Voyage du héros et archétypes : Les Fiancés de l’hiver (La Passe-Miroir 1), de Christelle Dabos

On se retrouve après une trop longue pause, avec une série de romans fantasy qui m’a été chaudement recommandée par plusieurs personnes : La Passe-Miroir, de Christelle Dabos. Je viens de dévorer le premier tome, et j’avais envie de vous en parler sous l’angle qui m’a le plus frappée : le voyage du héros et, surtout, les archétypes qui y sont liés. Étudier la façon dont ils se présentent dans Les Fiancés de l’hiver m’a déjà considérablement éclairée pour mon propre roman toujours en cours, et j’espère qu’il pourra en être de même pour vous.

(Attention : spoilers!)

Le voyage du héros

Le voyage du héros a d’abord été établi par Joseph Campbell à partir de nombreux mythes mondiaux, puis décanté par Christopher Vogler pour s’appliquer à des histoires modernes, dont l’exemple le plus connu est le tout premier film de la franchise Star Wars. J’utiliserai ici la version de Vogler en 12 étapes (celle de Campbell en comporte 17).

Si je connais cette trame narrative depuis assez longtemps, mon regain d’intérêt pour elle est en revanche assez récent. Je suis partisane d’une interprétation la plus large et métaphorique possible (Star Wars, au contraire, y correspond de façon assez littérale); ce qui m’intéresse dans ce modèle est sa progression logique, qui me semble un élément essentiel de toute histoire qui « se lit toute seule ».

Les récits de fantasy se prêtent particulièrement à la structure du voyage du héros, car le protagoniste y est souvent amené à faire un voyage effectif dans une contrée inconnue, recelant son lot de tests et d’épreuves inédites — pour une raison qui est l’objet de la quête. Néanmoins, on peut également l’appliquer à des histoires très éloignées à priori du mythe. Si vous lisez en anglais, je vous conseille par exemple cette analyse du film Whiplash d’après le voyage du héros.

1. Le monde ordinaire : Dans les premiers chapitres, on découvre Ophélie dans la vie qu’elle a mené jusqu’à présent, au sein de sa famille, dans son musée, sur l’arche d’Anima.

2. L’appel de l’aventure : À strictement parler, on devrait dire que ce sont ses fiançailles qui constituent l’appel. Elle se passent hors texte et sont annoncées par Ophélie elle-même à son grand-oncle dès le premier chapitre. Cependant, il y a aussi un évènement ultérieur qui remplit à mon sens le rôle de l’appel dans la structure du récit : c’est l’arrivée de Thorn, son fiancé, sur Anima. C’est sa présence et son comportement qui donnent enfin à Ophélie une idée concrète de ce qui l’attend (ce qui n’était pas le cas auparavant : « Pour être résignée, il faut accepter une situation, et pour accepter une situation, il faut comprendre le pourquoi du comment. Ophélie, elle, ne comprenait rien à rien. »), et qui vont susciter son rejet…

3. Le refus de l’appel : Profitant de ce que même sa mère semble voir Thorn d’un mauvais œil, Ophélie se risque pour la première fois à donner son opinion : « M. Thorn n’a pas plus envie de s’enchaîner à moi que moi à lui. Je pense que vous avez dû commettre une erreur quelque part. »

4. La rencontre avec le mentor : C’est son grand-oncle qui agit ici comme son mentor avant son départ, en lui rappelant sa force et ce que son don de passe-miroir dit sur elle : sa capacité à se regarder en face et à se voir telle qu’elle est. Même si Ophélie n’a pas le choix de ne pas se marier, cette preuve de confiance l’enhardit et lui servira de guide durant les épreuves à venir.

5. Le passage du seuil : Puisqu’il y a voyage littéral, il y a aussi passage littéral du monde ordinaire au monde extraordinaire. Il s’agit de la traversée en dirigeable de l’arche d’Anima vers l’arche du Pôle. Le passage du seuil est toujours marqué par une première épreuve qui teste la détermination du héros. Ici, c’est l’avertissement de Thorn, qui prédit à Ophélie qu’elle ne survivra pas à l’hiver et qu’elle peut encore faire marche arrière. Bien qu’Ophélie n’ait pas choisi de se fiancer ni de partir au Pôle, c’est l’occasion pour elle de reprendre son destin en main en défiant la prédiction de Thorn. Elle acquiert dès lors sa quête : survivre.

