’est comme ouvrir un restaurant : certes, il y a tout l’art derrière, sans lequel il n’existerait rien; mais rendre l’affaire financièrement viable, c’est fondamentalement un travail de commerçant. Je me permets ici de partager avec vous quelques extraits des Propos d’Alain qui m’ont beaucoup fait réfléchir, alors que j’étais aux prises avec mon entreprise, ma maison d’édition :

Chacun a ce qu’il veut

La jeunesse se trompe là-dessus parce qu’elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or il ne tombe point de manne; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui attend, que l’on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper. (…)
Je reviens à dire que tous ceux qui veulent s’enrichir y arrivent. Cela scandalise tous ceux qui ont rêvé d’avoir de l’argent, et qui n’en ont point. Ils ont regardé la montagne; mais elle les attendait.

De la destinée

Beaucoup de gens se plaignent de n’avoir pas ceci ou cela; mais la cause en est toujours qu’ils ne l’ont point vraiment désiré. (…)
Je vois des gens, qui, avec assez de moyens, ne sont arrivés qu’à une maigre et petite place. Mais que voulaient-ils? Leur franc-parler? Ils l’ont. Ne point flatter? Ils n’ont point flatté et ne flattent point. Pouvoir par le jugement, par le conseil, par le refus? Ils peuvent. Il n’a point d’argent? Mais n’a-t-il pas toujours méprisé l’argent? L’argent va à ceux qui l’honorent. Trouvez-moi seulement un homme qui ait voulu s’enrichir et qui ne l’ait point pu. Je dis qui ait voulu. Espérer ce n’est pas vouloir. Le poète espère cent mille francs; il ne
sait de qui ni comment; il ne fait pas le moindre petit mouvement vers ces cent mille francs; aussi ne les a-t-il point. Mais il veut faire de beaux vers. Aussi les fait-il. Beaux selon sa nature, comme le crocodile fait ses écailles et l’oiseau ses plumes. On peut appeler aussi destinée cette puissance intérieure qui finit par trouver passage; mais il n’y a de commun que le nom entre cette vie si bien armée et composée, et cette tuile de hasard qui tua Pyrrhus.*

Comprendre cela a été pour moi une révélation. Depuis longtemps, je suis fascinée par le phénomène du succès. Pas dans le sens où ce qui a du succès m’intéresse, mais dans le sens où je m’essaie à décrypter les raisons, à la fois évidentes et sous-jacentes, du succès. Ayant constaté que ce que j’aimais et considérais « de qualité » était presque toujours un classique ou un bestseller, j’avais échafaudé une théorie selon laquelle, statistiquement, la qualité et le succès ont tendance à aller de pair. Mon expérience d’éditrice, ajoutée à ces propos d’Alain, m’a déssillée. Je me suis rendu compte à posteriori qu’en dépit de toutes mes réserves envers le système économique et idéologique en place, j’avais été victime malgré moi de « l’illusion libérale » — entendez : la fameuse harmonisation naturelle des intérêts bien compris.

En réalité, le succès et la qualité n’entretiennent aucun rapport logique entre eux. Cela ne signifie pas qu’ils ne se rencontrent jamais… juste qu’ils ne se rencontrent qu’arbitrairement, de façon inattendue et inexpliquée. On peut souhaiter faire de beaux vers et gagner de l’argent avec, mais, concrètement, ces deux buts ne se superposant en rien, on est bien forcé-e de choisir quelle direction donner à ses efforts. Seront-ce les beaux vers, ou bien l’argent? On ne peut pas gravir les deux montagnes à la fois. Parce que j’ai voulu l’ignorer, que j’ai tenté de ne pas choisir, de ne rien sacrifier, de trouver un compromis entre la qualité et le succès, je n’ai eu pour ma peine aucun des deux… Une qualité passable au mieux**, et un vague, étroit succès d’estime, peut-être. Rien dont on puisse être fière, dont on puisse réellement se réjouir.

Je pense qu’une des grandes sources d’insatisfaction des auteur-e-s, c’est de ne pas vraiment savoir ce qu’illes veulent, et de confondre vouloir et rêver. On peut rêver de gloire; mais, si on la veut, alors il faut s’en donner les moyens. Ce qui veut dire, certes, agir concrètement vers ce but, mais aussi savoir au préalable quelles actions poser! Vous pouvez être prêt-e et déterminé-e à gravir votre montagne — mais il faut aussi, d’abord, se donner la peine de découvrir le terrain et amorcer la montée là où le chemin est humainement praticable. Car, si vous abordez la montagne par le côté où elle est bordée d’un précipice, vous aurez beau savoir clairement ce que vous voulez et avoir toute la volonté du monde, vous n’irez pas très loin.

Quand on veut ouvrir un restaurant, on doit étudier le marché, se renseigner sur ce que cela implique, apprendre le coût de chaque chose, estimer les gains possibles… Il faut enfin avoir des projections financières qui tiennent la route. La base de mon raisonnement, c’est que si ça ne fonctionne même pas sur le papier (que les gains prévus sont inférieurs aux dépenses, par exemple), alors il n’y a presque aucune chance que ça fonctionne dans la réalité. Or, on voit tout les jours des auteur-e-s débutant-e-s qui se lancent, sans avoir aucune idée de rien, dans des projets qui ne peuvent pas leur permettre d’en vivre. C’est écrit — noir sur blanc dans le contrat —, c’est couru d’avance. Alors, illes le font sans doute pour autre chose, soit… (Peut-être pour les beaux vers?) Mais, dans ce cas, il faut l’assumer jusqu’au bout, et ne pas prétendre qu’on souhaite gagner de l’argent.