6. Tests, alliés et ennemis : C’est la première phase d’orientation d’Ophélie dans la Citacielle, lorsqu’elle demeure cachée dans le manoir de Berenilde, la tante de Thorn. Elle y vit des découvertes et des déconvenues qui lui permettent notamment de savoir qui est de son côté (sa tante Roseline, Berenilde et Thorn), qui ne l’est pas (Freyja et les autres Dragons, les Mirages) et qui est ambigu (Archibald). Elle se familiarise également avec les us et coutumes du monde extraordinaire sous la férule de Berenilde.

7. L’approche de la caverne : Il s’agit de l’étape de préparation à l’épreuve suprême. Dans les récits d’aventure et de fantasy, c’est souvent un lieu géographique intermédiaire entre les étapes 6 et 8 : ici, le Clairdelune, le domaine d’Archibald, où Ophélie va se retrouver mêlée à la cour et donc, en plus grand danger que lorsqu’elle était enfermée chez Berenilde.

8. L’épreuve suprême : Ophélie est victime de chantage : on cherche à l’utiliser pour atteindre Berenilde et tuer le bébé qu’elle porte. Ce moment n’a cependant pas la tension morale qu’il pourrait avoir, car l’auteure a choisi d’effacer la mémoire d’Ophélie et donc, de lui enlever la pleine portée de son choix (qui est de ne pas céder au chantage). Néanmoins, dans la foulée, elle avoue à Thorn qu’elle ne compte pas être sa femme au sens physique, ce qui peut aussi être perçu comme l’épreuve suprême sur le plan interne : assumer et affirmer qui elle est et ce qu’elle veut.

9. La récompense : Ce qui joue le rôle de la récompense dans ce roman est, d’après moi, la confession de Berenilde, qui révèle à Ophélie la vraie raison de sa présence au Pôle et la part que Thorn y a prise. C’est ce qui ôte à l’héroïne ses dernières illusions et lui permet de se prendre enfin, complètement en main.

10. Le chemin du retour : Forte de sa nouvelle résolution, Ophélie entreprend de guérir sa tante du mal dont son maître-chanteur l’a affligée. Il s’agit autant d’un retour à qui elle est véritablement (elle se voit d’ailleurs contrainte d’abandonner le déguisement sous lequel elle opérait jusque-là au Clairdelune) que, pour sa tante, d’un retour à la raison. (Métaphorique, je vous ai dit!)

11. La résurrection : Cette fois, Ophélie quitte les faux-semblants pour de bon et publiquement. Elle se révèle au monde non seulement comme la fiancée de Thorn, mais aussi, face à Thorn et Berenilde, comme sa propre personne, douée d’une volonté indépendante. Contre les directives de Thorn, elle décide en effet d’accepter la protection d’Archibald.

12. Retour avec l’elixir : Étant donné que Les Fiancés de l’hiver est un premier tome, ce n’est pas tant un retour qu’un passage vers une prochaine étape. Cependant, l’elixir est ce qu’elle a appris sur elle-même durant toute cette aventure, la force potentielle dont lui parlait son grand-oncle et qui s’est finalement réalisée. C’est en devant se cacher, se déguiser, en faisant face aux dangers et à la mort, en étant soumise à d’autres volontés que la sienne, qu’Ophélie a pu pleinement réaliser qui elle était.

Les archétypes

1. Le héros : Ophélie est sans conteste l’héroïne de cette histoire. Même si elle débute dans un rôle assez passif, les premières étapes du voyage du héros révèlent la façon subtile dont l’auteure réussit à lui donner une certaine agence, qui est indispensable pour que l’on s’attache à elle. Certes, Ophélie n’a pas le choix de son destin, mais elle a le choix d’essayer de le comprendre, de dépasser les attentes qu’on a d’elle, d’y ménager une marge de manœuvre; et Ophélie ne cesse de le faire durant tout le roman.