Et je ne dis pas cela juste pour vous clouer le bec, mais aussi, et surtout, pour vous libérer. Dès l’instant où vous admettez que vous ne faites pas cela pour l’argent, vous pouvez arrêter de faire semblant de gravir la montagne du succès, et vous occuper de monter celle des beaux vers, de la qualité, du partage — enfin, de ce que vous voudrez… de la raison qui vous a fait prendre la plume en premier lieu. Vous pourrez vous émanciper de toutes les obligations qu’on fait peser sur vous, et qui n’ont pourtant aucun lien avec votre montagne personnelle : la promotion, les échéances, votre image professionnelle… Les éditeurs/-trices chercheront évidemment à vous manipuler pour que vous fassiez le plus possible d’efforts gratuits pour eux; mais, maintenant que vous avez compris que votre montagne n’est pas la leur, vous pouvez les remettre à leur place et continuer votre bonhomme de chemin. Après tout, s’illes veulent que vous vous comportiez en « professionnel-le », qu’illes vous donnent des conditions de travail et des revenus qui vous permettraient réellement de passer pro, ie d’en vivre.

Mais, me direz-vous, si la qualité et le succès n’ont aucun rapport, s’il faut choisir sa montagne, cela signifie-t-il donc que, pour vivre de sa plume, il faille renoncer aux exigences de l’art et se faire pur marchand, pur mercenaire? Oui, sans doute, mais, encore une fois, uniquement si gagner de l’argent est bel est bien votre but premier, votre priorité. Si c’est le cas, vous n’éprouverez aucun regret, aucun sentiment de sacrifice, puisque vous ne ferez que suivre votre désir le plus fort — votre nature, même, selon Alain. Toutefois, il y a une troisième voie… une façon, selon moi, de mitiger le dilemme, et qui n’est pas non plus un compromis tiède. C’est ce que j’entends vous présenter dans cette nouvelle série d’articles, sous l’intitulé « Vivre de sa plume ».

Comme je l’ai reconnu plus haut, qualité et succès peuvent se rencontrer. Alors, dans les faits, il se pourrait qu’en gravissant la montagne de la qualité, vous vous aperceviez que le sommet que vous visiez fait aussi partie de la chaîne du succès… Et, bien qu’on ne puisse pas agir directement en vue de ce résultat, on peut, en revanche, aménager sa possibilité. Par exemple, si vous avez besoin de faire 1000 ventes papier pour gagner de l’argent, vous n’avez malheureusement aucun moyen de garantir ces 1000 ventes… Par contre, si vous avez signé pour un tirage à 500 exemplaires, vous savez déjà qu’il est presque impossible pour vous d’y parvenir. Ne vous mettez pas dans des situations où vous partez perdant-e. Vous devez non seulement permettre le chevauchement, la coïncidence, mais travailler à la favoriser, voire à l’inviter. Nous verrons comment dans un prochain article.

À suivre…


* Vous pouvez lire les deux propos en entier à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/propos_sur_le_bonheur/alain_propos_bonheur.pdf

** C’est un jugement qui est à comprendre vis-à-vis de mes propres standards, et non du niveau de ce que font les autres maisons d’édition. À cet égard, je crois me situer dans une moyenne honorable.


Le coût émotionnel de la promotion

Dans mon dernier article de ma série Antipromotion, je vous conseillais d’arrêter de promouvoir vos livres, et cela dans une optique purement financière et comptable. En effet, la promotion représente une perte de temps et d’argent, l’essentiel de la promotion dont vous êtes capable étant très inefficace lorsqu’il s’agit de vendre des livres. Si vous souhaitez vendre plus, votre temps serait bien mieux employé à écrire et à publier davantage, ou à la rigueur à améliorer le produit que vous proposez à la vente.

Cela étant dit, nous ne sommes pas des machines, et je reconnais sans peine que tout travail n’est pas équivalent. Une heure de quelque chose ne peut pas toujours être remplacée par une heure de n’importe quoi d’autre (et je déteste les soi-disant conseils d’écriture qui le prétendent!). Quand bien même la promotion constitue du travail, passer une heure sur les réseaux sociaux n’exige pas le même effort qu’une heure à démêler un point d’intrigue complexe ou à formuler une réflexion très pointue. À vrai dire, je suis moi-même adepte de la méthode lente et, même si j’aimerais comme tout le monde que mes romans s’écrivent plus vite, je me suis récemment aperçue que le temps que l’on passe à aligner des mots n’était que la partie émergée d’un immense iceberg intellectuel… Même si j’avais plus de temps libre, je ne crois pas que je pourrais écrire plus de 10K mots par semaine — ou bien je le pourrais, mais ils ne vaudraient pas grand-chose.

En somme, loin de moi l’intention de vous pousser à être à tout prix plus productifs/-ves. Loin de moi aussi l’intention de vous culpabiliser parce que vous allez chercher des échanges et du réconfort sur les réseaux sociaux, via la tenue d’un blogue ou une présence en salon. Tant que vous ne tombez pas dans le piège de la promotion. Si vous avez du temps que vous ne comptez pas utiliser pour écrire (et c’est parfaitement légitime, même pour un-e écrivain-e), alors presque tout vaut mieux que de le gâcher à faire votre autopromo : passez-le avec vos ami-e-s, votre famille, trouvez-vous un autre hobby, dormez plus, mangez mieux, méditez… ou ne faites rien si cela vous chante. Ne rien faire, c’est très sous-estimé. Pourtant, je vous promets que cela vous rendra beaucoup plus heureux/-se que la « promo ».