2. Le mentor : Le premier mentor d’Ophélie est son grand-oncle, dans le monde ordinaire. Il prédit ce dont elle-même ne se rendra compte qu’à la fin : qu’elle est forte, et ce que signifie son don unique de passer les miroirs.
Le deuxième mentor d’Ophélie est Berenilde, dans son manoir. Elle donne des informations à Ophélie sur le monde qu’elle est sur le point d’intégrer et se charge de la « préparer » à son futur rôle d’épouse de Thorn. Elle est un bon exemple de mentor tyrannique-antipathique.
Son troisième mentor est Renard, qu’Ophélie rencontre au Clairdelune. C’est un valet expérimenté qui va prendre sous son aile le valet muet qu’elle prétend être. Le mentor apparaît souvent pour donner au héros des connaissances ou compétences sans lesquelles il ne pourrait franchir les obstacles qui se dressent devant lui. C’est parfaitement le cas ici : Ophélie doit faire semblant d’être un valet, mais sa performance ne serait pas crédible si elle devait entièrement l’improviser. Renard permet de combler ce « trou » de l’intrigue, d’autant plus efficacement qu’il a une personnalité bien définie par ailleurs. Vers la fin, il devient plus allié que mentor, ce qui est aussi une trajectoire classique lorsque le héros acquiert la maîtrise de son pouvoir et « dépasse » ainsi le mentor.
On peut noter que le mentor s’établit comme mentor non seulement par ses intentions déclarées, mais parce que ses enseignements s’avèrent effectivement vrais et utiles au héros.

3. L’allié : Il y a de nombreux alliés dans ce roman. La première, que j’ai trouvée extrêmement bien conçue, est la tante Roseline. Celle-ci est un personnage un peu antipathique au départ, qui n’est pas du tout sur la même longueur d’onde qu’Ophélie. Ce sont les circonstances qui vont faire d’elle une alliée, en réaction directe aux menaces qui s’abattent peu à peu sur sa nièce. Son côté protecteur ressort alors. Dans la pratique, elle ne fait jamais rien pour aider Ophélie; elle est même plus souvent un boulet ou un risque qu’autre chose. En revanche, elle représente l’alliée psychologique par excellence. Dans ce monde étranger et hostile où tout le monde semble avoir des arrière-pensées, la tante Roseline n’en a aucune. Elle est toujours là pour défendre sa nièce et exprimer tout haut ce qu’Ophélie, à la fois par prudence et par pudeur, n’ose dire — en cela, elle a une fonction essentielle, à la fois pour Ophélie et pour le lecteur, qui est de maintenir une forme de raison, de recul et de contraste par rapport au monde extraordinaire de la Citacielle. Elle valide nos sentiments et ceux d’Ophélie. Je trouve que c’est très bien vu, car une héroïne complètement isolée, plongée dans un univers qui nie sans cesse tous ses instincts, aurait tôt fait de devenir folle. (Il est donc assez génial d’avoir fait perdre l’esprit à Roseline, ce qui revient à tuer tout ce qu’elle représentait pour Ophélie.)
Le deuxième allié d’Ophélie est Thorn, du moins dans la partie du milieu. La façon dont il devient un allié est à peu près l’inverse de celle de Roseline : malgré une attitude très équivoque, il tire concrètement Ophélie de plusieurs mauvais pas. Il lui apporte notamment une aide dont il est le seul à avoir le pouvoir, en vertu de sa position. Le fait que chaque allié dispose de capacités bien spécifiques est aussi très bien pensé; cela rend chacun d’eux d’autant plus précieux et irremplaçable.
Il y a d’autres alliés, comme la mère Hildegarde ou Gaëlle, qui existent davantage pour les besoins de l’intrigue, c’est-à-dire qu’elles se contentent de fournir une aide circonstancielle à un problème autrement insoluble. Elles sont aussi le moyen d’élargir le décor et d’y apporter un peu de couleur.

4. Le messager : C’est celui qui apporte au tout début de l’intrigue l’annonce ou la nécessité du changement. Si, comme je l’ai fait plus haut, on considère que l’appel de l’aventure ne se fait véritablement qu’avec l’arrivée de Thorn sur Anima, alors Thorn lui-même en est le messager. S’il n’est pas explicitement porteur d’un nouveau message (Ophélie sait déjà qu’elle est fiancée et doit le suivre au Pôle), il l’est implicitement, par son allure, sa froideur, sa rudesse, son indifférence, son égoïsme. À travers tout cela, Ophélie entrevoit ce que sera sa vie au Pôle, aux côtés de cet homme, mais aussi, pour la première fois, ce qu’on lui cache — pourquoi veut-il l’épouser, alors qu’il semble faire si peu cas d’elle?

5. Le « trickster » : Les fiancés de l’hiver offre un personnage de trickster parfait : Archibald, l’ambassadeur. Le trickster est un personnage qui n’a pas d’allégeance autre que son caprice et son propre plaisir. Il n’est ni un allié ni un antagoniste, mais peut se retrouver à aider le héros comme à lui mettre des bâtons dans les roues, selon son humeur. Une autre de ses caractéristiques est qu’il ne cache pas qui il est. Archibald coche toutes les cases : il est l’un des rares personnages dans la Citacielle à ne tricoter aucune illusion (son apparence toujours miteuse symbolise la franchise avec laquelle il se présente). S’il aide Ophélie à plusieurs reprises, il ne s’engage jamais de son côté, sauf à la fin. Son passe-temps favori est de mettre des femmes dans son lit, et si Ophélie est la suivante, cela l’amuserait. Si on ne peut lui faire confiance, ce n’est pas parce qu’il a des motivations cachées, mais parce qu’il est susceptible d’en changer en cours de route. Le personnage du trickster apporte de l’imprévisibilité au récit, en pouvant aider ou empêcher quand on ne s’y attend pas.

6. Le change-forme : Le change-forme, à l’inverse du trickster, est un personnage qui n’est pas ce qu’il paraît. Il s’agit typiquement d’un faux allié hypocrite, qui agit en réalité contre le héros, ou plus rarement, d’un ennemi apparent qui devient finalement un allié.
Dans ce roman, il y a essentiellement deux change-formes. La première est la grand-mère de Thorn, qui semblait inoffensive et se révèle résolue à se débarrasser d’Ophélie. Son rôle, via le facteur choc lorsque sa duplicité nous est dévoilée, est d’augmenter le sentiment de menace, d’isolement et de paranoïa autour d’Ophélie : elle ne peut réellement compter sur personne.
Paradoxalement, sur le coup, cela la pousse à se fier au second change-forme, Thorn lui-même, en confirmant le bien-fondé de sa consigne — « ne vous fiez qu’à ma tante » — et en lui donnant l’opportunité d’aider Ophélie. Au contraire de la grand-mère, dont les manières sont à cent quatre-vingt degrés des pensées, Thorn reste toujours ambigu. Il fait peu d’efforts pour se faire bien voir d’Ophélie, et lorsqu’il change de forme à la fin, ce n’est pas parce que ses actions changent, mais parce que l’aveu de Berenilde donne un éclairage différent à son comportement. Ophélie avait cru qu’il commençait à s’attacher à elle; or, en réinterprétant toutes ses paroles et ses actes d’après un but différent, elle cesse de le considérer comme un véritable allié. Dans une certaine mesure, donc, un certain flottement demeure (surtout pour les lectrices comme moi, avec un penchant romantique), et ce n’est pas plus mal pour nous donner envie de lire la suite!