Le problème de la promotion, c’est que ce n’est pas seulement inefficace et inutile, mais carrément nuisible, nocif — pour votre santé, et pour la société. Dans mes précédents articles, je me suis beaucoup attardée sur le rapport quasi nul entre la promotion et les ventes (ou l’argent gagné), parce que cela reflète ma propre approche du sujet. Cependant, je sais en réalité que beaucoup d’auteur-e-s ne promeuvent pas par pur appât du gain — ni même par pure volonté d’élargir numériquement leur lectorat. Mais alors, pourquoi? Je dirais par besoin de reconnaissance, par désir d’être pris-e au sérieux, d’apparaître professionnel-le.* Avoir un site Web officiel à son nom d’auteur-e. Avoir une page business sur Facebook. Voir parler de soi en tant qu’écrivain-e sur des blogues. Voilà qui donne l’impression d’exister, qui flatte, qui fait plaisir…

Et il n’y a pas de quoi se vexer ou se défendre. C’est un besoin humain et naturel, dont les auteur-e-s (et les microéditeurs/-trices) n’ont pas à avoir honte. Il faudrait au contraire l’accepter, pour arriver à vivre avec au mieux, sans le laisser nous dominer. Le danger, c’est plutôt lorsqu’on se refuse à analyser nos motivations réelles, et qu’on s’obstine à suivre des schémas erronés dans des buts fallacieux… Que vous fassiez votre autopromo pour vendre plus ou pour vous sentir plus légitime, vous allez vous planter. Puisque la promotion ne fonctionne pas et qu’elle ne mène la plupart du temps à rien du tout, la seule chose que vous aurez créée et obtenue par là, c’est votre propre échec — ou plutôt, la sensation de votre échec. Si vous criez et que personne ne vous entend, n’est-ce pas pire que si vous n’aviez rien dit du tout? Si vous n’avez aucune attente, vous ne pouvez pas être déçu-e. Or, la promotion, par définition, est l’expression d’une attente, d’un espoir — elle le matérialise et l’amplifie.

Pour moi, la promotion est comme une drogue : si elle peut vous donner un sentiment éphémère de succès, de bien-être ou de fierté (par exemple, au moment où vous mettrez votre tout nouveau site Web en ligne et l’annoncerez à toutes vos connaissances), le crash vous attend inévitablement au tournant (lorsque personne ne vous répondra, ou rien que des mots vides et faciles qui ne seront suivis d’aucun achat concret, et que le faible nombre de visites chutera dès la seconde semaine). La promotion se nourrit de votre insécurité, de vos doutes, de votre anxiété, mais, au lieu d’y apporter une quelconque solution ou même un baume, elle va à l’inverse les creuser, les accroître, remuer le couteau à l’intérieur et saupoudrer le tout de sel… Et, comme tout-e bon-ne junkie, au lieu d’avoir le courage de rompre la dépendance, vous allez probablement vous trouver des excuses et augmenter la dose : c’est parce que vous n’avez pas fait assez de promotion, qu’elle n’était pas bien faite, pas bien ciblée, qu’elle n’utilisait pas les bons moyens… (Notez au passage la tonalité culpabilisante et destructrice du raisonnement : c’est la promotion que vous excusez, et non pas vous-mêmes.) La prochaine fois, vous en ferez encore plus, vous essaierez ce nouveau site dont tout le monde parle, etc. Croyez-moi, c’est un cercle vicieux dont vous ne sortirez pas vainqueur-e… ni forcément indemne.

Si vous avez de la chance, peut-être que vous ne vous débrouillez pas trop mal : vos ventes sont satisfaisantes et les gens ne vous ignorent pas complètement. Tant mieux pour vous; cela ne signifie pas pour autant que la promotion vous a fait du bien. La promotion, ce n’est pas juste le temps qu’on y passe objectivement : c’est aussi la charge mentale, la façon dont ce souci — le souci de visibilité, de reconnaissance, de ventes, de succès qui s’incarne dans la promotion — s’invite dans notre esprit et le squatte, même en dehors des heures de bureau; la façon dont il façonne et dirige nos pensées. Je parlais plus tôt d’iceberg intellectuel pour évoquer l’écriture d’un roman; or, tout cet espace mental que l’on perd à se préoccuper de nos chiffres, de notre réputation, de ce que les autres pensent de nous et de nos livres, c’est autant de place en moins que l’on fait à la créativité, à l’imagination et à la « pensée libre » qui sont essentielles à notre écriture. On s’assèche de l’intérieur, on s’épuise, ou éteint peu à peu la flamme de laquelle, pourtant, tout est parti. L’angoisse, l’inquiétude, l’autodénigrement, l’insomnie nous rongent; et de là découlent un tas de maladies mentales comme physiques. À ce rythme, même un succès en bout de ligne n’effacera pas tout que vous aurez infligé à votre corps et à votre esprit entretemps.

Vous trouvez peut-être que je dramatise. J’aimerais le croire aussi. Mais la réalité d’aujourd’hui, c’est que même des gens qui s’estimaient solides, stables mentalement et émotionnellement, qui avaient « tout pour être heureux », ont été victimes de burnout (d’où on peut facilement glisser dans la dépression). Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. J’ai fait de la dépression pendant 8 ans; c’est la pente savonneuse : une fois que t’es dedans, c’est ultra-difficile de remonter. Ne vous mettez pas hors circuit pour des années parce que vous essayez de faire une vente de plus aujourd’hui… Ça n’en vaut pas la peine. Si vous vous sentez fragile, protégez-vous — l’inverse de la promotion, qui vous expose, qui met dans des mains peu scrupuleuses les bâtons qui serviront à vous battre. Vous n’avez pas besoin de carapace — une triste façon de vivre sa vie, au demeurant — si vous vivez caché-e.

Durant ce dernier mois de novembre, j’ai terminé un manuscrit que je compte bientôt publier sous pseudonyme. Après avoir dit tant de mal de la promotion, je considère cohérent de tester personnellement ce que je prêche. C’est pourquoi j’ai décidé de ne pas le promouvoir… Je le mettrai simplement en vente et le laisserai suivre son destin. Je vous tiendrai au courant sur ce blogue des résultats de l’expérience. La seule chose que j’ai décidé de faire, c’est de constituer une petite liste de courriels pour informer les personnes intéressées de la parution de mes livres. Si vous souhaitez en faire partie, vous pouvez me le faire savoir en commentaire ici même, et je prendrai votre adresse (j’enverrai un courriel de confirmation).