7. Le gardien du seuil : Comme on l’a vu dans l’étape 5 du voyage du héros, il s’agit encore de Thorn. Le gardien peut être un premier antagoniste qu’il faut vaincre, mais, plus souvent, c’est un personnage neutre qui est simplement chargé de tester la résolution du héros. Son but n’est pas de l’empêcher d’atteindre sa quête, mais de s’assurer qu’il est armé pour réussir et qu’il connaît les risques. Là aussi, le passage est exemplaire : c’est là que Thorn annonce pour la première fois à Ophélie qu’elle risque la mort, car le Pôle et sa cour sont loin d’être une partie de plaisir. Et Ophélie, pour passer l’épreuve, lui répond ces mots qui résument sa force et son trajet intérieur : « Vous ne me connaissez pas. » C’est, en somme, le premier pas qu’elle fait consciemment vers la connaissance d’elle-même (qui est son elixir).

8. L’ombre : L’ombre désigne le ou les antagonistes, non seulement en tant que force qui s’oppose objectivement à la quête du héros, mais aussi en tant que reflet maléfique du héros et tentation intérieure du Mal. Dans Les Fiancés de l’hiver, l’antagoniste est assez diffus. On pourrait parler à un certain niveau de la Citacielle et de la cour au complet, avec ses illusions d’optique et ses mensonges constants, qui représentent le côté obscur de la force lumineuse d’Ophélie : le rejet de la vérité, l’incapacité à se regarder en face, à voir les choses telles qu’elles sont.
À partir du milieu, l’antagoniste se personnifie également dans la figure du chevalier, qui incarne encore une fois le décalage entre l’apparence et la vérité. En effet, son aspect de chérubin angélique cache un esprit retors et mauvais. Il porte également des lunettes en culs de bouteille… de même qu’Ophélie, très myope sans les siennes.

N’hésitez pas à réagir dans les commentaires si vous avez une question ou une objection!

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Analyse structurelle : Slave to Sensation (Psy/Changeling #1), de Nalini Singh

Bonjour et bienvenue sur la nouvelle version de ce blog!

Au cours de cette dernière année, j’ai découvert les livres Anatomie du scénario de John Truby et The Story Grid (What Good Editors Know) de Shawn Coyne. J’ai ainsi renoué avec mon amour de la narratologie et de la dramaturgie. Pour autant, mon roman en cours continue de résister à l’écriture. C’est donc qu’il est temps de se retrousser les manches et de se plonger dans la partie du travail qu’on a tendance à repousser indéfiniment : l’étude d’autres œuvres.

Pour ce premier compte-rendu, j’ai choisi Slave to Sensation, une romance paranormale/SF de Nalini Singh (parue en français chez Milady sous le titre Esclave des Sens). Parce que mon roman en cours est une romance paranormale, et que j’avais entendu beaucoup de bien de cette série.

Nous allons passer à travers les 6 questions de base de l’éditeur (Editor’s 6 Core Questions) telles que définies par Shawn Coyne, mais en les adaptant un peu, comme vous le verrez, pour en retirer le plus utile.

1. Beginning hook / Middle build / Ending payoff

Je vais vous proposer des traductions pour ces trois termes, et vous me direz ce que vous en pensez. J’aime bien les versions anglaises, parce qu’elles expriment clairement la fonction de chaque « acte ».

Dans Anatomie du scénario, Truby se fout de la gueule de la structure en 3 actes, car savoir qu’une histoire est composée d’un début, d’un milieu et d’une fin lui semble sans intérêt. Et, bien sûr, si l’on s’en tient là, on n’est guère avancé. Ce qu’il faut comprendre, c’est que chaque acte a un rôle bien précis à jouer vis-à-vis de l’histoire — et que chaque acte est lui-même structuré en 3 parties, etc.

L’accroche du début, comme son nom l’indique, doit accrocher. C’est le moment de l’incident déclencheur, où les enjeux se mettent en place. Dans le voyage du héros, il s’agit de la partie qui se déroule dans le « monde ordinaire » : la quête a été présentée au héros, mais celui-ci n’est pas encore prêt, pas convaincu.

Dans le développement du milieu, l’histoire se développe, prend de l’ampleur. Le héros traverse les étapes qui le rapprochent de l’objet de sa quête.

Enfin, la récompense finale apporte les réponses à toutes les questions qui ont été posées au début. Le héros triomphe ou échoue, et la boucle est bouclée.