* Certain-e-s affirmeront que ce besoin de donner une image pro n’est qu’un moyen (vers le succès) et non un but en soi. C’est une opinion que je ne partage pas, à partir du moment où des tas d’auteur-e-s à l’image très amateur ont beaucoup de succès, tandis qu’énormément d’auteur-e-s très « pro » n’en ont presque pas. Jusqu’à ce que vous me montriez des chiffres fiables à l’effet du contraire, je soutiens qu’il n’y a aucune corrélation, et encore moins de causalité entre la réputation sérieuse d’un-e auteur-e et son succès.


Promouvez moins, vendez plus!

J’ai consacré déjà plusieurs articles à démontrer que la promotion était inutile (on peut très bien vendre un livre sans le promouvoir) et inefficace (la promotion, et en particulier la variété « gratuite et démocratique » accessible à tou-te-s, ne produit que des résultats faibles et aléatoires, difficilement mesurables). Or, j’ai conscience que, malgré ces arguments, la plupart des auteur-e-s et des microéditeurs auront peine à renoncer à la promotion, à « décrocher », parce qu’ils sont solidement tenus par l’espoir, tout au bout, d’une lectrice de plus, d’une vente de plus.

Le fait est que la promotion est, comme la loto, un jeu dont l’issue ne peut être que positive : le pire qui puisse arriver, c’est rien du tout. Il n’y a pas de gage, pas de conséquence fâcheuse pour le/la perdant-e. Et, de temps en temps, régulièrement, on gagne un peu, juste assez pour nous donner l’envie de continuer à jouer, encore et encore. L’auteur-e qui se consacre à sa promotion se trouve exactement dans la même position que le ou la joueur/-se qui a réussi à accumuler 100, peut-être 1000 $ de gains totaux — pas si mal, à première vue. Mais si on observe que ces gains ont été obtenus au prix d’un ticket par jour pendant 10 ans, alors, la situation se complexifie — et le bilan comptable est sans appel : cette personne a perdu plus d’argent qu’elle n’en a gagné. En d’autres termes, la promotion ne peut que vous faire gagner des lecteurs/-trices, c’est vrai, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle est rentable, qu’elle vaut le coup. Avant de continuer sur cette lancée, je me permets une petite digression :

Les 2 types (opposés) de buts qui peuvent guider un-e auteur-e publié-e*

1) Être lu-e par le plus de monde possible

Pour ces personnes-là, la question de la rentabilité de la promotion peut paraître déplacée, voire absurde. Puisque additionner les lecteurs/-trices comme les pièces d’une collection est le but en soi, le but dernier, alors tout lecteur supplémentaire fourni par la promotion est une victoire, quand bien même cette promotion et ce lecteur unique représenteraient 10 heures de travail. Si vous êtes dévoué-e à ce type d’approche, sachez donc que je n’écris pas pour vous, et que je décline toute responsabilité de vous convaincre.

En ce qui me concerne, je condamne cette démarche. Bien qu’elle puisse paraître modeste de par son aspect mesquin et méticuleux, ce n’est qu’une façade. Pour moi, elle se rattache au contraire à la folie des grandeurs, au besoin insatiable du toujours plus, au mythe de la croissance infinie. En effet, « le plus de monde possible » n’a pas de limite; on peut toujours aller à la recherche de l’énième lectrice, puis de la n+1, n+2, etc. La satisfaction du désir est sans cesse repoussée; on peut y consacrer et même y sacrifier sa vie.

De plus, c’est une vision qui se focalise entièrement sur l’exigence de « faire du chiffre ». On ne cherche pas à créer une communauté, une cohérence, une fidélité — seule la dissémination maximale de l’œuvre compte (cette attitude a aussi pour corollaire l’illusion mégalomaniaque que notre œuvre « s’adresse à tout le monde », que n’importe qui peut l’apprécier).

2) Vivre de sa plume

À l’inverse, vivre de sa plume est souvent perçu comme un but ambitieux, voire arrogant. Dans le fameux discours qui veut que cela soit presque impossible, un tel sort ne peut certes qu’être privilégié, exceptionnel, et placer son/sa destinataire au-dessus du commun des mortels. C’était peut-être vrai à l’époque où l’auteur-e était à la merci d’éditeurs jaloux et capricieux; mais ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, on peut (par exemple, entre autres) s’autoéditer et gagner sa vie avec un lectorat de 500 personnes (même si on vit plus confortablement autour de 1000). Voilà : c’est simple, humble et délimité d’avance. Faire le choix de vivre de sa plume sous-entend que l’on a identifié ses besoins objectifs, et qu’il est possible de les satisfaire. Et 1000 lecteurs/-trices peut paraître substantiel; pourtant, croyez-moi, si chacun-e se contentait d’un tel lectorat, il y aurait de la place pour que tout le monde en vive!** Mais non; il faut qu’on coure, qu’on galope, sans cesse, toujours plus, à moi les étoiles…

Pour vivre de sa plume, pas besoin d’être célèbre, pas besoin d’un lectorat énorme, mais besoin, gros besoin de traiter la publication comme un business. C’est-à-dire, justement, être capable de rendre compte des différents aspects de notre travail, ce qu’ils nous coûtent comme ce qu’ils nous rapportent, et prendre des décisions en conséquence : élimination ou, à tout le moins, optimisation des parties non rentables. Certain-e-s seront repoussé-e-s par cette perspective très « économiste », très rationnelle, mais je ne revendique l’économie que dans son sens premier : faire des économies, une économie de gestes… Pour moi, la promotion est un gaspillage suprême, et ma position est celle d’un refus radical, d’une simplicité volontaire — d’un ascétisme, même.

Dans la démarche de publication, seule l’écriture doit faire exception à la loi de la rentabilité. Parce que, si l’écriture est une passion, un goût, un désir, voire un besoin, alors on est déjà justifié-e de le faire — et la question de la rentabilité est hors de propos. Du reste, écrire est à peine du « travail », étant donné que personne ne vous a demandé de le faire, et que vous n’obéissez qu’à votre propre inclination et fantaisie. Or, paradoxalement, on entend souvent les auteur-e-s revendiquer le droit d’être payé-e-s pour leur « travail » créatif, et jamais personne se plaindre ou se lever contre l’imposition du travail qu’est la promotion! Au contraire, on saute dedans à pieds joints, on a à peine besoin d’y être encouragé-e-s, on en fait autant qu’on peut, heures sup’ non payées, mais on est persuadé-e-s que c’est pour notre bien.

Comme si la promotion, en tout cas la gratuite qu’on peut faire sur le Web, n’était pas un investissement, n’était pas du travail. Après tout, les réseaux sociaux, on y est déjà; les blogues, on en a déjà tenus avant et c’est sympa; tout le reste, ce ne sont que des petites choses, des petites choses qui ne prennent pas tant de temps… Vraiment? Faites l’effort d’ajouter le temps passé à toutes ces petites choses, et vous serez effrayé-e-s du résultat. Peut-être aussi effrayé-e-s de vous apercevoir que vous ne savez pas où placer la frontière entre ce qui est « personnel » et ce qui est « professionnel ». Tout se brouille, tout se confond, tout se contamine. On ne débranche jamais de son travail; on n’est jamais « en vacances »; notre personnalité publique est un masque que l’on doit désormais porter sans cesse; on se perd, on s’oublie, on s’auto-exploite, on s’aliène… Mais bon, à la limite, ce n’est pas le sujet de cet article-ci.

Plus prosaïquement, je voulais simplement rappeler que le temps, c’est de l’argent. Je ne sais pas quelle valeur vous attribuez à votre temps de travail, mais, même au salaire minimum (11,25 $), entre toutes ces bêtises promotionnelles, ça monte sacrément vite. Et je doute, très fortement, que les quelques ventes ou dons qui résultent de toute cette promotion soient de taille à vous défrayer. Si vous disposez de tout ce temps pour faire votre promo, alors je suis convaincue qu’il serait mieux employé dans le cœur de votre activité réelle : écrire. Car la façon la plus logique de vendre plus, c’est encore de publier plus — et donc d’écrire plus. On peut vendre 2 romans à 1000 personnes chaque, ou bien 4 romans à 500 personnes chaque. Moins vous écrivez, plus vous augmentez la pression, pour chacun de vos ouvrages, de vendre plus.

Par ailleurs, il ne s’agit pas en réalité d’une simple distribution mathématique. Une nouvelle publication peut agir, dans les faits, comme la meilleure méthode de promotion pour les anciennes. Sur le blogue The Passive Voice, parmi les commentaires à l’article intitulé Samhain Closing, j’ai trouvé cet échange, représentatif d’une opinion que je partage et qui se répand tranquillement :

Suz — “we have tried many and varied types of campaigns to promote your titles and have had no success in reaching the new customers we need to thrive.”
This is one reason why I just write and publish. I don’t do marketing, it’s a frustrating waste of time.

Scath — I’m with you. I tried all the things, and none of them worked remotely well for the time and effort put into them.
My readers have mentioned the fact they don’t have to wait long for a new title from me more than once in their reviews. That’s my best marketing move, right there: writing and releasing new stories.

La première intervenante utilise ici de toute évidence le mot « marketing » dans le sens de « promotion »; elle réagit d’ailleurs à une phrase qui parle explicitement de campagnes de promotion. La personne qui lui répond réhabilite le terme dans son sens plus général, opposant une stratégie marketing qui ne relève pas de la promotion (« writing and releasing new stories ») à une expression qui, elle, se réfère uniquement à la promotion (« all the things »).

Enfin, la promotion est une activité purement parasitaire, vampirique, qui ne produit rien, et certainement aucune richesse. Autrement dit : elle ne se paie pas toute seule, jamais; c’est votre produit réel (vos œuvres) qui servent à financer votre promotion. Est-ce vraiment pour ça que vous vous donnez tant de mal à écrire et à vendre? Pour reverser vos gains (directement ou indirectement) dans la promo? La promotion, telle une sangsue maléfique, pompe des ressources (capital et/ou force de travail) et recrache du mouvement, de l’action, du bruit, de la pollution, du stress, des problèmes qu’il faut ensuite résoudre — en somme, tout ce qui donne l’impression que l’économie tourne, mais qui n’élève ou n’améliore en rien notre société, au contraire. On vole du temps et de l’attention à nos « fans » par nos rappels constants, nos demandes et nos interventions insignifiantes, on s’astreint soi-même à encore plus de travail inutile alors qu’on se plaint de manquer de temps (ou de travailler trop, ou de travailler gratuitement), on entretient la dépendance à des réseaux sociaux puissants…

Cela dit, je comprends : la promotion, pour la plupart des auteur-e-s, est loin de se réduire à la problématique financière (même si elle est souvent son prétexte officiel). Avoir un site Web à son nom d’auteur-e, donner des interviews, obtenir des chroniques de notre œuvre, avoir des « followers » sur Twitter et des « fans » sur Facebook, c’est avant tout une question d’image et d’ego — mais aussi de professionalisme, de reconnaissance, de légitimité… Alors, même si la promotion n’est pas rentable, pourquoi n’en vaudrait-elle pas la peine à d’autres égards?