Dans Slave to Sensation, j’ai eu quelque mal à sentir la transition entre ces parties, et je pense que c’est ce manque de structure qui explique en partie la petite déception que j’ai connue à la lecture. L’accroche du début devant toutefois s’achever sur une décision irréversible (le héros accepte la quête et quitte son monde ordinaire), voici ma proposition :

Accroche du début : 1. Sascha, une jeune femme de la race Psy, rencontre Lucas Hunter, l’alpha de la meute DarkRiver, pour mener un projet immobilier entre leurs deux peuples. 2. Les Psys sont conditionnés à ne ressentir aucune émotion. Sascha a jusque-là caché avec succès qu’elle était « défectueuse », mais Lucas met à mal tous ses efforts pour contenir ce secret. 3. Elle doit décider d’explorer ces sensations ou de continuer à les nier. 4. Elle décide de les explorer.

Développement du milieu : 1. Un membre du Conseil Psy demande à Sascha de lui rapporter tout ce qu’elle apprendra sur les Changelings de DarkRiver. 2. Elle découvre qu’un tueur en série Psy enlève des jeunes femmes Changeling et que sa mère et le Conseil doivent être au courant. 3. Elle doit décider de rester loyale aux Psys et à sa mère, ou de choisir ce que Lucas peut lui offrir — même si elle risque d’en mourir. 4. Elle choisit d’aider Lucas et DarkRiver.

Récompense finale : 1. Sascha, la meute de DarkRiver et la meute des SnowDancers décident de collaborer pour piéger le tueur et sauver Brenna, sa dernière victime. 2. Lucas découvre que Sascha ne peut pas survivre une fois qu’elle sera déconnectée du PsyNet et que, même si elle se connecte à lui, ils finiront par en mourir tous les deux. 3. Il doit décider de la laisser mourir (comme elle le lui demande) ou de n’en faire qu’à sa tête. 4. Il n’en fait qu’à sa tête. 5. Ils survivent, car Lucas est en réalité connecté à ses Sentinelles, ce qui crée un genre de mini-toile.

(Les numéros correspondent aux 5 commandements du récit; nous en parlerons dans un autre article.)

2. Thème

L’amour et le bonheur triomphent lorsqu’on apprend à exprimer les talents qui nous sont uniques.

C’est pompé sur les exemples qu’on trouve sur le site Web de Story Grid, mais je me rends compte, une fois qu’on va au fond des choses, à quel point cette idée en apparence vague tombe juste. Dans Slave to Sensation, il ne s’agit pas seulement pour Sascha de succomber à l’amour ou de choisir la possibilité d’une relation amoureuse. Il s’agit d’accepter qui elle est en dépit des injonctions de son milieu qui la condamnent au silence.

En même temps, ce n’est pas non plus qu’une quête individuelle, car, de Psy défectueuse, sans grand pouvoir, elle devient la pièce maîtresse du plan qui va arrêter un meurtrier et sauver une victime innocente. En acceptant ce que l’on a et ce que l’on est d’unique, on trouve sa place dans la société et on peut y contribuer au mieux — et, accessoirement, on peut trouver l’amour.

3. Objet du désir

Le désir de Sascha est de découvrir et de comprendre ces émotions qui la rendent différente de tous les autres Psys. Pour Lucas, le désir change à mi-chemin : il veut d’abord utiliser Sascha pour essayer de trouver le tueur, puis il veut la protéger à tout prix lorsqu’il réalise qu’elle est la femme de sa vie.

4. Point de vue

Interne : Sascha et Lucas (3e personne).

5. Genre

D’après la classification de Story Grid, Slave to Sensation appartiendrait au genre Amour – Séduction (Courtship), au même titre que Pride and Prejudice, de Jane Austen. Mais cela n’est satisfaisant que jusqu’à un certain point, comme nous le verrons dans la partie suivante. J’aimerais aller plus loin et parler sans fard de Romance, car il me semble qu’il existe beaucoup de conventions plus pointues dans ce genre, qu’on ne retrouve pas forcément dans les histoires d’amour classiques ou les comédies romantiques au cinéma.