À suivre…


* Il peut y avoir d’autres buts, comme le simple fait de rendre sa parole accessible, sans autre objectif au-delà (c’est par exemple ma démarche avec ce blogue-ci). Mais, dans ce cas-là, la promotion n’est pas pertinente non plus, et n’est même pas une tentation. Je me suis concentrée sur ces deux buts, parce qu’on les considère souvent à tort comme relevant de la même logique, et qu’on peut les croire tous deux servis par la promotion. Or, comme je l’explique par la suite, seule la première approche trouve son compte dans la promotion, tandis que la seconde la proscrit.

** C’est une image, évidemment. En réalité, si tou-te-s les auteur-e-s décidaient de gagner leur vie à travers l’écriture, c’est un certain nombre d’intermédiaires qui se retrouveraient à la rue… De même, ce chiffre de 500 ou 1000 est purement indicatif; si vous êtes seul-e à subvenir aux besoins de votre famille nombreuse, ou si vous vivez dans une zone géographique victime de la spéculation immobilière, vous devrez peut-être pousser jusqu’à 2000 lecteurs/-trices — mais même cela demeure très inférieur aux « succès » de littérature actuels. Bref, la distribution des richesses est une question complexe que je ne prétends pas résoudre ici; cependant, il me paraît évident que la logique qui veut qu’on recherche un rayonnement toujours plus important ne favorise pas une découverte et une mise en avant équitable de toutes les œuvres.


Apologie du marketing

Avertissement : Je n’ai jamais étudié le marketing ni occupé un poste officiel en lien avec le marketing (si l’on excepte mon auto-entreprise, dans laquelle je porte toutes les casquettes, donc potentiellement celle de « département marketing »). Ceci est ma vision du marketing, la façon dont je l’utilise et la direction dans laquelle j’aimerais le voir évoluer.

Marketing vs promotion

Dans le deuxième article de cette série, Viviane Faure écrivait en commentaire :

Est-ce qu’une bonne couv’ c’est pas déjà de la promo en soi ?

Ma réponse courte est non. Ma réponse un peu plus développée : non, ce n’est pas de la promotion; c’est du marketing. Cette confusion entre promotion et marketing, je la vois souvent. Elle est favorisée par l’emploi de syntagmes tels que « marketing de terrain » ou « active marketing » (je ne sais pas si ce dernier est officiel, mais je l’ai rencontré récemment), qui, concrètement, désignent des opérations de promotion. Marketing et promotion peuvent en effet parfaitement se combiner, car ce sont des notions qui ne sont pas au même niveau. La promotion est un acte concret; le marketing est une démarche, une approche théorique. La promotion est le « quoi », le marketing est le « comment » et le « pourquoi ».

La promotion est également quelque chose qui est élaboré à partir d’un produit fini donné, qui vient s’ajouter, tel un parasite, à un produit qui existe pleinement. Il s’agit d’une excroissance superflue dont on peut parfaitement se passer — et même, d’après moi, dont on gagne à se passer. Par définition, donc, la couverture d’un livre ne peut pas relever de la promotion, puisque la couverture fait partie intégrante du produit « livre ».* Le marketing, au contraire, peut s’appliquer à toutes les phases de la production, de la conception du produit jusqu’au service après vente. C’est un état d’esprit, une préoccupation, un objectif général.

Ce n’est pas la couverture elle-même qui constitue le marketing. La couverture n’est qu’un élément constituant du livre — on pourrait remettre cela en question, mais, aujourd’hui, disons qu’il est généralement impossible de publier un livre sans couverture (même pour les livres numériques, les revendeurs exigent que l’on fournisse une couverture). Le marketing, c’est ce qui préside au choix de la couverture. C’est ce qui nous — éditeurs/-trices, auteur-e-s autoédité-e-s — fait pencher vers un concept plutôt qu’un autre, préférer une apparence à une autre. Si la promotion n’est pas nécessaire, mon propos ici est de démontrer que le marketing l’est, au contraire, et qu’il est même inévitable et bénéfique.

La mauvaise réputation

Oh, le marketing est mal aimé! Particulièrement chez les personnes qui s’imaginent un peu bohèmes, un peu alternatives, un peu radicales, retour à l’humain et à la nature… C’est vrai que le marketing a un nom barbare qui n’inspire pas la confiance; déjà, c’est de l’anglais, et puis ça évoque le marché, cette bête satanique à la main soi-disant invisible. Ce qui m’étonnera toujours, c’est que les mêmes qui huent le marketing n’ont, en revanche, pas de scrupules à se salir les mains dans la fange de la promotion, se créant des comptes sur les réseaux sociaux sous leur nom d’auteur, démarrant des blogues pour tenir au courant de leur actualité, parutions et opérations discount.

Je ne juge pas; moi aussi, je l’ai fait. Pourtant, si vous devez choisir entre promotion et marketing, je vous le jure : choisissez le marketing. Non seulement c’est dix mille fois plus utile et efficace, mais c’est aussi dix mille fois plus honnête, plus respectueux, plus intéressant, plus génial… plus ardu, plus subtil, plus complexe aussi. Dans mon dernier article, j’expliquais pourquoi la promotion ne fonctionne pas. La vérité, c’est que la promotion peut fonctionner. Mais, pour cela, elle a besoin du marketing, d’un marketing réussi. Or, le marketing, ce n’est pas de la tarte, et le réussir, encore moins; la plupart des auteur-e-s n’y connaissent et n’y comprennent pas grand-chose (leur préjugé hostile contre le marketing ne les aide pas non plus — beaucoup ne veulent pas s’y intéresser). C’est pourquoi leur promotion ne vaut rien.

En gros, la promotion, c’est faire c***r le monde, lui imposer des trucs alors qu’il n’a rien demandé (la publicité est une forme de promotion, au fait). C’est aussi une activité purement parasitaire, qui ne produit rien d’utile ou de valable, mais crée potentiellement beaucoup de déchets et de pollution — c’est l’incarnation de tout ce qui ne va pas dans notre société, ça ponctionne la beauté de toute chose et la recrache sous forme de laideur (non, je n’ai pas de mots assez forts). Mais je m’étendrai davantage là-dessus dans un futur article. Par contraste, le marketing, qui n’est finalement que « l’étude des marchés », est une poursuite intellectuelle, une recherche de compréhension.

À mon avis, l’hostilité à laquelle le marketing fait face est souvent une réaction anti-intellectuelle, anti-rationnelle. C’est en tout cas l’impression qui se dégage du livre d’Amanda Palmer, The Art of Asking (qui, d’ailleurs, est touchant et très vrai par endroits, mais ne brille clairement pas par sa force d’analyse, son intelligence et sa logique), où le terme « marketing » est systématiquement employé avec une connotation péjorative, pour s’en moquer et établir un repoussoir pour Palmer et sa philosophie de spontanéité et d’amour. Moi, j’appelle ça un homme de paille. Nous vivons dans une société postpositiviste, qui tend à revenir (et heureusement) des grandes théories positivistes qui tiennent encore le haut du pavé en sciences sociales (le terme même de « science sociale » est une invention du positivisme). Je n’ai aucun mal à imaginer que c’est aussi le cas en marketing. Pour autant, dans le rejet du positivisme, il existe le risque d’une régression vers une pensée pré-positiviste, qui, au lieu de prolonger et de corriger la réflexion, l’annule, et attribue à toute volonté d’analyse et d’étude une intention maléfique et dangereuse.**

Le marketing n’est que de la théorie. Bien que sa création en tant que discipline ait sans doute été motivée par des objectifs mercenaires, d’optimisation des ressources et de maximisation des profits, la beauté de la chose est que chacun-e est libre en pratique de s’en servir pour faire ses propres choix. En fin de compte, c’est juste de la connaissance et, à mon sens, la connaissance n’est jamais une mauvaise chose. Parfois, le marketing nous suggère que l’option A peut attirer un plus grand marché que l’option B. Mais si nos valeurs nous disent d’éviter A, c’est probablement B que l’on choisira. L’immense avantage, c’est que le marketing nous aura prévenu-e, et qu’une femme avertie en vaut deux. Du reste, grand marché, petit marché, le marketing ne discrimine pas et s’applique à tout; par définition, comme nous décidons toujours du champ d’application et des possibilités en présence, le marketing n’est jamais la recherche d’un maximum théorique, mais plutôt celle d’un optimum, d’un idéal étant donnés un contexte, des conditions et des limites qui correspondent à nos intérêts, nos goûts, nos convictions, nos désirs.

Enfin, rien n’empêche d’imaginer l’émergence d’une école de « marketing critique » où la notion même de marché(s), l’ontologie du marketing traditionnel, pourrait être questionnée et analysée à travers les prismes du féminisme, du postcolonialisme, de la lutte des classes, etc.

Le marketing n’est pas forcément intentionnel

Dans The Art of Asking, il est sous-entendu à plusieurs reprises qu’il y aurait d’un côté les marketeurs officiels, froids et calculateurs, obsédés par leurs théories et leurs formules, mais fondamentalement déconnectés de la réalité et des humains; et, de l’autre côté, les gens comme Amanda, vrais et sincères, sans arrière-pensée, guidés par leurs émotions et leurs bonnes intentions. C’est pour cela que j’ai parlé plus tôt d’anti-intellectualisme : l’esprit analytique et rationnel est présenté comme intrinsèquement suspect. Mais l’autre problème d’une telle dichotomie, c’est qu’elle cantonne le marketing à son expression explicite et officielle, aux marketeurs auto-proclamés. Si ceux-ci sont incompétents, obtus et vénaux, leurs défauts en viennent à qualifier le marketing lui-même (dans le livre de Palmer, le marketing n’est pas tant machiavélique que complètement à côté de la plaque). À l’inverse, parce que Palmer ne cherche pas à faire du marketing, parce qu’elle n’a, comme moi, aucune connaissance formelle dans le domaine, elle croit pouvoir s’en laver les mains, se défendre de toute association avec cette discipline.

Or, juste parce qu’elle n’en a pas conscience, ou parce qu’elle n’a pas le recul nécessaire pour théoriser sa démarche, ne signifie pas qu’elle n’emploie pas des techniques marketing (certaines désormais bien connues, d’autres qui lui demeurent plus personnelles). Il est même clair, à lire The Art of Asking, que Palmer est un génie du marketing. Car le marketing, à la base, n’est rien d’autre que l’art de connaître et de comprendre son public, ses désirs, ses besoins, et ce qu’il est prêt à nous donner en échange. Dans le cas d’Amanda Palmer, ce que ses fans veulent, c’est évidemment sa musique, son art, son style et son esprit, mais également sa connexion, sa proximité, son ingénuité à leur égard. En retour, illes sont partant-e-s pour apporter leur aide de toutes les manières possibles et, souvent, imaginables, au-delà de ce qui est considéré comme habituel, traditionnel ou conventionnel.

La question de la communauté

Cependant, il serait faux de généraliser cet exemple, de croire que c’est la recette du succès. Qu’on ne peut réussir qu’avec l’appui d’une communauté dévouée qu’il faut entretenir soigneusement, et devant laquelle il faut se mettre à nu, se donner corps et âme. Bien sûr, on ne peut pas réussir sans public, mais les publics (ou « marchés » en termes marketing) sont variés et ne se ressemblent pas tous, pas plus dans leurs attentes que dans ce qu’ils ont à offrir en contrepartie. Vers la fin du livre, Palmer cite le cas d’un musicien très visionné sur YouTube et qui, ayant monté une campagne Kickstarter pour produire un album, a été confronté à un échec total. L’auteure se contente de ce commentaire absolument sans intérêt :

There isn’t always a crowd from which you can fund.