6. Scènes obligatoires et conventions

Vous pouvez trouver dans cet article la synthèse de ce qu’est le genre Amour. Pour ma part, forte d’avoir lu quelques deux cents romances, des éléments m’ont sauté à la figure lorsque j’ai fait la liste des scènes de Slave to Sensation — et ce n’étaient pas forcément ceux qui sont repertoriés sur le site de Story Grid.

Des tas d’histoires parlent d’amour, après tout; or, la romance est une forme littéraire bien définie depuis maintenant quelques décennies. L’un des aspects sur lesquels j’ai déjà longuement écrit, c’est que la romance est toujours plus qu’une histoire d’amour romantique entre deux personnages. C’est une histoire qui parle de famille, de communauté, et de trouver sa place dans le monde. Le couple, vu sous cet angle, n’est que le symbole de cette famille qu’on fonde, qu’on se crée pour soi-même.

Typiquement, au début du roman, au moins l’un des deux protagonistes est socialement isolé, sans attache (cliché : orphelin). Souvent, l’autre protagoniste bénéficie au contraire d’une famille extraordinairement soudée et solidaire. Il peut s’agir de sa famille de sang, comme pour les héros de Karen Rose, Ciccotelli ou Papadopoulos — avec le cliché de la famille catholique nombreuse et unie (oui, les Papadopoulos sont des Grecs catholiques).

Il peut aussi s’agir d’une famille choisie, comme les Sentinelles de Lucas Hunter et sa meute de façon générale (il est orphelin de ses deux parents et ne semble pas avoir de frère ou sœur). Plus rarement, car la romance parle surtout du désir des femmes de trouver leur place, c’est l’héroïne qui est entourée de cette famille aimante; voir Grand Passion, de Jayne Ann Krentz, où l’héroïne est orpheline, mais s’est reconstruit une vie et une communauté (et le désir du héros, de façon très parlante, n’est pas de trouver l’amour d’une femme, mais d’une famille).

Un autre aspect qui me paraît intégral à la romance, et qui est le plus souvent absent des autres types d’histoires d’amour, c’est la sexualité. La « scène hot » est une scène obligatoire de la romance mainstream, et cette ou ces scènes ont pour but de nous assurer qu’il y a compatibilité sexuelle entre les deux héros, et qu’ils peuvent être entièrement eux-mêmes et honnêtes l’un avec l’autre jusque dans cette facette très intime d’eux — c’est même, dans un nombre non négligeable de romances, la première façon dont ils parviennent à se dire la vérité.

Scènes obligatoires :
1. Rencontre (ou retrouvailles) des héros : Dans la première scène du roman, Sascha rencontre Lucas pour la première fois.
2. L’un des héros accueille l’autre dans son cercle intime : Lucas invite Sascha à dîner chez Tammy, la guérisseuse de sa meute. Sascha découvre Lucas dans son « milieu naturel » et peut tester/démontrer comment elle-même s’y sentirait (très bien).
3. Scène hot : Sascha et Lucas se retrouvent psychiquement à deux reprises dans le même rêve érotique. Il y a aussi une scène « réelle » plus tard dans l’intrigue.
4. Scène d’intimité non sexuelle : À la troisième de leurs rencontres par rêves interposés, ils se sentent tous les deux tristes et se contentent de se tenir. Les héros sont capables d’être ensemble et d’être intimes sans que cela passe toujours par le sexe.
5. Point de non-retour (coïncide souvent avec le midpoint), l’un des deux héros s’avoue à lui-même l’importance de l’autre : Sascha ment à sa mère pour protéger Lucas et sa meute.
6. Défaite d’un rival : Sascha éprouve de la jalousie envers Rina. Plus tard, Lucas remet publiquement Rina à sa place lorsque celle-ci exprime sa méfiance envers Sascha.
7. Dispute, confrontation de leurs différences : Sascha veut se sacrifier et Lucas tente de le lui interdire.
8. Preuve d’amour/sacrifice : Sascha préfère mourir tout de suite que de condamner Lucas; celui-ci préfère se condamner que de laisser Sascha mourir.
9. Réconciliation sans condition : Sascha et Lucas se réconcilient avant de savoir qu’aucun des deux n’est condamné et que le sacrifice de Lucas n’en était pas un.