Plus spécifiquement, on peut dire que le public de cet artiste n’avait pas d’intérêt à voir produire ni à posséder un album — écouter les morceaux existants sur YouTube lui suffisait. On peut également conjecturer qu’il s’agissait d’un public peu familier, voire réfractaire au concept du sociofinancement. Enfin, malgré son appréciation des arrangements mis sur YouTube, ce public n’était pas forcément prêt à payer pour les entendre; il s’agissait de consommation facile, d’un intérêt superficiel pour quelque chose d’accessible. Et la cause de l’échec du Kickstarter n’était pas l’absence de connexion en soi entre l’artiste et son public; mais plutôt le fait que, cette connexion étant absente, l’artiste n’a pas su cerner qui était son public, ce qu’il voulait et ce qu’il accepterait de donner en échange.

J’ai écrit plus haut que le marketing impliquait le respect. C’est parce que, contrairement à la promotion, que ses adeptes semblent prendre pour un concours de qui criera le plus fort, le marketing réussi sous-entend que l’on connaît les motivations, les envies, les limites et les craintes de son public, et que, de peur d’être contre-productive, on n’ennuiera jamais les gens au-delà de leur tolérance, à un sujet qui ne les intéresse pas, ou d’une façon qui pourrait les gêner ou les dégoûter. On pourrait même aller plus loin et affirmer que le marketing nécessite de l’empathie, de savoir prendre en considération les préoccupations et les préférences, parfois singulières ou irrationnelles, des personnes auxquelles on s’adresse.

Une dernière anecdote : personnellement, la communauté est quelque chose qui me parle. Adolescente, j’ai fait l’expérience de devenir fan grâce à la communauté qui entourait le groupe de musique en question (je vous raconterai cela un autre jour — teaser : le groupe, c’était Linkin Park!). D’une manière générale, je recherche le sentiment d’appartenance et le contact avec les autres, et j’ai pu observer à plusieurs reprises comment la formation d’une communauté soudée, solidaire, peut favoriser et entretenir le succès. Lorsque j’ai décidé de créer Laska, en 2012, je croyais détenir la formule parfaite — parfaite pour moi, parce que j’y aurais trouvé mon compte sur tous les plans. Ça ne paraît plus tellement aujourd’hui, mais, à l’origine, Laska n’était pas une maison d’édition comme les autres. Mon but premier était de rassembler une communauté autour de la romance francophone, une communauté d’écrivaines et de lectrices où l’on se serait entraidées, entr’encouragées, mutuellement bêta-lues, critiquées, corrigées, lues, promues, etc. Un truc bouillonnant, effervescent, expérimental, passionnant.

Cela n’est pas arrivé et, d’ailleurs, Laska n’a jamais été rentable. Pourtant, j’ai eu quelques « succès de librairie », comme on dit. Le public francophone de la romance est plutôt nombreux; c’est un des genres qui se vendent le mieux en numérique. Mais j’ai compris à mes dépens que ce public n’était pas spécialement engagé, intéressé à échanger avec des auteur-e-s ou à débattre du genre. Ce n’est pas non plus un public qui a forcément à cœur l’aspect « francophone » de ce qu’il lit et, dès lors, n’éprouve pas le besoin d’aider à le développer. En revanche, il y a aussi un point où j’ai sous-estimé ce qu’il était prêt à donner : l’argent. Les lectrices de romance étant notoirement voraces, je ne pensais pas qu’un roman avait des chances de se vendre au-delà de 5 €. L’expérience m’a donné tort. Aujourd’hui, j’envisagerais sans hésitation de vendre un roman numérique 10 € — c’est à cette hauteur que semble s’être stabilisé le prix moyen standard (je parle quand même d’un roman digne de ce nom, 80 à 100 000 mots, soit un bon 400 pages en papier).

Je précise pour finir que je ne me considère en rien un « gourou du marketing ». Si j’insiste sur le fait que le marketing est difficile et délicat, c’est justement parce que je m’y suis moi-même souvent cassé les dents. Certes, j’ai beaucoup appris et progressé depuis 2012, mais je continue à faire des erreurs que je ne m’explique pas toujours. D’ailleurs, je ne dis pas qu’il faut s’intéresser au marketing. Seulement que, si vous cherchez à vendre la moindre chose, vous faites sûrement déjà du marketing sans le savoir (alors autant l’assumer et réellement chercher à en savoir plus, plutôt que de patauger et de refaire l’erreur que tout le monde a déjà commise avant vous).

Je vous ai prévenu-e-s au début que je ne tirais tout cela d’aucun manuel ou enseignement certifié. Mais est-ce que ça signifie pour autant que ma réflexion n’a bénéficié d’aucun apport extérieur? En d’autres termes, que je suis la seule à penser ça?

À suivre…


* Dans le contexte de l’édition et de la vente de livres, le livre est effectivement le produit; on pourrait considérer que le texte lui-même est le produit dans un cadre comme le site Wattpad ou FictionPress.

** J’ai trouvé cette idée dans un article issu de l’anthologie féministe Gender/Body/Knowledge, dirigée par S. Bordo et A. Jaggar. Il s’agissait là de rappeler que le positivisme n’était pas le seul, et pas forcément le premier ennemi de la pensée féministe postpositiviste; que d’autres opinions « non positivistes » représentaient un égal, voire un plus grand danger, par exemple les visions traditionalistes et/ou spirituelles qui ne s’appuient sur aucun fondement scientifique ou rationnel (car elles rejettent la science et la raison, précisément).