Conventions :
1. Les héros doivent représenter quelque chose d’unique et d’irremplaçable l’un à l’autre : Lucas fait éprouver à Sascha des sensations inédites; Sascha, qui est une Psy différente de tous les autres Psys, intrigue Lucas et finit par s’imposer à lui comme la femme de sa vie, lui qui n’a connu que des aventures.
2. Une raison extérieure à l’histoire d’amour motive les actions des héros (souvent une intrigue secondaire qui les force à se fréquenter) : Sascha et Lucas doivent collaborer sur un projet immobilier. En réalité, chaque camp essaie d’utiliser Sascha pour découvrir les secrets de l’autre.
3. Des forces hors de leur contrôle font obstacle à la relation entre les héros : Les Psys et les Changelings ont des préjugés les uns contre les autres. L’hostilité entre les deux races est exacerbée par l’existence d’un tueur Psy qui attaque les Changelings.
4. Les héros doivent surmonter un défaut ou une difficulté personnelle pour réussir à aimer : Sascha doit assumer sa différence et cesser de vouloir se conformer aux exigences de son milieu. Lucas doit faire face à sa peur de perdre une autre personne qu’il aime.
5. Les héros sont compatibles, voire hyper-compatibles sexuellement.
6. L’un des héros possède une famille de cœur ou de sang qui est prête à accueillir l’autre comme l’un des siens : Tammy se lie d’amitié avec Sascha et les Sentinelles de Lucas s’engagent à protéger Sascha comme l’une des leurs.
7. Secrets et révélations : Tammy révèle à Sascha les circonstances de la mort des parents de Lucas. C’est un évènement qui a modelé sa personnalité, et que Sascha doit choisir d’embrasser ou de rejeter. De son côté, Sascha cache à Lucas qu’elle ne peut survivre hors du PsyNet.
8. La résolution doit révéler qu’il n’y a pas de sacrifice, que trouver l’amour signifie aussi trouver une famille et trouver sa vraie place dans le monde : Sascha découvre que Lucas et elle ne vont pas mourir, car Lucas est connecté à ses Sentinelles, c’est-à-dire sa famille, et qu’elle a une place de choix dans ce nouveau « Net ».

Conclusion

J’ai pu identifier tous les éléments qui me semblent significatifs d’un roman de romance, parce que Slave to Sensation reste un exemple assez conventionnel et relativement réussi du genre. Néanmoins, j’ai aussi procédé à pas mal d’interprétations, et isoler un élément de l’histoire ne signifie pas qu’il y était toujours traité de façon satisfaisante. C’est une chose de cocher toutes les cases, et une autre d’exploiter tout ça jusqu’à son plein potentiel, d’arriver à être original tout en tapant juste.

Le sacrifice apparent qui n’en est finalement pas un, par exemple, est l’un des trucs les plus complexes à réussir en romance (en tout cas, je peux vous dire que moi, là, je galère comme c’est pas permis…). Pour y arriver, Nalini Singh a dû nous infliger un échafaudage pas loin de pénible pour que le climax ait un minimum de tension et qu’on gobe ensuite le deus ex machina sans ciller. En fin de compte, j’ai trouvé les deux assez limite…

Je pense que le climax aurait été plus puissant s’il avait impliqué plus directement l’antagoniste — après avoir refermé le bouquin, j’avais presque oublié qui était l’antagoniste; c’est dire! Et on s’étonne que personne parmi tous ces intelligents personnages n’ait seulement songé à la solution miracle, que j’ai vue venir grosse comme une maison — une fois, du moins, que les autres possibilités ont été écartées. J’avais aussi d’autres idées au cours de ma lecture qui auraient pu être cool, même plus cool à mon avis, mais l’auteure n’est pas allée par là. (En fait, c’est là où je veux aller avec mon roman. Tant mieux finalement qu’elle ne m’ait pas piqué le concept!)

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